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Virginia Woolf

Présentation de Virginia Woolf (Wikipedia)

Œuvres principalesVirginia Woolf, née Adeline Virginia Alexandra Stephen le 25 janvier 1882 à Londres et morte le 28 mars 1941 à Rodmell (Royaume-Uni), est une femme de lettres anglaise. Elle est l'une des principales écrivaines modernistes du XXe siècle. Dans l'entre-deux-guerres, elle est une figure marquante de la société littéraire londonienne et un membre central du Bloomsbury Group, qui réunit des écrivains, artistes et philosophes anglais. Les romans Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927), Orlando (1928) et Les Vagues (1937), ainsi que l'essai féministe Une chambre à soi (1929), demeurent parmi ses écrits les plus célèbres. En 1941, à l'âge de 59 ans, elle se suicide par noyade dans l'Ouse[1], près de Monk's House, dans le village de Rodmell, où elle vivait avec son mari Leonard Woolf.

Livres de Virginia Woolf

Citations de Virginia Woolf (176)

.. ; bouquet de fleurs le soir, fumée qui monte ; et le cri des corneilles qui tombe du haut des airs en octobre - rien ne remplace l'enfance. Il suffit d'une feuille de menthe pour qu'elle revienne, ou du liséré bleu d'une tasse.

– En compagnie de Mrs Dalloway

Oisifs, volubiles, habillés avec une recherche excessive, tous ces beaux messieurs et ces belles dames à la tête vide ne cessaient de rire et de papoter.

– En compagnie de Mrs Dalloway

Elle a l'air d'un arbre fruitier _ un cerisier en fleur, dit-il en regardant une femme encore jeune qui avait de beaux cheveux blancs.

– En compagnie de Mrs Dalloway

Elle était sans mots pour qualifier l'horreur que son histoire suscitait en elle. D'abord, sa suffisance ; puis son impudeur à étaler les sentiments humains ; c'était de sa part un blasphème ; personne au monde ne devrait avoir l'outrecuidance de raconter une histoire pour démontrer combien il aimait son prochain.

– En compagnie de Mrs Dalloway

L'âme sans doute _ car elle sentait battre en elle une sorte de créature qui cherchait désespérément à s'échapper et que provisoirement elle nommait âme _ ,est naturellement solitaire, une veuve ; un oiseau noir perché sur cet arbre à l'écart de tout.

– En compagnie de Mrs Dalloway

Ce serait intolérable qu'il y ait des femmes mal fagotées à sa réception ! Aurait-on aimé Keats s'il avait porté des chaussettes rouges ?

– En compagnie de Mrs Dalloway

Rien ne peut désormais le troubler, le toucher ;Soustrait de notre monde, à l'abri de ses tares, De sa lente souillure, il ne souffrira pasDe voir son coeur vieillir et sa tête blanchir.Percy Bysshe Shelley, Adonaïs, élégie à la mémoire de John Keats

– En compagnie de Mrs Dalloway

Elle jouait son rôle ; lui, le sien. Ainsi les choses arrivèrent à leur terme. Aussitôt fondu sur eux cette absence paralysante de sentiment, quand dans l'âme rien ne bouge, quand ses parois semblent d'ardoise ; quand le vide est presque douloureux et que le regard pétrifié se fige sur une seule tache – un motif, un seau à charbon – avec une exactitude d'autant plus terrifiante qu'aucune émotion, aucune idées ou impression d'aucune sorte ne vient la transformer, la modifier, l'embellir ; la fontaine des sentiments semble tarie et le cerveau se rigidifie de même que le corps, mis à nu, statufié.

– En compagnie de Mrs Dalloway

Oui, les vieilles dames de Kensington et Belgravia n'ont jamais su que, pour ses pauvres petites Stephen, George Duckworth n'était pas seulement un père et une mère, un frère et une sœur : il était aussi leur amant.

– Moi, Snob ?

« Lady Ottoline », écrivis-je dans mon journal, « est une grande dame qui, lasse de la classe sociale à laquelle elle appartient, essaie de trouver ce qu'elle cherche parmi les artistes et les écrivains. Pour cette raison, comme s'ils étaient porteurs de quelque message divin, elle les approche avec déférence et ils la voient comme un esprit désincarné fuyant son milieu pour un autre où elle n'aura jamais sa place. Elle offre un spectacle incroyable à défaut d'être très belle. Comme la plupart des oisifs elle vit dans un décor raffiné choisi avec grand soin. Elle se donne le plus grand mal à mettre en valeur sa beauté comme s'il s'agissait d'un objet rare déniché dans une sombre ruelle florentine. Il paraît toujours possible que les riches Américaines qui promènent le doigt sur sa cape persane en ajoutant « très beau » puissent glisser jusqu'à son visage et le qualifier de bel ouvrage de style Renaissance tardive ; le front et les yeux remarquables peut-être restauré. La pâleur de ses joues, sa façon de rejeter la tête en arrière et de vous regarder d'un air ébahi la font ressembler à une Méduse marmoréenne. Elle est oisive avec curiosité. »Le Bloomsbury du temps passé.

– Moi, Snob ?

Je veux des couronnes, certes, mais des couronnes ancestrales. Des couronnes qui symbolisent la terre et les manoirs. Des couronnes qui engendrent la spontanéité, l'excentricité, l'aisance, et confortent si bien votre position que vous pouvez disposer autour de votre assiette des montres Waterbury et donner en mains propres des os ensanglantés aux chiens.Snob, moi ?

– Moi, Snob ?

Soudain la porte s'ouvrit et la longue et sinistre silhouette de Lytton Strachey apparut sur le seuil. Il pointa du doigt une tache sur la robe de Vanessa.« Sperme ? » demanda-t-il.Peut-on réellement dire une chose pareille ? pensai-je. Nous éclatâmes de rire. Ce seul mot avait suffi à jeter à bas toutes les barrières de la retenue et de la décence. Le sexe s'infiltrait dans notre conversation. Nous avions toujours le mot homosexuel au bord des lèvres. Nous parlâmes copulation avec la même exaltation et la même spontanéité que si nous avions discuté de la nature du bien.Le Bloomsbury du temps passé.

– Moi, Snob ?

Extrait de la préface :"Virginia Woolf était méchante. Elle était caustique et insolente, gaie et grave. Vivante en somme. Elle avait envie de secouer le cocotier pour en voir tomber les vieilles barbes, les gloires de la littérature anglaise dont on lui avait rebattu les oreilles : Hardy, Meredith, De Quincey, mais elle était intellectuellement honnête et décidée à dire la vérité, donc à leur rendre hommage tout en les faisant descendre de leur piédestal..."Claudine Jardin

– Lectures intimes

Il est beaucoup plus difficile de tuer un fantôme qu'une réalité.

– Lectures intimes

Sur Jane Austen, Virginia Woolf écrit..."Elle aurait était le prédécesseur de Henry James et de Proust. Mais en voilà assez. Vaines sont les spéculations : l'artiste la plus parfaite parmi les femmes, l'écrivain dont les livres sont immortels, mourut "juste comme elle commençait à avoir confiance en son propre succès"."

– Lectures intimes

Les hommes entrent dans la vie et en sortent comme la navette passe et repasse sur le métier à tisser.

– Les métiers

Le roman fait naître en nous nombre d'émotions antagonistes et contradictoires. La vie entre en conflit avec quelque chose qui n'est pas la vie.

– Une chambre à soi

La très grande activité intellectuelle que manifestèrent les femmes dans la dernière partie du XVIIIe siècle - causeries, réunions, essais sur Shakespeare, traductions des classiques - était justifiée par le fait indiscutable qu'elles pouvaient gagner de l'argent en écrivant. L'argent confère la dignité à ce qui serait frivole si on ne le payait pas.

– Une chambre à soi

La plus grande gloire pour une femme est qu'on ne parle pas d'elle, disait Périclès qui était, lui, un des hommes dont on parlait le plus.

– Une chambre à soi

(...) il est indispensable qu'une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une oeuvre de fiction.

– Une chambre à soi

Les difficultés matérielles auxquelles les femmes se heurtaient étaient terribles ; mais bien pires étaient pour elles les difficultés immatérielles. L'indifférence du monde que Keats et Flaubert et d'autres hommes de génie ont trouvée dure à supporter était, lorsqu'il s'agissait de femmes, non pas de l'indifférence, mais de l'hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu'il disait aux hommes : écrivez si vous le voulez, je m'en moque...Le monde leur disait avec un éclat de rire : Ecrire ? Pourquoi écririez-vous ?

– Une chambre à soi

L'esprit est certainement un organe des plus mystérieux, un organe dont nous ignorons tout, bien que nous dépendions totalement de lui. Pourquoi ai-je le sentiment qu'il y a des séparations et des oppositions dans l'esprit, comme il y a dans le corps des tendances diverses qui proviennent de causes précises ?

