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Stefan Zweig

Présentation de Stefan Zweig (Wikipedia)

Œuvres principalesStefan Zweig (/ˈʃtɛ.fan t͡svaɪ̯k/[2]), né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort par suicide le 22 février 1942, à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien. Ami de Sigmund Freud, Arthur Schnitzler, Romain Rolland, Richard Strauss, Émile Verhaeren, Stefan Zweig a fait partie de l'intelligentsia juive viennoise, avant de quitter son pays natal en 1934, à cinquante trois ans, en raison de la montée du nazisme. Réfugié à Londres, il y poursuit une œuvre littéraire, de biographe (Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart) mais surtout d'auteur de romans et nouvelles : Amok, La Pitié dangereuse, La Confusion des sentiments, Le Joueur d'échecs. Dans son livre testament, Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Zweig se fait chroniqueur de cet « âge d'or » de l'Europe, et analyse ce qu'il considère comme l'échec d'une civilisation.

Livres de Stefan Zweig

Citations de Stefan Zweig (358)

Il savait si bien abuser par des promesses faites à tout le monde, que le jour où il conquit le pouvoir, la jubilation régna dans les camps les plus opposés. Les monarchistes (…), les nationaux allemands (…), les industriels (…), la petite bourgeoisie (…), les petits commerçants (…), les militaires (…), même les juifs allemands n'étaient pas très inquiets.

– Le Monde d'hier (extraits)

La peur peut-être plus grisante que le whisky ; une fois qu’on y a pris goût.

– La Peur

La peur peut faire faire des choses bien plus dangereuses que la colère.

– La Peur

La peur appelle la résistance et la complicité appelle la confiance.

– La Peur

L’espoir garde le pauvre en vie, la peur tue le riche.

– La Peur

La peur, ça se développe comme n'importe quelle autre sensation.

– La Peur

La peur et l'ennui En tuent plus que la maladie.

– La Peur

On suit le cœur brisé la tension mondiale entre riches et pauvres, tension, qui qui, ici, a pris en l'espace de deux siècles des dimension titanesques. Et l'on comprend pourquoi elle ne pouvait que provoquer au bout du compte une rupture si violente, une secousse si monstrueuse. On ne se fait jamais une véritable idée de l'histoire d'un peuple qu'en étudiant les formes qu'a prises son sang et en se trouvant directement en sa présence : pour cette raison même, l'élément organique de la Révolution russe ne se dévoile jamais mieux que dans les chambres aux trésors et les palais somptueux des tsars.

– Le Wagon Plombe - Suivi De Voyage En Russie

Des millions de projectiles destructeurs ont été tirés pendant la guerre mondiale, les plus puissants, les plus violents, ceux qui avaient de loin la plus longue portée parmi tous ceux que des ingénieurs ont jamais inventés. Mais aucun n'a tiré à plus longue distance, aucun n'a joué un rôle aussi décisif dans toute l'histoire récente que ce train qui, chargé des révolutionnaires les plus dangereux, les plus déterminés du siècle, quitte la frontière suisse et fonce au-dessus de toute l'Allemagne pour atterrir à Saint-Pétersbourg et y faire éclater l'ordre du temps.

– Le Wagon Plombe - Suivi De Voyage En Russie

Car aucun peuple européen n'aurait pu supporter le destin que subit celui-ci, qui s'est habitué à la souffrance, mieux, qui y a pris goût, depuis mille ans ; cinq années de guerre, puis deux, trois révolutions, puis de sanglantes guerres civiles s'abattant simultanément, du nord, du sud, de l'est et de l'ouest, sur chaque ville et chaque village, et pour fini encore l'effroyable famine, la pénurie de logements, le blocus économique, le transfert de patrimoines - une somme de souffrance et de martyre devant laquelle notre sentiment ne peut que s'incliner avec respect. Tout cela, la Russie n'a pu le surmonter que par l'énergie sans égale dont elle fait preuve dans la passivité, par le mystère à souffrir qui n'a pas de limite, par ce nitchevo ("ça ne fait rien") à la fois ironique et héroïque, par cette patience coriace, muette et très profondément croyante, sa véritable énergie, son énergie incomparable (Voyage en Russie).

– Le Wagon Plombe - Suivi De Voyage En Russie

Quand le train entre dans la gare de Finlande, son gigantesque parvis est rempli de dizaines de milliers d'ouvriers ; des gardes d'honneur de toutes les armes attendent celui qui revient d'exil, l'internationale retentit, mugissante. Et quand Vladimir Ilitch Oulianov en sort, l'homme qui, l'avant-veille encore logeait chez le cordonnier, est déjà saisi par cent mains et hissé sur un véhicule blindé. Des projecteurs, installés sur les maisons et sur la forteresse, son braqués sur lui, et c'est depuis l'automobile blindée qu'il tient son premier discours au monde. Les rues tremblent, bientôt commenceront les "dix jours qui ébranleront le monde". Le projectile a atteint sa cible, il détruit un empire, un monde. (Le wagon plombé)

– Le Wagon Plombe - Suivi De Voyage En Russie

De l'infinité que représente la Russie, on n'a fait en deux petites semaines que percevoir un éclair, un reflet. L'impression décisive demeure celle-ci : nous avons tous consciemment ou inconsciemment, été injustes envers la Russie, et nous le sommes encore aujourd'hui. Une injustice liée au manque de connaissances et de reconnaissance. Comment expliquer en effet que nous, tous les membres de notre génération, soyons allés dix fois à Paris, dix fois en Italie, en Belgique, en Hollande, que nous ayons été partout en Espagne et en Scandinavie et que, conséquence d'une arrogance négligente et stupide, nous ne soyons jamais allés jeter un coup d'œil aux terres russes ? Si cela tenait hier, chez les uns, à un préjugé contre le tsarisme, c'est aujourd'hui, chez les autres, l'effet d'une résistance au bolchévisme ; quoi qu'il en soit, nous avons trop longtemps écarté de notre champ de vision, par négligence, l'immense diversité des réalisations russes - l'un des peuples les plus géniaux et les plus intéressants de cette terre (Voyage en Russie).

– Le Wagon Plombe - Suivi De Voyage En Russie

"Je suis heureux de pouvoir vous annoncer que votre bel article est accepté pour le feuilleton de la Neue Frei Presse." Ce fut comme si Napoléon sur le champ de bataille, épinglait à la poitrine d'un jeune sergent la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Cela parait en soi un épisode sans importance, mais il faut être viennois, et viennois de cette génération pour comprendre quelle brusque ascension cette faveur représentait pour moi. Dur jour au lendemain, j'étais promu, dans ma dix-neuvième année , à une situation éminente

– Le monde d'hier

(En parlant de Verhaeren) page: 72Et après cette première heure de contact personnel, ma résolution était prise: servir cet homme et son œuvre. C'était une résolution vraiment téméraire, car ce chantre de l'Europe était encore peu connu en Europe, et je savais d'avance que la traduction de son œuvre poétique monumentale et de ses trois drames en vers enlèverait à ma production personnelle deux ou trois années. Mais tandis que je décidais de mettre toute ma force, tout mon temps et ma passion au service d'une œuvre étrangère, je me donnais à moi-même ce que je pouvais souhaiter de meilleur; une tâche morale. Mes recherches et mes tentatives incertaines avaient maintenant un sens. Et si j'avais aujourd'hui à conseiller un jeune écrivain qui n'est pas encore sûr de sa voie, je m'efforcerais de le décider à servir une grande œuvre en qualité d'interprète ou de traducteur. Il y a plus de sécurité pour un débutant dans le service désintéressé que dans la création personnelle, et rien de ce qu'on a accompli dans un esprit de sacrifice total n'aura été fait en vain.

– Le monde d'hier

Je n'ai pas honte d'avouer que l'encre d'impression me paraissait, à dix-neuf ans, alors que je venais de quitter le lycée, le plus suave des parfums, plus suave que l'essence des roses de Chiraz ; ...

– Le monde d'hier

Tous les jours nous inventions de nouveaux trucs pour consacrer à nos lectures les heures ennuyeuses de la classe; pendant que le maître débitait sa leçon vingt fois ressassée sur la poésie naïve et sentimentale" de Schiller, nous lisions sous nos pupitres Nietzsche et Strindberg, dont ce brave vieillard n'avait jamais entendu prononcer les noms; le désir de connaître tout ce qui se produisait dans tous les domaines de l'art et de science nous avait gagné comme une fièvre. ....

– Le monde d'hier

Je me souviens encore du jour de ma lointaine enfance qui marqua le tournant décisif dans l'ascension du parti socialiste autrichien; les ouvriers, afin d'offrir aux yeux pour la première fois le spectacle de leur puissance et de leur masse, avaient donné le mot d'ordre de déclarer le premier mai jour férié des travailleurs et résolu de se rendre en cortège serré au Prater et d'y défiler dans l'avenue principale, où d'ordinaire, ce jour-là, seuls passaient les voitures et les équipes de l'aristocratie et de la riche bourgeoisie qui avaient leur fête des fleurs......Une sorte de panique gagna de proche en proche. Toute la police de la ville et des environs fut postée à la rue Prater, les troupes mises en réserve, prêtes à tirer. Pas un équipage, pas un fiacre n'osa s'aventurer du côté de Prater. Les commerçants abaissèrent leurs rideaux de fer, .......Rien ne se produisit. Les ouvriers s'avancèrent dans le Prater, avec leurs femmes et leurs enfants, en rangs serrés de quatre avec une discipline exemplaire, chacun portant un œillet rouge, l'insigne du parti, piqué à sa boutonnière. Ils chantaient en marchant L'internationale. Mais dans la belle verdure de la Nobelallee, qu'ils foulaient pour la première fois,... Personne ne fut insulté, personne ne fut battu, les poings n'étaient pas fermés; les policiers, les soldats souriaient aux manifestants dans un esprit de bonne camaraderie. Grâce à cette tenue irréprochable, il ne fut bientôt plus possible à la bourgeoisie de stigmatiser la classe ouvrière en la qualifiant de "bande de révolutionnaire"; on en vient, comme toujours, dans la vieille et sage Autriche, à des concessions réciproques; on n'avait pas encore inventé le système actuel qui consiste à assommer les gens à coups de matraque et à les exterminer, l'idéal de l'humanité était encore vivant m^me chez les chefs de partis, bien qu'à la vérité, il commençât à défaillir.p:48 & 50

– Le monde d'hier

J'étais assez indépendant, le jour avait vingt-quatre heures et toutes m'appartenaient.

– Le monde d'hier

En les voyant ainsi, je mesure, avec une joie sincère, l'immense révolution des mœurs qui s'est accomplie au profit de la jeunesse, toute la liberté qu'elle a reconquise dans l'amour et la vie, et comme cette liberté nouvelle l'a rendue physiquement et moralement plus saine.(Eros matutinus)

– La Gouvernante

Puis leur mère vient leur offrir de les emmener en promenade. Toutes les deux se dérobent. Elles ont peur de leur mère, et elles sont révoltées qu'elle ne dise pas un mot du renvoi de Mademoiselle. Comme des hirondelles dans une cage, elles se cognent de tous côtés, écrasées par ce climat de dissimulation et de mensonge. (La gouvernante)

– La Gouvernante

La position officielle de l'Etat et de sa morale envers cette affaire douteuse n'a jamais été très confortable. D'un point de vue éthique, on osait pas franchement reconnaître à une femme le droit de se vendre, mais au regard de l'hygiène, on ne pouvait pas se passer de la prostitution, car elle canalisait l'activité gênante de la sexualité extraconjugale.(Eros matutinus)

– La Gouvernante

Mais tout cela ma paraît négligeable à côté d'une évolution unique et libératrice, le fait que la jeunesse d'aujourd'hui s'est affranchie de la peur de l'oppression et qu'elle jouit pleinement de ce qui nous a été refusé : la confiance en soi et la spontanéité.(Eros matutinus)

– La Gouvernante

Extrait de éros matutinus :De même que les villes cachent, sous leurs rues soigneusement balayées, avec leurs boutiques de luxe et leurs élégantes promenades, des réseaux d'égouts où s'évacue la saleté des cloaques, toute la vie sexuelle de la jeunesse devait se passer à l'abri des regards, sous la surface morale de "la société".