– Une chambre à soi

 Enlevez toute protection aux femmes, exposez-les aux mêmes efforts, aux mêmes activités que les hommes, faites-en des soldats, des marins et des mécaniciennes et des docteurs, et les femmes ne mourront-elles pas si vite et si jeunes qu'on dira : « J'ai vu une femme aujourd'hui », comme on disait autrefois : « J'ai vu un avion ». Tout pourra arriver quand être une femme ne voudra plus dire : exercer une fonction protégée, pensais-je, ouvrant ma porte.

– Une chambre à soi

La vérité ne peut être atteinte qu'en rassemblant une grande variété d'erreurs.

– Une chambre à soi

Écrivez ce que vous désirez écrire, c'est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d'école tenant une coupe d'argent à la main ou envers quelque professeur armé d'un mètre, c'est commettre la plus abjecte des trahisons.

– Une chambre à soi

Les livres s'influencent, pour ainsi dire, réciproquement. Se trouver en tête à tête avec la poésie et la philosophie rendra la fiction meilleure.

– Une chambre à soi

C'était possible, pensa Septimus en regardant l'Angleterre par la fenêtre du train quand ils quittèrent Newhaven ; possible que le monde lui-même n'ait pas de sens.

– Mrs Dalloway / roman

On ne peut pas faire naître un enfant dans un pareil monde. On ne peut pas perpétuer la souffrance, laisser se reproduire ces animaux concupiscents qui n'ont pas d'émotions durables mais seulement des lubies, des caprices qui le font tourbillonner ici et là.[...] Car la vérité [...] est que les êtres humains n'ont ni bonté, ni foi, ni charité au-delà de ce qui sert à accroître le plaisir de l'instant. Ils chassent en meutes. Leurs meutes arpentent le désert et disparaissent en hurlant dans les étendues sauvages. Ils abandonnent ceux qui tombent. Ils portent un masque grimaçant. C'était Brewer au bureau, avec sa moustache pommadée, son épingle à cravate en corail, son plastron blanc, et ses agréables émotions — mais au dedans, tout froid et visqueux —, ses géraniums détruits pendant la guerre — sa cuisinière dont les nerfs avaient lâché ; ou bien Amelia Machinchouette servant le thé à la ronde à cinq heures pile — une petite harpie mauvaise, railleuse, obscène ; et les Tom et les Bertie dans leurs chemises amidonnées, suintant le vice à grosses gouttes.

– Mrs Dalloway / roman

La lumière du soleil lui flattait les pieds de ses longs rubans. Les arbres s'agitaient, gesticulaient. Nous accueillons, semblait dire le monde ; nous acceptons, nous créons. Beauté, semblait dire le monde. Et comme pour le prouver (scientifiquement) de tout ce qu'il regardait, maisons, grilles, les antilopes qui tendaient le cou au-dessus des palissades, la beauté jaillissait immédiatement. Regarder une feuille frémir sous le souffle de l'air était une joie exquise. Haut dans le ciel, des hirondelles fondaient, viraient, se lançaient de tous côtés, tournaient en rond et encore en rond avec pourtant une maîtrise toujours parfaite comme si elles étaient retenues au bout d'élastiques ; et les mouches qui montaient et retombaient ; et le soleil qui désignait tantôt une feuille tantôt une autre, par moquerie, l'éblouissant d'or pâle par simple bonne humeur ; et parfois un carillon (c'était peut-être une voiture qui cornait) venait tinter divinement sur les brins d'herbe — tout cela, calme et raisonnable pour ainsi dire, formé finalement de choses ordinaires, était désormais la vérité ; la beauté était désormais la vérité. La beauté était partout.

– Mrs Dalloway / roman

Elle avait lu une pièce merveilleuse sur un homme qui écrivait en grattant le mur de sa cellule, et elle avait trouvé qu'il en allait de même dans la vie — on grattait un mur. Désespérant de relations humaines (les gens étaient si difficiles), elle allait souvent dans son jardin pour trouver dans ses fleurs une paix que ni homme ni femme ne pouvait lui donner.

– Mrs Dalloway / roman

Telle est la vérité sur notre âme, pensa-t-il, notre moi intérieur [...] vit en eaux profondes comme un poisson et navigue dans les ténèbres, se frayant un chemin entre les fûts des algues géantes, passe sur des endroits où danse le soleil et s'enfonce encore dans les profondeurs lugubres, froides et impénétrables ; parfois elle jaillit à la surface et folâtre sur les vagues que ride le vent ; car elle a un véritable besoin de se frotter, de se gratter, de s'enflammer grâce au bavardage.

– Mrs Dalloway / roman

Sait-on quelque chose des gens, même ceux avec lesquels on vit chaque jour ?

– Mrs Dalloway / roman

Elle en était arrivée à penser que la seule chose digne d'être racontée, c'est ce que l'on ressent. L'intelligence était bête. On devait simplement dire ce que l'on ressent.

– Mrs Dalloway / roman

Étonnant, incroyable ; elle n'avait jamais été aussi heureuse. Rien ne pouvait être assez lent ; rien ne pouvait durer trop longtemps. Il n'y avait pas de plus grand plaisir, pensa-t-elle en redressant les chaises, en repoussant un livre sur l'étagère, que d'en avoir fini avec les triomphes de la jeunesse, après s'être perdue à force de vivre, que de trouver le bonheur, dans un choc délicieux, quand le soleil se levait, quand le jour finissait.

– Mrs Dalloway / roman

C'était l'heure, entre six et sept, où chaque fleur s'embrase — les roses, les œillets, les iris, les lilas ; blanche, violette, rouge, orange profond ; chaque fleur semble brûler de son propre feu, douce et pure, dans les plates-bandes embrumées.

– Mrs Dalloway / roman

Dans l'intimité, on peut faire ce que l'on veut. On peut pleurer si personne ne regarde.

– Mrs Dalloway / roman

Inflexible, le squelette de l'habitude seul maintient le cadre humain.

– Mrs Dalloway / roman

Il y a une solitude, même entre mari et femme, un gouffre ; et cela, on doit le respecter.

– Mrs Dalloway / roman

Mrs Manresa rit. Elle se souvient. une anecdote lui vient sur le bout de la langue, à propos de lieux d'aisances publics construits pour célébrer le même événement - et le maire... Peut-elle raconter cela ? Non. La vieille dame, absorbée dans la contemplation des hirondelles, est trop raffinée. "Raffinée... euh ! " Ce n'est pas, aux yeux de Mrs Manresa, une qualité incontestable. N'est-elle pas, elle, une personne sans façons, une enfant de la nature, de la nature humaine pure et simple ? Elle comprend le ""raffinement" de la vieille dame, mais elle sympathise aussi avec le loustic... Mais où est ce brave garçon Giles ? Elle ne le voit pas ; ni Bill. Les gens du village hésitent encore à entrer. Il faut que quelqu'un donne le branle.

– Entre les actes

Est-ce qu'il pouvait lui dire « Je m'appelle William » ? Il en avait vraiment envie. Elle était âgée et frêle, et elle avait grimpé les escaliers. Elle avait dit ce qu'elle pensait, sans faire attention, sans se demander s'il la trouverait, comme c'était le cas, incohérente, sentimentale, un peu stupide. Elle lui avait tendu la main pour l'aider à sortir d'une passe difficile. Elle avait deviné son embarras. Assise sur le lit, elle était là qui chantait, balançant ses petites jambes : « Venez voir mes algues, venez voir mes coquillages, venez voir mon perroquet sautiller sur son perchoir » - une comptine chantée par une vieille enfant pour venir en aide à un enfant. Debout près du placard dans le coin, il voyait son reflet dans la glace. Détachés de leurs corps, leurs yeux sans corps, souriaient à leurs yeux reflétés dans la glace.

– Entre les actes

L'avenir imprègne le présent, comme le soleil passe à travers la feuille de vigne transparente aux nombreuses veines – réseau de lignes qui ne forment aucun dessin.

– Entre les actes

la beauté, c'est la bonté ; c'est la mer sur laquelle nous flottons. Nous sommes imperméables ; mais parfois le bateau prend l'eau.

– Entre les actes

Ses yeux, dans la glace, lui disaient ce qu'elle avait éprouvé la veille au soir pour le gentleman farmer ravagé, silencieux, romantique. " Amoureuse ", disaient les yeux. Mais, tout autour, sur le lavabo, sur la table de toilette, parmi les boîtes d'argent et les brosses à dents, était l'autre amour ; l'amour pour son mari, l'agent de change - " le père de mes enfants ", ajoutait-elle, tombant dans le cliché que fournissent si commodément les romans. L'amour intérieur était dans les yeux, l'amour extérieur était sur la table de toilette.

– Entre les actes

L'amour, la haine, la paix : voilà les trois émotions qui forment la trame de la vie humaine.

– Entre les actes

Les livres sont les miroirs de l'âme.Books are the mirror of the soul.

– Entre les actes

Les deux bonnes d'enfant, après le déjeuner poussaient la petite voiture de long en large sur la terrasse ; et, tout en poussant la voiture, elles causaient - non pas façonnant des rondelles d'information ni se passant des idées, mais roulant des mots comme des bonbons dans leur bouche ; et ces bonbons, s'amincissant de plus en plus, donnaient du rose, du vert, et une saveur sucrée.

– Entre les actes

Les livres : la sève vivante des esprits immortels.

– Entre les actes

Ah, mais quand on frappe à la porte pour le courrier et qu'arrive la lettre toujours le même miracle semble se répéter – la tentative d'une parole. Vénérables sont les lettres, infiniment vaillantes, désespérées, et perdues.

– La Chambre de Jacob

Les îles Scilly viraient au bleu ; et soudain un éclat bleu, violet, puis vert envahit la mer ; la laissa grise ; imprima une raie qui aussitôt disparut ; mais lorsque Jacob eut passé sa chemise par-dessus sa tête toute l'étendue des vagues était bleu et blanc, ondulante et fraîche, bien que, de temps à autre, une large marque violette apparût à a surface, comme un hématome ; ou encore il arrivait qu'un plein émeraude flottât, teinté de jaune. Il plongea. Il avala de l'eau, la recracha, frappa de son bras droit, frappa de son bras gauche, fut remorqué par une corde, suffoqua, éclaboussa, et fut hissé sur le pont.

– La Chambre de Jacob

Nos grands-mères auraient dû nous prévenir, se disait Fanny, tout en contemplant la devanture de Bacon, le marchand de cartes géographiques, et nous avertir que faire des histoires ne sert à rien, que c'est la vie ; voilà, voilà ce qu'elles auraient dû nous dire...

– La Chambre de Jacob

Les vagues entourèrent la femme en noir; ce n'était qu'une roche couverte de ces algues qui font : Ploc! quand on les écrase. Jacob se sentit perdu. Il allait se mettre à hurler, quand il aperçut, gisant parmi des bouts de bois noirci et de la paille, au pied de la falaise, un crâne, un crâne complet, celui d'une vache, peut-être, et peut-être avec toutes ses dents. Sanglotant, mais oubliant tout, Jacob courut de toutes ses forces, droit devant lui : jusqu'au montant où il tint entre ses bras le crâne, qui était en réalité celui d'un mouton.

– La Chambre de Jacob

Nonobstant, cinq minutes après avoir dépassé la statue d'Achille, elle avait le regard rêveur d'une personne mêlée à la foule par un après-midi d'été quand les arbres sont bruissants, quand les rayons des roues jaunes étincellent ; quand le tumulte du temps présent est une sorte d'élégie à la jeunesse envolée, aux étés défunts ; si bien qu'une étrange tristesse naissait dans son âme, comme si au travers des gilets et des robes, le temps et l'éternité devenaient visibles ; comme si elle voyait les humains marcher tragiquement vers leur destruction.

– La Chambre de Jacob

Ainsi, lorsque le vent rôde dans la forêt, d'innombrables rameaux palpitent ; les ruches sont caressées ; les insectes secoués sur les brins d'herbe ; l'araignée se réfugie dans une fente de l'écorce ; et toute l'atmosphère est parcourue de souffles, tendue d'élastiques réseaux.

– La Chambre de Jacob

J'aime les livres dont la force se rassemble en une page ou deux. J'aime les phrases qui ne bougeraient pas quand même une armée les traverserait. J'aime que les mots soient durs.

– La Chambre de Jacob

Son appel était d'une tristesse extraordinaire. Pur de toute matérialité, de toute passion, lancé seul et sans réponse à travers le monde et se brisant contre les rochers.

– La Chambre de Jacob

Aucun de nous ne voit les autres tels qu'ils sont, et pas plus une cinquantenaire assise en face d'un jeune inconnu, dans le train. Ce qu'on voit, c'est un ensemble - c'est toutes sortes de choses - c'est "soi" qu'on voit.

– La Chambre de Jacob

On dit que le ciel est partout le même. Les voyageurs, les naufragés, les exilés et les mourants tirent de cette pensée du réconfort ; et si l'on a des dispositions au mysticisme, nul doute qu'une consolation - et même une explication - ne tombe comme une nuit bienfaisante de cette morne étendue.

– La Chambre de Jacob

"Ainsi Flush prit la clé des champs, ras tondu à la ressemblance d'un lion, mais délivré des puces. "Flush, écrit à sa soeur Mrs Browning, Flush est sage." Peut-être pensait-elle aux Grecs qui ne plaçaient le bonheur qu'au terme des souffrances. Tel est le véritable philosophe : privé de robe; mais libre de puces."

– Flush / une biographie

"Flush, cependant, fut bientôt averti des différences plus profondes qui séparent Pise de Londres. Les chiens surtout étaient différents. [...] Ici, à Pïse, quoique les chiens fussent en abondance, cette hiérarchie avait disparu : tous les chiens - était-ce possible ? - oui, tous les chiens étaient bâtards."

– Flush / une biographie

".......Flush connut avant la fin de l'été que l'égalité n'existe pas chez les chiens; il y a des chiens qui sont des altesses, d'autres qui sont des roturiers. Desquels était-il donc, lui, Flush ? Sitôt rentré à la maison, il examina trés soigneusement sa propre image dans la glace. Dieu soit loué ! Il faisait partie des chiens bien nés, des chiens de qualité ! Il possédait une tête lisse, des yeux saillants mais non proéminents, des pattes frangées de longs poils, bref, il était l'égal du plus fin cocker de Wimpole Street. Aussi donna-t-il son approbation à l'écuelle pourpre où il buvait - tels sont les privilèges d'un haut rang; puis, docilement, il courba le front et tendit son cou à la chaîne- car tel est le paiement expiatoire. A cette époque, Miss Barrett l'observa qui se regardait dans la glace, mais elle se méprit sur ses pensées. Voilà un philosophe, songea-t-elle, qui médite sur la distinction entre apparence et réalité. Non, c'était un aristocrate considérant ses avantages."

– Flush / une biographie

Il est naturel qu'un chien toujours couché avec la tête sur un lexique grec en vienne à détester d'aboyer ou de mordre; qu'il finisse par préférer le silence du chat à l'exubérance de ses congénères et la sympathie humaine à toute autre.

– Flush / une biographie

"Flush n'avait jamais clairement perçu les principes de la société humaine. "Il va hurler, gémir toute la nuit, j'en suis sûre", écrivait Miss Barrett à Mr Browning dans l'après-midi du 1er septembre. Mais tandis que Miss Barrett écrivait ainsi à Mr Browning, Flush traversait la plus terrible épreuve de son existence. Son esprit dérouté erait dans les ténèbres."

– Flush / une biographie

Des demeures splendides s'élevaient dans Westminster, mais il suffisait d'en faire le tour pour voir, derrière elles, des sortes d'écuries en ruine où des troupeaux d'êtres humains vivaient au-dessus des troupeaux de vaches à raison de « sept pieds carrés pour deux personnes ».Chapitre IV : Whitechapel.

– Flush / une biographie

Où Mrs. Browning voyait, Flush sentait ; il flairait quand elle eût écrit.Ici le biographe se doit d'arrêter son récit. Deux ou trois mille mots se montrent impuissants à traduire ce que voient nos yeux : ainsi Mrs. Browning dut s'avouer battue par les Apennins. « Je ne puis vous en donner la moindre idée », admit-elle. Or nous n'avons guère que deux mots et demi pour désigner ce que sent notre nez. L'odorat humain est pratiquement inexistant. Les plus grands poètes du monde n'ont connu que le parfum des roses et la puanteur des bouses. Entre ces deux extrêmes, un infini de gradations demeure informulé. C'est pourtant dans ce monde des odeurs que Flush vivait le plus ordinairement. L'amour pour lui était surtout odeur ; odeur la couleur et la forme ; odeur la musique et l'architecture, le droit, la politique, les sciences — et la religion même. Traduire sa plus simple expérience — côtelette ou biscuit quotidiens — dépasse nos possibilités. Mr. Swinburne lui-même n'aurait pu dire ce que signifiait pour Flush l'odeur de Wimpole Street par un chaud après-midi de juin. Quant à décrire l'odeur d'une épagneule, mêlée à celle des torches, des lauriers, de l'encens, des drapeaux, des bougies de cire et d'une guirlande de roses écrasée par un talon de satin qui a longtemps macéré dans le camphre — Shakespeare seul, peut-être, s'interrompant d'écrire Antoine et Cléopâtre… Mais Shakespeare ne s'est pas interrompu. Confessant donc notre impuissance, nous noterons seulement que l'Italie apparut à Flush au cours de ces années qui furent les plus riches, les plus libres et les plus heureuses de sa vie, surtout comme une succession d'odeurs.Chapitre V : L'Italie.