– La Gouvernante

Extrait de Eros Matutinus de Stephan Zweig : Mais, comme l'a joliment dit un jour Friedrich Hebbel : « tantôt, il manque le vin, tantôt il manque la coupe. » Les deux sont rarement donnés à une même génération. Quand la coutume laisse l Homme libre, l'Etat l' étrangle. Quand l'État lui laisse la bride sur le cou, la coutume cherche à à la serrer. Nous avons plus et mieux connu le monde que les jeunes d'aujourd'hui, mais ils vivent davantage, et plus consciemment, leur jeunesse.

– La Gouvernante

Cette façon de se coller aux portes, de fouiller dans les coins, d'épier, d'être à l'affût de tout est devenu pour elles une seconde nature. Elles ne perçoivent plus ni la laideur ni la témérité de leur attitude, elles n'ont plus qu'une idée en tête : s'emparer de tous les secrets dont on voudrait se servir pour voiler leur regard. Elles écoutent. Mais n'entendent qu'un murmure de mots chuchotés. Elles tremblent de tout leur corps. Elles craignent que tout ne leur échappe. (La gouvernante)

– La Gouvernante

Elles savent tout maintenant. Elles savent qu'on leur a menti, que tous les humains peuvent se révéler ignominieux et mauvais. Elles n'aiment plus leurs parents, elles ne croient plus en eux. Elles savent qu'à aucun des deux elles ne pourront plus accorder leur confiance, c'est sur leur frêles épaules que la vie pèsera désormais de son poids monstrueux. De la tranquillité joyeuse de l'enfance, elles ont basculé dans un abîme.

– La Gouvernante

Elles préfèrent rester seules. Comme deux hirondelles dans une cage trop petite, elles vont et viennent, oppressées par cette atmosphère de mensonge et de dissimulation. (La gouvernante)

– La Gouvernante

(...) peut-on concevoir qu'un roman aussi objectif que Madame Bovary ait été interdit pour obscénité par un tribunal français ? Qu'au temps de ma jeunesse, les romans de Zola étaient considérés comme pornographiques et qu'un poète épique néoclassique aussi sage que Thomas Hardy ait fait naître des tempêtes d'indignation en Angleterre et en Amérique ? Si réservés qu'ils soient, ces livres avaient déjà révélé une trop grande part de la réalité.Extrait de Eros matutinus

– La Gouvernante

Je crois que si nous pouvions donner à l'histoire de demain cette certitude que tout ce qui a poussé les peuples les uns contre les autres était une erreur et que seul importe ce qui a fait avancer la communauté des nations, c'est-à-dire la civilisation et le progrès , la mentalité des hommes serait meilleure, plus optimiste.

– Derniers messages

La haine, la colère, la joie de se battre sont des émotions courtes, et c'est pourquoi on inventa cette effroyable science appelée propagande pour prolonger artificiellement ces états émotionnels

– Derniers messages

Comment faire baisser cette fièvre constante, humaniser de nouveau l'atmosphère, purifier l'organisme empoisonné de haine, supprimer cette dépression morale qui pèse sur le monde comme une nuée d'orage ?

– Derniers messages

Je crois que les bonnes choses de la vie existent pour qu'on en profite et que c'est le droit suprême de l'homme de vivre librement, sans soucis, sans envie.

– Derniers messages

La conception d'un chef-d'œuvre est une chose purement intérieure. Elle reste dans chaque cas individuelle, aussi entourée de mystère que la formation de notre monde, un phénomène inobservable, divin.

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La douleur est un témoin sûr : d'un seul coup elle découvre des profondeurs de l'âme que déjà n'éclaire plus la pensée qui suit et encore moins la parole réfléchie.

– Derniers messages

Il existe une page étrange datant de cette époque*, une feuille de papier sur laquelle Tolstoï a consigné six questions, auxquelles il lui faut trouver une réponse : a) Pourquoi suis-je au monde ?b) Quelle est la cause de mon existence et de toutes les autres ? c) Quel but a ma vie et celle de toute autre personne ?d) Que signifie cette distinction du bien et du mal que je sens en moi et pourquoi existe-t-elle ?e) Comment dois-je vivre ?f) Qu'est-ce que la mort et comment me sauver ?( * référence à l'époque, vers la cinquantaine, où Tolstoï reçu un choc intérieur. " Ou il trouverait une explication de la vie ou il se donnerait la mort ")TOLSTOÏ PENSEUR RELIGIEUX ET SOCIAL

– Derniers messages

Le 27 juin 1883, Tourgueniev adresse à Yasnaïa-Poliana une lettre émouvante à son ami Tolstoï. [...] Il craint que Tolstoï, comme Gogol, ne gaspille ses meilleures années en spéculations religieuses, sans profit pour le monde. " Revenez à la littérature. C'est là votre véritable vocation. Grand écrivain de notre terre russe, écoutez mon appel ! " TOLSTOÏ PENSEUR RELIGIEUX ET SOCIAL

– Derniers messages

En réalité, la création n'est possible que dans un certain état d'extase, mot qui, traduit littéralement, ne signifie rien d'autre qu'être " en dehors de soi ", en dehors des choses sensibles. Mais si le créateur est en dehors de lui-même, où est-il donc ? Il est dans son œuvre, ses mélodies, ses personnages, ses visions. Pendant qu'il crée - et c'est ce qui explique pourquoi il ne peut être témoin - il est, non pas dans notre monde, mais dans le sien. LE SECRET DE LA CRÉATION ARTISTIQUE

– Derniers messages

Un ami rend visite à Balzac, qui, très ému, les larmes aux yeux, l'accueille en lui annonçant la mort de la duchesse de Langeais. Le visiteur s'étonne, il ne connaît pas de duchesse de Langeais, à Paris ou ailleurs. Mais Balzac a créé ce personnage dont il vient de décrire la mort dans son livre et le créateur est toujours dans son monde visionnaire, il n'est pas encore revenu dans le monde réel ce n'est qu'en voyant la surprise de son visiteur qu'il comprend la situation. Le véritable artiste est donc pendant son action créatrice aussi accaparé par elle que le croyant par sa prière, le rêveur par son rêve. Il est par conséquent obligatoire que, regardant uniquement vers l'intérieur, il ne se rende plus nettement compte du monde extérieur ni de lui-même. C'est pourquoi les artistes, les poètes, les peintres, les musiciens, ne peuvent pas, pendant qu'ils créent, s'observer eux-mêmes et encore moins nous expliquer, ensuite, de quelle manière ils ont créé.LE SECRET DE LA CRÉATION ARTISTIQUE

– Derniers messages

Et en disant cela, sa main caressait tendrement, comme des êtres vivants, les cartons depuis longtemps dégarnis - et ce spectacle me faisait frémir en même temps qu'il me touchait, car, durant toutes ces années de guerre, je n'avais jamais vu un visage allemand s'éclairer d'une félicité aussi pure et parfaite.