– Flush / une biographie

Flush courait les rues de Florence pour savourer l'ivresse des odeurs. Le fil des odeurs le menait ; des grands boulevards aux venelles, par les avenues et les places, il suivait son nez, d'odeur en odeur, de la raboteuse à la fluide, de la funèbre à la dorée. Il furetait partout, franchissait tous les seuils : ici l'on battait de l'orge ou l'on cuisait le pain ; là des femmes assises peignaient leurs chevelures ; des cages d'oiseaux étaient empilées sur les dalles ; du vin se répandait en flaques rouge sombre ; ailleurs traînait l'odeur du cuir, des harnais, des aulx suspendus ; derrière une porte, des hommes assis buvaient, crachaient, jetaient les dés — Flush entrait, ressortait, toujours trottant, le nez filant à ras de terre pour humer les essences, ou dressé haut dans l'air où maint arôme palpitait. S'endormait-il dans une chaude tache de soleil ? Quel fumet le soleil peut faire exhaler à la pierre ! Se glissait-il le long d'un tunnel d'ombre ? De quelle acidité l'ombre imprégnait les dalles ! Flush dévorait des grappes entières de raisins mûrs, surtout à cause de leur odeur pourpre ; il mâchonnait puis recrachait les reliefs de chèvre et de macaronis qu'une ménagère italienne avait jetés de son balcon — chèvre et macaronis sont des odeurs rauques, des odeurs cramoisies. Il suivait la douceur défaillante des bouffées d'encens dans l'entrelacs violet des sombres cathédrales ; et, reniflant, tentait de laper au passage l'or répandu par un vitrail. […] La pierre usée des grises draperies, les doigts, les orteils des statues reçurent bien souvent la caresse de sa langue, le frôlement de ses narines trémulantes. Sur les coussinets infiniment sensibles de ses pattes s'imprimèrent d'orgueilleuses inscriptions latines. Bref, il connut Florence comme nul être humain ne l'a jamais connue.Chapitre V : L'Italie.

– Flush / une biographie

Un ingénieux entrepreneur avait jeté bas un vieil hôtel pour élever à sa place une maison de rapport en torchis. La pluie s'égouttait à travers le toit, et le vent soufflait à travers les murs. Mr. Beames vit un enfant plongeant son broc dans l'eau verdâtre d'un canal. Buvait-on cette eau ? demanda-t-il. On en buvait ; on y lavait aussi, car le propriétaire ne permettait de la renouveler que deux fois par semaine. De telles rencontres étaient d'autant plus surprenantes qu'on pouvait les faire dans les quartiers les plus calmes et les plus brillants de Londres — « les paroisses les plus aristocratiques avaient leur part ». Derrière la chambre de Miss Barrett, par exemple, était un des pires " slums " londoniens. À cette respectabilité venait se mêler cette horreur. Mais, naturellement, il existait certains quartiers depuis longtemps abandonnés aux pauvres et où nul autre qu'eux ne pénétrait jamais. Dans Whitechapel ou dans l'espace triangulaire qui forme le fond de Tottenham Court Road, la pauvreté, le vice et la misère avaient nourri, semé et propagé leur espèce pendant des siècles et sans qu'on eût tenté la moindre intervention. Un bloc de masures croulantes dans St. Giles était « presque un établissement pénitentiaire, une sorte de métropole des pauvres ». Assez justement, lorsque les pauvres s'aggloméraient ainsi, la masse de leurs logements était appelée " nids-à-freux ", car les êtres humains y grouillaient les uns sur les autres comme les freux grouillent en masses sombres à la cime des arbres. Seulement, les maisons, ici, n'étaient pas des arbres — à peine encore des maisons. C'étaient des compartiments de briques entrecoupés de venelles, avec un ruisseau pour égout. Dans la journée, les venelles grouillaient d'êtres humains à demi nus ; et le soir, il s'y déversait encore tout le flot des voleurs, mendiants, prostituées, qui, tout le jour, avaient exercé leurs talents dans West End. La police n'y pouvait rien. Et que pouvait un simple promeneur ? Rien que traverser cet enfer en hâte et peut-être laisser entendre ensuite, comme le fit Mr. Beames, à travers des citations, avec maint euphémisme et mainte échappatoire, que tout n'était pas au mieux dans la ville. Le choléra viendrait un jour, et sans doute l'avertissement du choléra serait-il de nature moins évasives.Chapitre IV : Whitechapel

– Flush / une biographie

La terre, tantôt dure, tantôt molle, chaude en un lieu, froide en un autre, piquait, picotait, chatouillait les coussins moelleux de ses pattes. Et quelle variété de parfums entrelacés en combinaisons subtiles venait agacer et faire trembler ses narines ! Odeurs fortes de terre ; odeurs sucrées des fleurs ; odeurs innommées des feuilles et des ronces ; odeurs aigres des routes traversées ; odeurs âcres à l'orée des champs de fèves. Soudain arrivait sous le vent une odeur plus aiguë, plus forte, plus déchirante qu'aucune autre — une odeur qui lui labourait le cerveau, soulevant un millier d'instincts, mettant en branle un million de souvenirs — une odeur de lièvre, une odeur de renard. Et voici Flush filant, en un éclair, comme un poisson rapide vers une eau toujours plus profonde. Il oubliait sa maîtresse ; il oubliait toute l'espèce humaine ; il entendait des hommes à la peau sombre crier : « Span ! Span ! » Des fouets claquaient à ses oreilles. Il galopait ; il se ruait. Soudain, il s'arrêtait tout interdit ; il écoutait en lui l'incantation décroître puis se perdre ; alors, très lentement, en agitant la queue d'un air penaud, il revenait au petit trot à travers champs vers Miss Mitford ; debout elle appelait : « Flush, Flush, Flush ! » en brandissant son parapluie. Une fois au moins l'appel fut plus impérieux encore. Une fanfare souleva en Flush des instincts plus profonds, battit le rappel d'émotions plus sauvages et plus fortes qui, transcendant soudain tout souvenir, confondirent pour lui, anéantirent herbe, arbres, lièvre, lapin, renard en un seul hurlement d'extase féroce. La torche de l'amour fulgura dans ses yeux ; le cor de Vénus chasseresse éclata contre son oreille. Encore presque chiot, Flush était déjà père.Chapitre I : Three Mile Cross.

– Flush / une biographie

Nous n'existons que sur les lèvres de nos amis.

– Au phare

Des étoiles dans les yeux, des voiles aux cheveux, parée de cyclamens de violettes de bois......quel rêve absurde !

– Au phare

La vérité c'est qu'elle avait parfois l'impression que son mari n'était pas tout à fait comme les autres hommes; qu'il était né aveugle,sourd et muet pour les choses de la vie ordinaire mais possédait un regard d'aigle dés qu'il s'agissait de choses extraordinaires.Sa faculté de compréhension l'étonnait souvent.

– Au phare

" [...] il avait été frappé de constater que les amitiés, même les plus belles, sont choses fragiles. On se détache peu à peu."

– Au phare

"Vous", "moi", "elle",, passons et disparaissons ; rien ne demeure ; tout change ; mais pas les mots, pas la peinture.

– Au phare

Ainsi, toutes les lampes éteintes, la lune disparue, et une fine pluie tambourinant sur le toit, commencèrent à déferler d'immenses ténèbres. Rien, semblait-il, ne pouvait résister à ce déluge, à cette profusion de ténèbres qui, s'insinuant par les fissures et trous de la serrure, se faufilant autour des stores, pénétraient dans les chambres, engloutissaient, ici un broc et une cuvette, là un vase de dahlias jaunes et rouges, là encore les arêtes vives et la lourde masse d'une commode. Non seulement les meubles se confondaient, mais il ne restait presque plus rien du corps ou de l'esprit qui permette de dire : "C'est lui" ou "C'est elle." Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose ; quelqu'un gémissait, ou bien riait tout fort comme s'il échangeait une plaisanterie avec le néant.

– Au phare

" [...] il n'est rien de plus fastudueux, de plus puéril et inhumain que l'amour ; pourtant il est aussi beau et nécessaire."

– Au phare

L'art de la cuisine en Angleterre, ou ce qui passe pour tel, est une abomination (ils en tombèrent d'accord). C'est mettre des choux à bouillir. C'est rôtir la viande jusqu'à la réduire à l'état de semelle. C'est supprimer la délicieuse peau des légumes. « Dans laquelle, dit Mr Bankes, résident toutes les propriétés des légumes. » Et le gaspillage, dit Mrs Ramsay. Toute une famille française pourrait vivre de ce que jette une cuisinière anglaise.