– La collection invisible

Au milieu de la pièce, un vieillard robuste, la moustache embroussaillée, sanglé dans sa robe de chambre comme un soldat dans son uniforme, se tenait debout et me tendait cordialement les mains. Ce geste spontané de franche et cordiale bienvenue contrastait étrangement avec son attitude raide et immobile. Il n'avança pas à ma rencontre. Un peu surpris, je m'approchai pour lui prendre la main. Pourtant quand je voulus les saisir, je remarquai que ces mains immobiles à l'horizontale ne cherchaient pas la mienne, mais l'attendaient. Instantanément, je devinai tout : cet homme était aveugle.

– La collection invisible

Avec une précaution infinie, comme s'il touchait un objet fragile, il tira du carton un passe-partout qui encadrait une feuille de papier vide et jaunie. Prudemment, du bout des doigts, il la souleva devant ses yeux éteints et la contempla avec enthousiasme, sans la voir. Tout son visage exprimait l'extase magique de l'admiration. Tout à coup, était-ce le reflet du papier ou une lumière intérieure, ses pupilles figées et mortes s'éclairèrent d'une lueur divinatrice.

– La collection invisible

Quand, après une résistance désespérée, il se fut enfin résigné à me laisser partir, il me parla d'une voix toute attendrie. Il me prit les mains, les caressa tout du long avec la sensibilité d'un aveugle, comme si ces doigts voulaient davantage me connaître et me témoigner plus d'amour que ne le pouvaient des paroles.

– La collection invisible

Je sentais qu'il s'efforçait de me communiquer physiquement son espoir : je le sentais à la tendresse et à l'affectueuse pression de ses doigts qui tenaient les miens en gage de remerciement et de promesse solennelle.

– La collection invisible

Seul l'homme pourra aimer le monde de tout son être, qui l'a haï également de tout son être.

– Emile Verhaeren

Le cœur de la ville est nourri du sang des campagnes.

– Emile Verhaeren

Tout véritable progrès implique la collaboration intime du passé.

– Emile Verhaeren

Jamais — à l'exception de Dostoïevski — aucun poète n'a plus profondément fouillé d'un scalpel plus cruel ses propres plaies jusqu'à effleurer les nerfs à vif. Jamais peut-être — sauf dans Ecce Homo de Nietzsche — aucun poète ne s'est approché autant de l'abîme de la vie,pour se repaître de la sensation de son vertige, du sentiment d'un mortel danger. L'incendie des nerfs a lentement gagné le cerveau. Mais, en vertu de son dédoublement, L'autre est demeuré en éveil ; il a remarqué que l'œil de la folie le guettait ; il en a subi la lente attirance et l'inévitable magnétisme. « L'absurdité grandit comme une fleur fatale . » Avec une terreur douce et mystérieusement voluptueuse, il a senti s'approcher l'Horrible. Depuis longtemps il s'était rendu compte que ce déchirement intime avait chassé sa pensée du cercle de clarté.

– Emile Verhaeren

Tous les hommes sont des soldats dans cette bataille pour l'affranchissement de l'humanité : tous combattent côte à côte, en rangs invisibles.

– Emile Verhaeren

Et c'est pourquoi l'heure est venue de parler d'Emile Verhaeren, le plus grands de nos lyriques d'Europe et peut-être le seul des hommes de nos jours qui ait eu la conscience claire de ce que le présent enfermait de poésie, qui ait su en dégager la forme artistique, qui, avec une émotion et une habileté technique incomparables, ait pour ainsi dire sculpté le poème de notre temps.

– Emile Verhaeren

Le souci du réalisme excessif amena le jeune Verhaeren, dans la description qu'il faisait de son pays, à en écouter soigneusement tout l'élément sentimental et romantique, pour n'exprimer poétiquement que l'aspect brutal, naturel, primitif. Car la haine du doux, du mièvre, de l'arrondi, du paisible, est dans le sang de Verhaeren. Sa nature fut toujours de flamme. Toujours, aux brutales provocations, il aima riposter par des coups véhéments.

– Emile Verhaeren

...Ainsi Verhaeren, visionnaire enthousiaste, est le grand poète d'aujourd'hui, parce qu'il est le poète nécessaire et le poète de la nécessité. Il ne se contente pas de décrire la réalité moderne : il y applaudit. Il ne l'envisage pas sous un étroit positivisme : il célèbre la beauté qui s'en dégage. De notre époque il accepte tout, jusqu'aux résistances qu'il rencontra : il y vit l'occasion heureuse d'accroître en lui l'instinct combatif de la vie. Son œuvre poétique est comme un orgue où se serait comprimé tout l'air que nous respirons. Lorsqu'il appuie sur les touches blanches et noires, lorsqu'il traduit des sentiments de douceur ou de force, c'est cet air qui fait vibrer tous ses poèmes.

– Emile Verhaeren

.....A lire ses poèmes, le sang circule dans les artères, plus rapide, plus rouge, plus frais, notre monde nous paraît avoir plus d'emportement, plus d'âme et de beauté. En nous le sentiment de la vie, comme une flamme qu'allumeraient ses vers pleins de fièvres, se répand plus riche, plus mâle et plus jeune.A notre existence d'aujourd'hui, troublée et indécise, rien n'est plus nécessaire que de sentir en nous se rajeunir la vie. Aimons donc, par-dessus la littérature, les ouvrages de Verhaeren, et parlons de ce poète avec ce même enthousiasme pour la vie qu'il a été le premier à nous enseigner.

– Emile Verhaeren

C'était en juin, dans le jardin,C'était notre heure et notre jour ;Et nos yeux regardaient, avec un tel amour,Les choses,Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraientEt nous voyaient et nous aimaientLes roses.... Extrait (E. Verhaeren)

– Emile Verhaeren

Elles ne voient plus du tout ce qu'il y a là de laid et de risqué. Elles n'ont plus qu'une pensée: s'emparer de tous les secrets dont on voile leurs regards. Elles écoutent. Mais elles n'entendent que le léger sifflement des mots.