– Au phare

L'ensemble s'imposait à elle avec tant de netteté, quand elle regardait ; c'est à l'instant où elle se saisissait de son pinceau que tout changeait. C'est pendant ce vol éphémère entre l'image et la toile que les démons se lançaient sur elle, l'amenaient plus d'une fois au bord des larmes, et rendant ce passage de la conception à l'exécution aussi terrible que pour un enfant la traversée d'un couloir obscur. Cette sensation, elle la connaissait bien lorsqu'elle livrait un combat terriblement inégal pour conserver son courage ; pour affirmer : « Mais c'est cela que je vois ; c'est cela que je vois » et par là serrer contre sa poitrine un misérable lambeau de sa vision, que mille forces s'acharnaient à lui arracher.

– Au phare

I have sometimes dreamt, at least, that when the Day of Judgment dawns and the great conquerors and lawyers and statesmen come to receive their rewards—their crowns, their laurels, their names carved indelibly upon imperishable marble—the Almighty will turn to Peter and will say, not without a certain envy when he sees us coming with our books under our arms, “Look, these need no reward. We have nothing to give them here. They have loved reading.”

– L'art du roman

Mais toutes les déductions que nous pourrions tirer en comparant deux arts romanesques si infiniment distincts sont vaines, sauf quand elles nous submergent sous le flot des innombrables possibilités de l'art ; quand elles nous rappellent que l'horizon est sans limite et que rien, ni "méthode" ni expérimentation, même de ce qu'il y a de plus extravagant, n'est interdit, mais seulement l'insincérité et le faux-semblant.

– L'art du roman

La vie n'est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement; la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d'être conscient. N'est-ce aps la tâche du romancier de nous rendre sensible ce fluide élément changeant, inconnu et sans limites précises, si aberrant et complexe qu'il se puisse montrer, en y mêlant aussi peu que possible l'étranger et l'extérieur ?

– L'art du roman

Quand vous avez changé tous les mots d'une phrase, du russe à l'anglais, et ainsi un peu altéré le sens et complètement le son, le poids et l'accent des mots dans leurs rapports mutuels, rien ne reste du sens d'une version brute et "en gros". Ainsi traités, les grands écrivains russes sont comme des hommes dépouillés par un tremblement de terre ou une catastrophe de chemin de fer non seulement de leurs vêtements mais encore de quelque chose de plus subtil et de plus important : leur manière d'être, les singularités de leur nature. Comme l'ont prouvé les Anglais par leur admiration fanatique, ce qui reste est quelque chose de très profond, de très puissant, mais étant donné ces mutilations il est difficile de savoir avec certitude jusqu'à quel point nous pouvons nous fier à nous-mêmes pour ne pas leur prêter, pour ne pas déformer, pour ne pas lire en eux un accent qui n'est pas le vrai.

– L'art du roman

Nous sommes des âmes, des âmes malheureuses, torturées, dont la seule affaire est de parler, de révéler, de confesser, d'extraire au prix de n'importe quel déchirement de la chair et des nerfs ces tortueux péchés qui rampent sur le sable au fond de nous.

– L'art du roman

Le seul conseil en effet qu'une personne puisse donner à une autre à propos de la lecture c'est de ne demander aucun conseil, de suivre son propre instinct, d'user de sa propre raison, d'en arriver à ses propres conclusions.

– L'art du roman

L'utilité des amis est incontestable, en ce qu'ils nous font rentrer dans la réalité.

– Les vagues

Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n'est complet en lui seul.

– Les vagues

Le lac de mon esprit, dès qu'il cesse d'être labouré par des rames, ondoie paisiblement et bientôt somnole, calme comme une mer d'huile.

– Les vagues

J'ai peur du choc de la sensation qui bondit sur moi parce que je ne peux pas la traiter comme vous le faites - je ne peux pas fondre l'instant dans l'instant qui suit. Pour moi ils sont tous violents, tous distincts [...] Je n'ai pas de but en vue. Je ne sais pas relier les minutes aux minutes et les heures aux heures, les dissoudre par une force naturelle pour composer la masse pleine et indivisible que vous appelez la vie.

– Les vagues

Il n'est pas de fin à la folie de l'homme.

– Les vagues

Tout seul, nous sommes incomplets : nous sommes faits pour être unis.

– Les vagues

Tout effort vers la connaissance est vain. Tout n'est qu'expérience et qu'aventure. Sans cesse, nous formons de nouveaux mélanges avec des éléments inconnus.

– Les vagues

Il m'arrive parfois de penser (à moi, qui n'ai pas encore vingt ans), que je ne suis pas une femme ; que je suis le rayon de soleil qui éclaire cette barrière, ce coin de sol. Il m'arrive parfois de penser que je suis les saisons, le mois de janvier, le mois de mai, le mois de novembre : que je fais partie de la boue, du brouillard et de l'aube.

– Les vagues

J'ai voulu dilater la nuit, et y faire entrer sans cesse de plus en plus de rêves.

– Les vagues

C'est bizarre que nous, qui sommes capable de tant souffrir, puissions infliger aux gens tant de souffrances.

– Les vagues

je me suis dit qu'une maison devrait être portative,comme une coquille d'escargot.Dans l'avenir, les gens plieront peut-être bagages,comme on replie un éventailpour s'en aller plus loin.Il n'y aura plus d'existence bien établieentre quatre murs (p 1169)(aparté : ça n'est pas encore arrivé en 2011)

– Journal intégral 1915-1941

Quelle vit doit-on mener ? La vie que l'on aime.j'aime écrire, j'aime le changement,j'aime lancer mon esprit dans les hauteurs et attendre de voir où il va retomber. p 933

– Journal intégral 1915-1941

" La vie est un rêve , C'est le réveil qui Nous tue ."

– Journal intégral 1915-1941

Mais la seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire.Dès que les rouages commencent à tourner dans ma tête, je n'ai presque plus besoin d'argent, ni de robes, ni même d'un buffet, d'un lit ou d'un canapé. p 716

– Journal intégral 1915-1941

Maintenant, il s'agit de vivre avec ENERGIE et décision, EPERDUMENT.Expédier chaque journée avec autorité.Presser le mouvement.Sentir chaque jour comme une vague qui se jettecontre vous.Ne pas perdre son temps et ses forces à hésiter sur ceci ou cela, mais faire avec décision ce qui se présente ;Acheter un manteau, des meubles ...C'en est fini des hésitations et des regrets.Voilà comment il convient de mener ma vie maintenantque j'ai 48 ans :lui donner de plus en plus d'intérêt et de COULEUR àmesure que je vieillis.tout cela est bien joli mais qu'est-ce que ça devient quand Nelly tombe malade et doit se faire opérer des reins ?Mon esprit a été brisé en mille morceaux. p 824

– Journal intégral 1915-1941

Et voilà qu'aujourd'hui, le poids qui me pesait sur le crâne m'a été brusquement enlevé.Je suis capable de penser, de raisonner, de suivre une idéeet de me concentrer.Peut-être est-ce le début d'un nouveau jaillissement.Peut-être le dois-je à ma conversation avec L. hier soir.J'essayais d'analyser ma dépressiond'expliquer comment mon cerveau est harcelépar ce conflit intérieur entre deux types de pensée :la pensée critique et la pensée CREATRICE,et combien je suis épuisée par la lutte, les heurts,l'incertitude extérieurs à moi.Ce matin, je me sens la tête fraîche et tranquille p 950

– Journal intégral 1915-1941

Voici mes résolutions pour les trois mois qui viennent, premier tour de piste de l'année (1931) :D'abord, n'en prendre aucune. Ne pas s'engager.Ensuite, défendre ma liberté et me ménager ;ne pas m'obliger à sortir mais rester plutôt seule à lire tranquillement ...Mener les Vagues à bonne finNe pas me soucier de gagner de l'argent.En ce qui concerne Nelly, (la bonne) maîtriser mon exaspération en me persuadant bien que rien ne mérite que l'on cède à l'exaspération.Si Nelly recommence à m'exaspérer : la renvoyer.Puis ... enfin, la résolution qui vient en tête est la plus importante : s'abstenir de toute résolution.p 859

– Journal intégral 1915-1941

Considérant que mes oreilles sont restées vierges de musique depuis plusieurs semaines, je pense que le patriotisme est une émotion basse. ... On a joué l'hymne national et un cantique et je n'ai constaté qu'une absence totale d'émotion chez moi comme chez les autres. Si les Anglais parlaient ouvertement de WC et de fornication peut-être seraient-ils remués par des émotions unvierselles. Les choses étant ce qu'elles sont, toute incitation à vibrer en commun est irrémédiablement gâchée par les pardessus et manteaux de fourrures qui s'interposent. Je commence à abhorrer mon espèce, surtout après avoir considérer les visages dans le métro. Vraiment, je trouve plus agréable de regarder du boeuf cru ou des harengs saurs.

– Journal intégral 1915-1941

Ainsi les jours passent et je me demande si l'on n'est pas hypnotisé par la vie, comme un enfant peut l'être par un globe d'argent; et si c'est cela, vivre.

– Journal intégral 1915-1941

p 840 J'ai besoin de solitude, j'ai besoin d'espace ; j'ai besoin d'air. J'ai si peu d'énergie.J'ai besoin d'être entourée de champs nus, de sentir mes jambes arpenter les routes ;besoin de sommeil et d'une vie tout animale.Mon cerveau est trop actif.

– Journal intégral 1915-1941

Car le vrai lecteur est par essence jeune. C'est un homme à la curiosité très vive ; plein d'idées; ouvert et communicatif, pour lequel la lecture tient plus de l'activité physique vigoureuse au grand air que de l'étude en milieu protégé; qui peine sur la grand-route, grimpe de plus en plus haut jusqu'à ce que l'atmosphère soit presque trop subtile pour pouvoir respirer ; pour lui, il ne s'agit pas du tout d'une quête sédentaire.

– L'écrivain et la vie / et autres essais

Prenons la rose. Nous l'avons vue si souvent s'épanouir dans un vase, l'associant à la beauté dans toute sa splendeur, que nous en avons oublié la manière dont elle se tient en terre, immobile, impassible, un après-midi entier.

– De la maladie

Il est admirable de relever que les poètes tirent la religion de la nature, que les gens vivent à la campagne pour que les plantes leur enseignent la vertu. C'est dans leur indifférence qu'elles nous apportent un réconfort.

– De la maladie

La maladie oblige aussitôt à s'aliter ou, enfoncé dans de moelleux oreillers sur un fauteuil, à décoller les pieds du sol, ne serait-ce que de 3 centimètres, pour les poser sur un autre siège, et alors nous cessons d'appartenir à l'armée des gens d'aplomb : nous devenons des déserteurs. Eux marchent au combat. Quant à nous, nous flottons avec les bouts de bois au gré du courant - pêle-mêle avec les feuilles mortes sur la pelouse, irresponsable, indifférent et en mesure, peut-être pour la première fois depuis des années, de regarder autour de nous, de regarder en l'air, de regarder, par exemple, le ciel.

– De la maladie

Des ressources inestimables sont employées à des fins étrangères à tout plaisir ou à tout avantage humain. Même si nous restions tous à plat ventre, sans bouger, le ciel n'en continuerait pas moins de jouer avec ses reflets bleus et or.

– De la maladie

La maladie nous rend peu enclins aux longues campagnes que la prose exige. Nous ne pouvons commander à toutes nos facultés et maintenir notre raison, notre jugement et notre mémoire au garde-à-vous pendant qu'un chapitre après l'autre défile, et que, l'un à peine agencé, il nous faut guetter l'arrivée du suivant, jusqu'à ce que la structure globale – voûtes, tours et remparts – se dresse solidement sur ses fondations.

– De la maladie

Lorsqu'elle tombe amoureuse, n'importe quelle écolière peut faire appel à Shakespeare ou à Keats pour s'exprimer ; mais qu'une personne souffrante tente de décrire un mal de tête à son médecin et le langage aussitôt lui fait défaut. N'ayant rien à sa disposition, la voilà obligée d'inventer elle-même des mots et, sa douleur dans une main et un morceau de son pur dans l'autre elle espère faire naître de leur entrechoquement un vocable entièrement neuf.

– De la maladie

Cependant, en temps normal, nous devons avec affabilité entretenir cette comédie et redoubler d'efforts pour communiquer, civiliser, partager, cultiver le désert, éduquer les indigènes, travailler ensemble le jour et, la nuit, prendre du bon temps. Mais la maladie met fin à cette mascarade. Elle oblige aussitôt à s'aliter ou, enfoncé dans de moelleux oreillers sur un fauteuil, à décoller les pieds du sol, ne serait-ce que de trois centimètres, pour les poser sur un autre siège, et alors nous cessons d'appartenir à l'armée des gens d'aplomb : nous devenons des déserteurs.

– De la maladie

La littérature s'évertue à répéter qu'elle a pour objet l'esprit, prétendant que le corps est une paroi de verre transparente à travers laquelle l'âme peut percevoir distinctement et que, mis à part une ou deux passions comme le désir et la cupidité, le corps est néant, quantité négligeable et inexistante. Mais, précisément, c'est l'inverse qui est vrai. Jour et nuit, le corps se manifeste, s'émousse ou s'affûte, se rembrunit ou pâlit, se change en cire dans la chaleur du mois de juin avant de redevenir suif dans les ténèbres de février.

– De la maladie

Il y a, avoue-le (car la maladie est le confessionnal suprême) une franchise toute enfantine dans la maladie : des choses sont dites, des vérités échappent étourdiment que la prudente respectabilité de la santé dissimule.

– De la maladie

Il devrait exister, nous disons-nous, des romans consacrés à la grippe et des épopées à la typhoïde, des odes à la pneumonie et des poèmes lyriques à la rage de dents. Or il n'en est rien.

– De la maladie

L'essence du snobisme est de chercher à faire une forte impression sur les autres. Un snob est une créature au cerveau papillonnant

– Suis-je snob ? / et autres textes baths

The snob is a flutter-brained, hare-brained creature so little satisfied with his or her own standing that in order to consolidate it he or she is always flourishing a title or an honour in other people's faces so that they may believe, and help him to believe what he does not really believe—that he or she is somehow a person of importance.

– Suis-je snob ? / et autres textes baths

Elle avait toujours été une mère irritable, faible, insuffisante, une épouse hésitante se prélassant dans une sorte d'existence crépusculaire où rien n'était ni très clair ni très épais, ni une chose plus qu'une autre, tout comme ses frères et soeurs (...), ils ne faisaient rien. Et puis, au beau milieu de cette vie traînante, rampante, elle se trouvait soudain sur la crête d'une vague. Cette mouche misérable (...) se débattait. Oui, elle avait de ces moments. Mais maintenant qu'elle avait quarante ans, il viendraient de plus en plus rarement. Petit à petit, elle cesserait de lutter. Mais c'était déplorable ! Pourquoi endurer cela ! Elle en avait honte d'elle-même !

– Suis-je snob ? / et autres textes baths

Now though very vain—unlike Lady Oxford—my vanity as a writer is purely snobbish. I expose a large surface of skin to the reviewer but very little flesh and blood. That is, I mind good reviews and bad reviews only because I think my friends think I mind them. But as I know that my friends almost instantly forget reviews, whether good or bad, I too forget them in a few hours. My flesh and blood feelings are not touched. The only criticisms of my books that draw blood are those that are unprinted; those that are private."

– Suis-je snob ? / et autres textes baths

Cela étant, j'ai découvert une chose. L'essence du snobisme est de chercher à faire une forte impression sur les autres. Un snob est une créature au cerveau papillonnant, au cerveau de lièvre tellement mal à l'aise avec sa propre position que pour la consolider, il balaie le visage des gens avec un titre ou une distinction de manière à les faire croire et à l'aider à croire qu'il ne croit pas vraiment être quelqu'un d'important.

– Suis-je snob ? / et autres textes baths

elles ont la douce familiarité d'un vieux gant qu'on a beaucoup porté

– La Maison de Carlyle et autres esquisses

Car l'œil a cette propriété étrange : il ne se pose que sur la beauté ; tel un papillon, il recherche la couleur et se prélasse à la chaleur.

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

L'heure du soir, de surcroît, favorise l'insouciance grâce à l'obscurité et à la lumière des réverbères. Nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes. En sortant de la maison par une belle soirée entre quatre et six, on se débarasse du moi que nos amis connaissent et l'on devient partie de la vaste armée américaine des marcheurs anonymes, dont la compagnie est si prisée après la solitude de notre chambre. (p.8)

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Le nombre de livres en ce monde est infini , et on se voit contraint de jeter un coup d'oeil et de hocher la tête et de reprendre notre chemin après un brin de conversation, un éclair de compréhension, de la même façon que, dans la rue, on saisit un mot au vol et que, à partir d'une phrase au hasard, on fabrique l'histoire d'une vie. (p.28)

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Les images que nous voyons et les sons que nous entendons à présent n'ont en rien la qualité du passé; pas plus que nous n'avons la sérénité de l'être qui, il y a six mois, se tenait précisément là où nous nous tenons maintenant. A lui le bonheur de la mort; à nous l'insécurité de la vie. Il n'a pas de futur; dès à présent le futur envahit notre quiétude. ce n 'est que lorsque nous contemplons le passé et en éliminons l'élément d'incertitude que nous pouvons jouir d'une paix parfaite.