– Destruction d'un coeur

Il vivait une de ces existence qui paraissent superflues, parce qu'elles ne sont enchaînées à aucune communauté, parce que toute la richesse que mille précieux évènements ont accumulée en elles s'anéantit au moment de leur dernier souffle,sans laisser d'héritier.

– Destruction d'un coeur

Pour ébranler irrémédiablement un cœur, le Destin n'a pas toujours besoin de prendre un grand élan et de déployer une force brutale et brusque ; il semble que précisément son indomptable volonté formatrice éprouve un plaisir spécial à faire naître d'un motif futile la destruction.

– Destruction d'un coeur

Lorsque le vieillard se réveilla une dernière fois de l'état de narcose où il était plongé, les médecins, voyant la gravité de la situation, firent venir sa femme et sa fille qui, entre-temps, avaient été mises au courant. L'oeil souleva avec peine les paupières entourées d'une ombre bleuâtre.- Où suis-je ? semblait-il-dire, en regardant fixement la blancheur inconnue d'un local qu'il n'avait jamais vu.Alors sa fille se pencha pour passer une main caressante sur le pauvre visage délabré ; et, soudain, la prunelle qui tâtonnait en aveugle eut un tressaillement, comme si elle reconnaissait la personne qu'il y avait là.Une lumière, une petite lumière monta dans la pupille.C'était elle, son enfant, cette enfant infiniment aimée, c'était elle, Erna, la tendre et belle enfant ! Lentement, très lentement, sa lèvre amère se desserra : un sourire, un tout petit sourire, dont cette bouche fermée n'avait plus depuis longtemps l'habitude, apparut timidement. Et, tout émue par cette joie pénible, Erna s'inclina davantage pour baiser la joue exsangue de son père.Mais soudain,-était-ce le parfum douceâtre qui le fit se souvenir, ou bien le cerveau à demi engourdi se rappela-t-il le fatal moment qu'il avait oublié?-, soudain un changement terrible se fit sur les traits qui, un instant auparavant, paraissaient si heureux. Les lèvres décolorées se resserrèrent brusquement, avec une furieuse hostilité, cependant que la main, sous la couverture, s'efforçait violemment de se soulever, comme pour chasser quelque chose d'importun, et que le corps blessé tremblait de colère.- Arrière!... Arrière !... balbutia la lèvre pâle, comme un son inarticulé et pourtant intelligible.Et la répulsion se manifestait si violemment dans les traits contractés du vieillard qui ne pouvait pas se défendre que le médecin, pris d'inquiétude, écarta les femmes.- Il délire, murmura-t-il, et maintenant il vaut mieux que vous le laissiez seul.A peine étaient-elles sorties que les traits convulsés se détendirent, inertes, dans un engourdissement inanimé. La respiration marchait encore sourdement, toujours plus profond était le râle de la poitrine qui cherchait à aspirer l'air lourd de la vie. Mais bientôt elle se fatigua d'absorber cette amère nourriture des hommes. Et, lorsque le médecin palpa le corps avec attention, le coeur détruit avait cessé de faire souffrir le vieil homme.

– Destruction d'un coeur

Sans un regard, sans une parole, il reprit son sac de voyage et tira la porte comme une barrière sonore entre lui et sa vie passée

– Destruction d'un coeur

Ce que je sens avec mes doigts, mon corps, la combustion intérieure qu'il y a en lui et qui me fait souffrir, cela seul est pour moi la réalité... Tout le reste est folie, n'a plus de sens... Car ce qui me fait mal ne fait mal qu'à moi seul... Ce qui m'inquiète n'inquiète que moi seul... On ne me comprend plus et je ne comprends plus les autres...On est tout seul avec soi-même, jamais je ne m'en suis rendu si bien compte.

– Destruction d'un coeur

Peu à peu, reculant pas à pas, la douleur le quittait : cette main furieuse ne plongeait plus aussi griffue, plus aussi brûlante dans le corps souffrant. Mais quelque chose de sourd restait, à peine sensible en tant que douleur, quelque chose d'étranger pressait et oppressait et creusait ses galeries à l'intérieur.

– Destruction d'un coeur

Il ne leur parla pas ce soir-là, les deux femmes de nouveau ne remarquèrent pas ce silence serré comme des poings.

– Destruction d'un coeur

Quelque chose couvait et pourrissait silencieusement là à l'intérieur, quelque chose commençait à mourir.

– Destruction d'un coeur

De même qu'une maladie commence rarement quand elle se déclare, de même le destin de l'homme ne se dévoile qu'en devenant visible et sous forme d'événement. Toujours, le destin régit depuis longtemps à l'intérieur, dans l'esprit et le sang, avant de toucher l'âme de l'extérieur. Se connaître est déjà se défendre, et la plupart du temps en vain.

– Destruction d'un coeur

Qui éprouve de vifs sentiments observe peu.Les gens heureux sont de mauvais psychologues.Seul l'individu inquiet aiguise ses sens au maximum.L'instinct du danger lui insuffle une perspicacité qui dépasse de loin celle qui lui est naturelle.

– Ivresse de la métamorphose

L'argent s'évanouit pendant que l'on dort, il se volatilise pendant que l'on change les chaussures déchirées à talons de bois pour courir une seconde fois au magasin ; on court tout le temps pour arriver toujours trop tard.

– Ivresse de la métamorphose

Profondément dans sa chair elle l'éprouve comme une douce ivresse, fruit d'essences rares et troublantes, et, sans cesse courtisée par tant d'étrangers, élégants, charmants, elle doit un moment se secouer comme au sortir d'un rêve et se demander inquiète : "Qui suis-je ? Qui suis-je donc vraiment ?"

– Ivresse de la métamorphose

De toutes ses forces elle cherche à se souvenir, à vingt-huit ans, quelle sensation est-ce, la joie. Et elle constate avec épouvante qu'elle ne la connaît plus. C'est comme une langue étrangère, apprise dans l'enfance, qu'on a oubliée et qu'on sait seulement avoir connue.