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Voilà qui est vrai : s'échapper est le plus grand des plaisirs ; errer au hasard des rues en plein hiver la plus grande des aventures.

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

C'est toujours une aventure d'entrer dans un lieu inconnu; les existences et les caractères de ses proprétaires l'ont imprégné de leur atmosphère et dès que nous entrons, nous sommes confrontés à une nouvelle vague d'émotion. Ici, dans la papeterie, à n'en pas douter, des personnes se sont disputées. Leur colère balafre l'air. (p.32)

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Les circonstances requièrent l'unité; par commodité, l'homme doit être entier. En rentrant le soir, quand il ouvre sa porte, le bon citoyen doit être banquier, golfeur, époux, père; et non un nomade qui erre dans le désert, un mystique contemplant le ciel, un débauché dans les bas-fonds de San-Francisco, un soldat à la tête d'une révolution, un paria hurlant de solitude et de doute. En ouvrant sa porte, il doit passer ses doigts dans ses cheveux et ranger son parapluie dans le porte-parapluie, comme tout le monde. (p.23)

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Qu'une rue est belle en hiver ! Elle est à la fois révélée et obscurcie . (p.10)

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Mon vrai moi est-il celui qui se trouve sur la chaussée en janvier, ou celui qui se penche au balcon en juin ? Suis-je ici ou suis-je là ? Ou est-ce que le vrai moi n'est ni ceci ni cela, ni ici ni là-bas, mais quelque chose de si varié et de si fluctuant que c'est seulement lorsque nous donnons libre cours à ses désirs et le laissons faire sans entraves, à sa guise, que nous sommes vraiment nous-mêmes ?

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Les livres d'occasion sont des livres sauvages, des livres sans domicile fixe ; ils sont réunis en de vastes volées aux plumes panachées, et ont un charme qui manque aux volumes domestiqués des bibliothèques. De plus, en cette compagnie hétéroclite et improbable, nous pouvons nous frotter à un être totalement étranger qui, avec un peu de chance, va devenir le meilleur ami que nous ayons au monde.

– Au hasard des rues / une aventure londonienne

Il souhaitait que dure à jamais l'âge de la chevalerie car un homme épris d'une femme aime à briller à ses yeux.

– Trois Guinees

Mais d'abord, cette constatation très élémentaire : une société, c'est un groupe de gens vivant certains buts, tandis que vous, qui écrivez en votre propre nom, de votre propre main, vous êtes unique. En tant qu'individu, vous êtes un homme que nous avons toutes les raisons de respecter ; un homme qui fait partie de cette confrérie à laquelle (de nombreuses biographies l'attestent) beaucoup de nos frères ont appartenu. Ainsi, Anne Clough, décrivant son frère, écrit : « Arthur est mon meilleur ami, mon meilleur conseiller. […] Arthur est le réconfort, la joie de mon existence ; c'est pour lui, c'est de lui que me vient ce désir de rechercher ce qui est beau, enrichissant. » À quoi William Wordsworth répond, à propos de sa sœur, mais faisant écho à l'autre voix comme un rossignol en appellerait un autre dans les forêts du temps passé : La bénédiction de mes dernières annéesAccompagne mes souvenirs d'elle lorsque j'étais enfant.Elle me donnait des yeux, elle m'offrait des oreilles ;Et d'humbles soins, et des craintes délicates ;Un cœur, fontaine de douces larmes ;Et de l'amour, et des pensées, des joies.Telle était, telle est peut-être encore, la relation entre bien des frères et des sœurs dans la vie privée. Ils se respectent mutuellement et s'aident mutuellement et poursuivent les mêmes buts. Alors, si, comme le prouvent les biographies et la poésie, une telle relation leur est possible dans la vie privée, pourquoi leurs relations publiques sont-elles si différentes, comme le prouvent les lois et l'Histoire ? Et sur ce point, il n'est guère nécessaire, puisque vous êtes un homme de loi avec une mémoire d'homme de loi, de vous rappeler certains décrets de la législature anglaise qui, dès les premiers documents jusqu'en 1919, démontrent que les relations publiques entre frères et sœurs ont toujours été très différentes de leurs relations privées. Ce terme même de « société » déclenche dans la mémoire cette sinistre musique de cloches discordantes : vous ne ferez pas, vous ne ferez pas, vous ne ferez pas. Vous n'apprendrez pas ; vous ne gagnerez pas d'argent ; vous ne posséderez pas ; vous ne – telle était la relation sociale de frère à sœur durant bien des siècles. Et s'il est possible (et probable pour les optimistes) qu'avec le temps une société nouvelle fasse entendre le carillon d'une harmonie suprême, et votre lettre semble en être un signe avant-coureur, ce jour est encore très lointain. Comment éviter alors de vous demander s'il n'existe pas chez les gens groupés en société quelque chose qui déclenche ce qu'il y a de plus égoïste et de plus violent, de moins rationnel et de moins humain chez les individus eux-mêmes ? Il est inévitable que nous considérions cette société si bonne à votre égard, si dure envers nous, comme une société mal conçue, qui déforme la vérité, déforme l'esprit, altère la volonté. Inévitablement nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d'entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d'une façon puérile, inscrit sur le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d'or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, « ses » femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu'il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société.

– Trois Guinees

C'est long de laisser trois ans une lettre sans réponse, or la vôtre est en souffrance depuis bien plus longtemps. J'avais espéré qu'elle se répondît à elle-même, ou que quelqu'un d'autre s'en chargeât. Mais elle est toujours là, avec sa question — Que faire, selon vous, pour prévenir la guerre ? — demeurée sans réponse.

– Trois Guinees

Non loin de nous se trouve un pont sur la Tamise, un terrain parfaitement situé pour notre observation. La rivière coule par-dessous ; des péniches passent, chargées de bois, débordant de blé ; d'un côté, s'élancent les dômes et les clochers de la ville, de l'autre Westminster et le Parlement. C'est un endroit où passer des heures à rêver. Mais pas maintenant. Le temps nous presse. Et nous sommes ici pour regarder les faits en face. Nous devons à présent nous concentrer sur la procession sans la quitter des yeux : la procession des fils d'hommes cultivés.Les voilà qui marchent, ces frères qui ont reçu l'éducation des grandes écoles et des universités, qui ont monté ces marches, qui ont pu entrer et sortir par ces portes, s'installer à ces chaires, enseigner, administrer la justice, pratiquer la médecine, faire des transactions, du négoce, gagner de l'argent. C'est toujours une vision solennelle – une procession. On dirait un caravansérail traversant le désert. Des arrière-grands-pères, des grands-pères, des pères, des oncles. Tous ils ont ainsi défilé, revêtus de leur robe, coiffés de leur perruque, quelques-uns la poitrine barrée d'un grand ruban, d'autres pas. L'un est un évêque. L'autre un juge. L'un est un amiral. L'autre un général. L'un est professeur, l'autre docteur, et quelques-uns ont quitté la procession et l'on a entendu dire d'eux, en dernier lieu, qu'ils ne faisaient rien, en Tasmanie. On en a retrouvé, habillés plutôt misérablement, vendant des journaux à Charing Cross. Mais la plupart d'entre eux marchent en cadence, défilent selon les règles et se débrouillent par tous les moyens pour faire vivre leur famille, entretenir leur maison située plus ou moins du côté de West End, assurer du bœuf et du mouton pour tout le monde et une éducation pour Arthur. Une vision des plus solennelles et qui nous a souvent conduites, peut-être vous en souvenez-vous, à la regarder de loin, du haut d'une fenêtre, en nous posant quelques questions. Mais, à présent, depuis une vingtaine d'années, ce n'est plus une simple vision, une photographie ou une fresque barbouillée sur les murs du temps et que nous pouvons regarder avec, pour tout souci, quelque appréciation esthétique. Car piétinant à la queue de la procession, nous voici qui défilons nous-mêmes.

– Trois Guinees

Il nous faut toutefois expliquer le fait curieux que dans le nombre relatif de filles qui se présentent à ce concours et le réussissent celles dont le nom est précédé de « mademoiselle » ne semblent pas appartenir à la catégorie des salaires à quatre chiffres. La différence de sexe semble, selon Whitaker, posséder une étrange inertie, susceptible de circonscrire l'évolution du nom qu'elle définit dans les sphères inférieures

– Trois Guinees

Ne nous arrêtons jamais de penser

– Trois Guinees

Derrière-nous, s'étend le système patriarcal avec sa nullité, son immoralité, son hypocrisie, sa servilité. Devant nous, s'étendent la vie publique, le système professionnel, avec leur passivité, leur jalousie, leur agressivité, leur cupidité. L'un se referme sur nous comme sur les esclaves d'un harem, l'autre nous oblige à tourner en rond, telles des chenilles dont la tête rejoint la queue, nous oblige à tourner tout autour de l'arbre sacré de la propriété. Nous n'avons de choix qu'entre deux maux. Ne ferions-nous pas mieux de plonger du haut du pont dans la rivière ? de renoncer au jeu, de déclarer que la vie humaine est une erreur et d'en finir avec elle ?