– Ivresse de la métamorphose

« Ah, une nuit magnifique… Voyez les étoiles… » […] Mais Christine, toujours tremblante, ne l'entend pas. Que lui font les étoiles, la nuit ? Elle n'a intérêt que pour elle-même, pour son pauvre moi étouffé, oppressé, opprimé depuis des années qui soudain se soulève monstrueux dans sa douleur et déchire sa poitrine.

– Ivresse de la métamorphose

Sa tante arrive, (…) et lui rappelle la promenade commune promise tandis que l'oncle passe sa journée au poker. Est-ce vraiment la même route que celle d'hier ou bien une âme plus ouverte, plus épanouie, voit-elle les choses plus claires, plus gaies, qu'une âme étriquée ?

– Ivresse de la métamorphose

Combien de temps cela va-t-il encore durer ? et qu'attendre ? J'ai trente ans et je n'ai encore rien pu réaliser de ce que je souhaitais. Toujours embauché, débauché, et chaque mois, je vieillis d'une année. Je n'ai rien vu du monde, rien obtenu de la vie si ce n'est cet espoir : cela viendra, c'est le commencement. Mais, je le sais maintenant, cela ne viendra plus, je n'ai rien de bon à attendre.

– Ivresse de la métamorphose

La vitesse de l'étincelle électrique, plus rapide que notre pensée, nous semble toujours inimaginable. Car ces simples mots, déchirant comme la lueur d'un éclair l'atmosphère lourde d'un bureau autrichien, avaient été écrits quelques minutes auparavant, à trois contrées de distance, dans l'ombre fraîche des glaciers sous un ciel d'Engadine d'un pur bleu gentiane, et l'encre n'était pas encore séchée sur la formule de l'expéditeur que déjà son message et son appel bouleversaient un cœur.

– Ivresse de la métamorphose

La force mystérieuse de la métamorphose agit dans un nom ; comme un anneau au doigt, il semble de prime abord pur hasard, sans conséquence, mais avant que l'on ait conscience de sa puissance magique il se développe en vous, sous votre peau, et s'unit, sceau du destin, à l'existence spirituelle d'un être.

– Ivresse de la métamorphose

Et, pour la première fois, à ce moment, un être, objet d'une révélation bienheureuse qui l'ébranle dans ses profondeurs, commence à entrevoir de quelle étoffe mystérieusement délicate et malléable notre âme est constituée, puisqu'un seul évènement suffit pour l'agrandir à l'infini et lui faire englober dans son espace minuscule un univers entier.

– Ivresse de la métamorphose

Tel fut le premier jour. Puis en vint d'autres, clairs et sombres, ennuyeux et vides, vint tout le temps roulant de la guerre, dont on ne parle pas. Tandis que j'écris ces lignes, sa main écrit d'une écriture plus dure et plus sanglante sa chronique de bronze, et nous n'en sommes qu'au commencement du commencement. C'est seulement quand elle sera finie, qu'il conviendra pour nous de recommencer.Stefan Zweig. L'Agonie de la paix

– Le monde d'hier

A l 'exception de quelques généraux, toutes les hautes charges de l'Etat demeuraient exclusivement réservée à ceux qui avaient une culture "universitaire"; tandis qu'en Angleterre, un Llyod George, en Italie, un Garibaldi et un Mussolini, en France, un Briand étaient vraiment sortis u peuple pour s'élever aux plus hautes fonctions publiques, en Allemagne, o, ne pouvait concevoir qu'un homme qui n'avait pas même achevé ses études primaires et qui, à plus forte raison, n'avait pas fréquenté l'université, qui avait couché dans des asiles de nuit et, pendant des années, gagné sa vie par des moyens aujourd'hui encore demeuré obscurs pût jamais approché seulement une place qu'avait occupée un baron vom Stein, un Bismarck, un prince von Bulöw. Rien n'a autant aveuglé les intellectuels allemands que l'orgueil de leur culture, en les engageant à ne voir en Hitler que l'agitateur des brasseries qui ne pourrait jamais constituer un danger sérieux, alors que depuis longtemps, grâce à ses invisibles tireurs de ficelle, il s'était déjà fait des complices puissants dans les milieux les plus divers. Et même quand, en ce jour de janvier 1933, il fut devenu chancelier, la grande masse et même ceux qui l'avaient poussé à ce poste, le considérèrent comme un simple intérimaire et le gouvernement national-socialiste comme un simple épisode.page 444

– Le monde d'hier

J'ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison. [...]Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne.

– Le monde d'hier

Au fond en 1939, il n'y avait pas un seul homme d'État qu'on respectât, et personne n'était assez crédule pour mettre son sort entre ses mains. ... déjà les individus et les peuples sentaient qu'ils étaient les simples victimes, soit d'une folie terrestre et politique, soit d'une fatalité inconcevable et maligne.

– Le monde d'hier

Mon père, mon grand-père, qu'ont-ils vu? Ils vivaient leur vie tout unie dans sa forme. Une seule et même vie, du commencement à la fin, sans élévations, sans chutes, sans ébranlements et sans périls, une vie qui ne connaissait que de légères tensions, des transitions insensibles. D'un rythme égal, paisible et nonchalant, le flot du temps les portait du berceau à la tombe. Ils vivaient sans changer de pays, sans changer de ville, et même presque toujours sans changer de maison. [...]Nous, en revanche, nous avons tout vécu sans retour, rien ne subsistait d'autrefois, rien ne revenait ; il nous a été réservé de participer au plus haut point à une masse d'événements que l'histoire, d'ordinaire, distribue à chaque fois avec parcimonie à tel pays, à tel siècle. Au pis aller, une génération traversait une révolution, la deuxième un putsch, la troisième une guerre, la quatrième une famine, la cinquième une banqueroute de l'Etat - et bien des peuples bénis, bien des générations bénies, rien même de tout cela. Mais nous, qui à soixante ans pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, que n'avons-nous pas vu, pas souffert, pas vécu? Nous avons étudié à fond et d'un bout à l'autre le catalogue de toutes les catastrophes imaginables (et nous n'en sommes pas encore à la dernière page).Ecrit en 1941. Pages 11-12 de l'édition Belfond.

– Le monde d'hier

Les instants les plus grands sont toujours au-delà du temps.[ Stefan Zweig ]Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen

– Le monde d'hier

Je n'ai rien vu en Russie de plus extraordinaire, de plus saisissant que la tombe de Tolstoï. Cet illustre lieu de pèlerinage est situé dans un lieu écarté et solitaire, au fond d'une forêt. Un étroit sentier conduit jusqu'à ce monticule, qui n'est qu'un tertre carré que personne ne garde, que personne ne regarde et qui n'est ombragé que par quelques arbres. (...)La crypte de Napoléon sous la coupole de marbre des Invalides, le cercueil de Goethe dans le caveau des princes, les monuments de l'abbaye de Westminster n'impressionnent pas autant que cette tombe merveilleusement silencieuse et d'un touchant anonymat, quelque part dans la forêt, environnée par le murmure du vent, et même sans un message, sans une parole.

– Le monde d'hier

... je ratifie l'opinion de Goethe lorsqu'il dit que pour comprendre entièrement les grandes créations il ne faut pas simplement les avoir vues dans leur état d'achèvement mais aussi les avoir observées dans leur devenir.

– Le monde d'hier

Les grands moments sont toujours au-delà du temps.

– Le monde d'hier

... être seul à aimer quelqu'un, c'est aimer deux fois plus.

– Le monde d'hier

Nous n'y étions pas contraints, poussés par quelque nécessité.(...) Ce n'est que pendant la guerre, et après, que le monde à découvert cette humiliation, cette nouvelle forme d'attente dictée par la contrainte, la peur et la nécessité, comme on attend un interrogatoire, un jugement, et c'est pourquoi, chaque fois qu'on nous l'inflige, ne fût-ce que pour quelques minutes, s'éveillent au profond de moi-même la révolte et la colère.

– Journaux. 1912 - 1940

Il faut apprendre l'art de vivre dans la torpeur, pour soi même et non pour son temps, lequel n'est que destruction de l'existence, entrave et non libération.

– Journaux. 1912 - 1940

Faire la queue, cela réveille en nous le souvenir des temps qui de détresse, la famine, la conscription. Quand nous faisions la queue avant la guerre, c'était une joie, pour une jouissance artistique. On se mettait en file devant l'Opéra, devant un théâtre, rongeant notre frein, mais joyeux, brûlant d'impatience, l'attente même augmentait le plaisir, enthousiastes, nous nous rassemblions en une allègre cohue, jeunes gens, amis camarades, étrangers.

– Journaux. 1912 - 1940

J'éprouve personnellement plus de joie à comprendre les gens qu'à les juger.

– Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

Comment expliquer que des gens qui ne savent pas nager se jettent d'un pont pour sauver un homme qui se noie? Une force magique les attirent, une volonté les pousse avant qu'ils aient eu le temps de mesurer l'audace absurde de leur entreprise (...)

– Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

Car tout ce que je vais vous raconter occupe une période de seulement vingt-quatre-heures sur soixante-sept ans; et je me suis moi-même souvent dit jusqu'au délire : " Quelle importance si on a un moment de folie, un seul!"

– Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

On ne vit pareille heure qu'une seule fois dans sa vie, et cela n'arrive qu'à une personne parmi des millions; moi non plus, je ne me serais jamais doutée, sans ce terrible hasard, avec quelle force du désespoir, avec quelle rage effrénée un homma abandonné, un homme perdu aspire une dernière fois la moindre goutte écarlate de la vie; éloignée pendant vingt ans, comme je l'avais été, de toutes les puissances démoniaques de l'existence, je n'aurais jamais compris la manière grandiose et fantastique dont parfois la nature concentre dans quelques souffles rapides tout ce qu'il y a en elle de chaleur et de glace, de vie et de mort, de ravissement et de désespérance.

– Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

Cette façon magique de se tromper soi-même que nous appelons le souvenir...

– Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

(...) toute douleur est lâche, elle recule devant notre formidable volonté de vivre, qui semble plus solidement ancrée dans notre chair qu'aucune passion mortelle ne l'est dans notre esprit.

– Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

…mais le sentiment d'une femme sait tout, sans paroles et sans conscience précise. Car…maintenant je ne m'abuse plus…, si cet homme m'avait alors saisie, s'il m'avait demandé de le suivre, je serais allée avec lui jusqu'au bout du monde ; j'aurais déshonoré mon nom et celui de mes enfants…Page 103

– Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

Mais, si dépourvues de matière qu'elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d'un point d'appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle.

– Stefan Zweig

Vouloir jouer aux échecs contre soi-même est aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre.

– Stefan Zweig

Les monomaniaques de tout poil, les gens qui sont possédés par une seule idée m’ont toujours spécialement intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini.

– Stefan Zweig

N’est-il pas diablement aisé de se prendre pour un grand homme quand on ne soupçonne pas le moins du monde qu’un Rembrandt, un Beethoven, un Dante ou un Napoléon ont jamais existé ?

– Stefan Zweig

J'ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu'à les juger.

– Stefan Zweig

Ceux qui tombent entraînent souvent dans leur chute ceux qui se portent à leur secours.

– Stefan Zweig

L'ambition est l'affaire des hommes ; chez les femmes, cela tourne à la caricature.

– Stefan Zweig

Que me sont des trésors, comparés à la lumière du soleil et à des heures vécues en plein bonheur ?

– Stefan Zweig

Mais n’est-ce pas déjà l’insulter injurieusement que d’appeler les échecs un jeu ?

– Stefan Zweig

Les postes importants sont dangereux pour des hommes moyennement doués ; quand on doit se dépasser soi-même, cela transforme le caractère.

– Stefan Zweig

Dans toute action qu'on entreprend, il y a quelque chose qui finit, à la longue, par vous déformer.

– Stefan Zweig

Il y a certaines paroles qui ne sont d'une vérité profonde qu'une seule fois.

– Stefan Zweig

La pause, elle aussi, fait partie de la musique.

– Stefan Zweig

Rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subite de son ardent désir.

– Stefan Zweig

Je ne cesse de m'étonner de la confusion et de l'insuffisance des idées à propos de ce pays, chez des hommes même cultivés et prenant intérêt à la politique, alors que le Brésil est sans aucun doute, destiné à être un facteur des plus importants dans le développement ultérieur de notre monde.