– Trois Guinees

En quoi, jusqu'ici, avons-nous influencé la profession la plus directement liée à la guerre : la politique ? Là encore, bien que ce ne soit pas les inestimables biographies qui manquent, un alchimiste s'échinerait à extraire de ce mâle amalgame politicien le moindre filon trahissant l'influence exercée par les femmes sur ces messieurs. Notre analyse ne peut être que restreinte et superficielle ; toutefois, si nous n'outrepassons pas les limites raisonnables de notre enquête, et parcourons les mémoires des cent cinquante dernières années, nous pouvons difficilement nier que certaines femmes ont exercé une influence politique.

– Trois Guinees

Il est rare, au cours de l'histoire, qu'un être humain soit tombé sous des balles tirées par une femme.

– Trois Guinees

p.163/And though we look upon that picture from different angles our conclusion is the same as yours - it is evil. We are both determined to do what we can to destroy the evil which that picture represents, you by your methods, we by ours. And since we are different, our help must be different.[...] But as a result the answer to your question must be that we can best help you to prevent war not by repeating your words and following your methods but by finding new words and creating new methods. We can best help you to prevent war not by joining your society but by remaining outside your society but in cooperation with its aim. That aim is the same for us both. It is to assert 'the rights of all - all men and women - to the respect in their persons of the great principles of Justice and Equality and Liberty.'

– Trois Guinees

Les livres sur les rayons étaient aussi ordonnés que des régiments de soldats et leurs dos ressemblaient à autant d'ailes satinées de scarabées ; en fait ils masquaient d'autres livres moins bien reliés, au hasard du manque de place. Un miroir de Venise était accroché au-dessus de la cheminée ; son ovale terni reflétait le jaune et le pourpre délicats d'un pot de tulipes disposé sur le manteau de cheminée au milieu des lettres, des pipes et des cigarettes. Un petit piano occupait un coin de la pièce et la partition de Don Giovanni était ouverte sur le pupitre.

– Nuit et jour

'But for me I suppose you would recommend marriage ?' said Katharine, with her eyes fixed on the moon.'Certainly I should. Not for you only, but for all women. Why, you're nothing at all without it; you're only half alive; using only half your faculties; you must feel that for yourself.'"Mais à moi, je suppose que vous préconiseriez le mariage ?" dit Katharine, sans quitter la lune du regard."Oui, certainement. Pas seulement à vous, mais à toutes les femmes. Voyons, vous n'êtes rien sans cela ; vous n'êtes qu'à moitié vivantes ; vous n'exercez que la moitié de vos facultés ; vous devez bien le sentir."

– Nuit et jour

Mrs Hilbery prit le livre qu'il venait de laisser.« Certains livres ont vraiment une vie », dit-elle d'un ton songeur. « Ils sont jeunes avec nous, et nous vieillissons ensemble. » (Folio, p. 53)

– Nuit et jour

She had come out into the winter's night, which was mild enough, not so much to look with scientific eyes upon the stars, as to shake herself free from certain purely terrestrial discontents. Much as a literary person in like circumstances would begin, absent-mindedly, pulling out volume after volume, so she stepped into the garden in order to have the stars at hand, even though she did not look at them.(Elle était sortie dans cette nuit d'hiver plutôt douce, moins pour se livrer à l'observation scientifique des étoiles que pour s'affranchir de certains motifs d'insatisfaction bien de ce monde. De même que l'amateur de littérature commencerait en pareilles circonstances à prendre distraitement sur les rayons un volume après l'autre, de même, elle était venue dans le jardin pour avoir les étoiles sous la main, quitte à ne pas les regarder.)

– Nuit et jour

Jamais les voix ne sont aussi belles qu'en hiver, à la tombée du jour, quand les lignes du corps s'estompent et qu'elles semblent s'élever du néant avec une intonation intime si rare en plein jour.

– Nuit et jour

- A quoi sert d'amasser de l'argent et de travailler dix heures par jour dans un bureau ? Vous comprenez, quand on est jeune, on a tant de rêves en tête que l'on attache peu d'importance à ce que l'on fait. Et si l'on a de l'ambition, tout va bien ; on a, du moins, un motif de continuer. Mes raisons ont cessé de me satisfaire : peut-être n'en ai-je jamais eu. C'est seulement maintenant que j'en prends conscience. D'ailleurs, quelle raison avons-nous vraiment de faire une chose plutôt qu'une autre ? Après un certain âge, il devient impossible d'être dupe.

– Nuit et jour

Elle pensa que la voûte céleste était partout la même, et que tout cet azur avec ses fidèles lumières lui appartiendrait désormais; où était la réalité, dans les chiffres, l'amour ou la vérité ?

– Nuit et jour

Il lui arrivait parfois de ne plus savoir qu'elle était un être à part doté d'un avenir qui lui appartenait en propre.

– Nuit et jour

Je crois que je suis amoureux. En tout cas, j'ai perdu la tête. Je ne peux plus réfléchir. Je ne peux plus travailler. Tout m'est indifférent. Mon dieu, Mary ! Je suis au supplice ! Je suis heureux et malheureux tour à tour. Je la hais une demi-heure et ensuite je donnerais ma vie entière pour être avec elle dix minutes ; je ne sais plus ce que je sens ni pourquoi; c'est de la folie pure et pourtant c'est parfaitement raisonnable. Pouvez-vous y comprendre quelque chose ?comprenez-vous ce qui m'arrive? Oui je délire; ne m'écoutez pas, Marie.

– Nuit et jour

William, dit-elle d'une voix faible, comme quelqu'un qui s'éveille, William, reprit-elle d'un ton plus ferme, si vous voulez toujours m'épouser, j'accepte.Quelle expérience plus déconcertante pour un homme que d'entendre la grande question de sa vie tranchée par une voix si placide, dénuée de joie et d'entrain ?

– Nuit et jour

Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même ne le transforme.

Une lumière ici requiert une ombre là-bas.

La seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire.

L'humour est le premier des dons à périr dans une langue étrangère.

Impossible de bien réfléchir, de bien aimer, de bien dormir si on n’a pas mangé.

En ce lieu, mes yeux sont les yeux sans paupières d'une figure de pierre dans un désert près du Nil.

Une femme doit avoir de l'argent et une chambre à soi si elle souhaite pouvoir écrire des histoires.

La beauté du monde, qui est si fragile, a deux arêtes, l’une de rire, l’autre d’angoisse, coupant le coeur en deux.

Tout pourra arriver quand être une femme ne voudra plus dire : exercer une fonction protégée.

Puisqu'on ne peut qu'entrevoir notre repentance, notre labeur ne peut connaître que de courts répits.

La beauté du monde qui disparaîtra bientôt a deux extrémités : celle du rire et celle de l'angoisse, coupant le cœur en deux.

Cadenassez vos bibliothèques si vous le souhaitez, mais vous ne pourrez apposer sur la liberté de conscience ni porte, ni cadenas, ni verrou.

La littérature est éparpillée en débris faits des hommes qui se sont bien trop occupés des opinions des autres.

Aucun de nous n'est complet en lui seul.

La vie est un rêve, c’est le réveil qui nous tue.

Nulle passion n’est plus forte dans le coeur de l’homme que le désir de faire partager sa foi.

Tous ces siècles, les femmes ont servi de miroirs, dotés du pouvoir magique et délicieux de refléter la figure de l'homme en doublant ses dimensions naturelles.

Le roman est la seule forme d'art qui cherche à nous faire croire qu'elle donne un rapport complet et véridique de la vie d'une personne réelle.

Chacun de nous a son passé renfermé en lui comme les pages d'un vieux livre qu'il connaît par coeur, mais dont ses amis pourront seulement lire le titre.

Pour pénétrer dans le coeur d'un homme, il faut passer sur le ventre de sa femme.

Ne gâtons-nous pas les choses en les exprimant ?

Il y a des gens qui ont vraiment des dons. Le problème, c'est de les découvrir.

Ce qui compte c'est se libérer soi-même, découvrir ses propres dimensions, refuser les entraves.

Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n'a laissé son empreinte.

C’est écrire qui est le véritable plaisir ; être lu n’est qu’un plaisir superficiel.

Le prix modeste du papier est la raison pour laquelle les femmes commencèrent par réussir en littérature avant de le faire dans d'autres professions.

Tous les secrets de l’âme d’un auteur, toutes ses expériences, toutes les qualités de son esprit sont gravés dans son oeuvre.

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