– Brésil, terre d'avenir

"Or cette femme - je ne sais si je serai capable de vous l'expliquer -, cette femme m'irritait ; dès qu'elle était entrée comme si elle était une simple promeneuse, elle m'avait incité à résister par son arrogance, elle avait -comment dire- incité à la rébellion tout ce qu'il y avait en moi de réprimé, de caché, de mauvais."

– Amok

... l'unique droit qui reste à un homme n'est-il pas de crever comme il veut ... (p94)

– Amok

Au mois de mars 1912, il se produisit dans le port de Naples, lors du déchargement d'un grand transatlantique, un étrange accident sur lequel les journalistes donnèrent des informations abondantes, mais parées de beaucoup de fantaisie.Bien que passager de l'Océania, le navire en question, il ne me fut pas plus possible qu'aux autres d'être témoin de ce singulier événement, parce qu'il eut lieu la nuit, pendant qu'on faisait du charbon et qu'on débarquait la cargaison et que, pour échapper au bruit, nous étions tous allés à terre passer le temps dans les cafés ou les théâtres.....

– Amok

Non, monsieur, je vous remercie de votre amabilité… J'ai dans ma cabine des compagnons… quelques bonnes bouteilles de whisky, qui souvent me consolent, et puis mon ami d'autrefois, vers lequel je ne me suis malheureusement pas tourné à temps, mon brave browning, dont l'aide, finalement, est plus efficace que tous les bavardages… Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine… l'unique droit qui reste à un homme n'est-il pas de crever comme il veut… et de plus sans subir l'ennui d'une assistance étrangère ?

– Amok

L'unique droit qui reste à un homme n'est-il pas de crever comme il veut ...

– Amok

Il me regarda encore une fois avec ironie… d'un air provocant, même, mais je m'en rendais compte, ce n'était là que façade, derrière laquelle se cachait sa honte, sa honte sans borne. Puis il baissa la tête, me tourna le dos sans saluer, et, d'un pas lourd, singulièrement incertain, il prit la direction des cabines en traversant le pont déjà éclatant de lumière.

– Amok

Mais, à partir de ce moment, je fus saisi comme par la fièvre… Je perdis tout contrôle sur moi-même… ou plutôt je savais bien que tout ce que je faisais était insensé, mais je n'avais plus aucun pouvoir sur moi… Je ne me comprenais plus moi-même… Je n'avais plus qu'une idée fixe : atteindre mon but…

– Amok

Soudain, une main me serra convulsivement le bras, au point que j'aurais presque crié d'effroi et de douleur. Dans l'obscurité, le visage s'était tout à coup rapproché de moi, grimaçant ; je vis surgir subitement ses dents blanches, je vis les verres de ses lunettes briller comme deux énormes yeux de chat dans le reflet du clair de lune.

– Amok

J'étais toujours occupée de toi, toujours en attente et en mouvement ; mais tu pouvais aussi peu t'en rendre compte que de la tension du ressort de la montre que tu portes dans ta poche, et qui compte et mesure patiemment dans l'ombre tes heures et accompagne tes pas d'un battement de cœur imperceptible, alors que ton hâtif regard l'effleure à peine une seule fois parmi des millions de tic-tac toujours en éveil.Lettre d'une inconnue.

– Amok

Je respirais, délivré, en toute sérénité ; et, avec une volupté neuve, je savourais sur mes lèvres, comme un pur breuvage, l'air moelleux, clarifié et légèrement enivrant qui portait en lui l'haleine des fruits et le parfum des îles lointaines. Maintenant, pour la première fois depuis que j'étais à bord du navire, le saint désir de la rêverie s'empara de moi, ainsi que cet autre désir, plus sensuel, qui me faisait aspirer à livrer, comme une femme, mon corps à cette mollesse qui me pressait de toutes parts.Page22

– Amok

Entre le conteur et le penseur, l'observateur tient le milieu. Son véritable domaine est la réalité. Aussi Balzac trouve-t-il son plein équilibre dans les romans où il devient "l'historien de son temps". Son premier grand succès est Le Colonel Chabert, et dans ces années-là le second est Eugénie Grandet. Il a découvert la loi qui désormais dominera son œuvre : représenter la réalité, mais en y introduisant un dynamisme plus vigoureux, parce qu'il est limité à un petit nombre d'individus.

– Balzac / le roman de sa vie

Mais pour la première fois la mère de Balzac se heurte dans cet enfant bonasse et indolent à une résistance qu'elle n'avait jamais soupçonnée - à la volonté inflexible, inébranlable, d'Honoré de Balzac ; à une volonté qui, maintenant qu'est brisée celle de Napoléon, ne peut se comparer à aucune autre en Europe. Ce que veut Balzac, il le réalise, et là où il a pris une décision l'impossible même devient possible. Ni les larmes, ni les séductions, ni les adjurations, ni les crises hystériques ne peuvent le faire changer d'avis - il veut devenir un grand écrivain, pas un notaire, et il l'est devenu, le monde en est témoin.

– Balzac / le roman de sa vie

Même en un temps où il avait atteint, avec Les Chouans et La Peau de Chagrin, un des sommets de la littérature française, il a continué - comme une femme mariée qui se glisse en cachette dans une maison de rendez-vous pour y gagner quelque argent de poche - à fréquenter ces escaliers de service et, moyennant quelques centaines de francs, fait à nouveau du célèbre Honoré de Balzac le compagnon de lit littéraire de quelque obscur scribouillard.

– Balzac / le roman de sa vie

Si j'ai une place, je suis perdu. Je deviendrai commis, une machine, un cheval de manège, qui fait ses trente à quarante tours, boit, mange, et dort à ses heures; je serai comme tout le monde ; et l'on appelle vivre cette rotation de meule de moulin, ce perpétuel retour des mêmes choses! (Balzac)

– Balzac / le roman de sa vie

[...] ... Ce que Balzac a souffert de cette femme [= sa mère] constamment maussade et chez qui l'instinct maternel était refoulé au point qu'elle se tenait froidement en défense contre tous les mouvements du coeur de ses enfants, contre toutes les manifestations de leur tendresse expansive, on peut s'en faire une idée en entendant ce cri qu'il lance dans une de ses lettres : "Je n'ai jamais eu de mère !" Quel motif mystérieux - serait-ce un réflexe de défense contre son mari, transféré sur les enfants - éloigna d'instinct Charlotte Balzac de ses deux premiers-nés, Honoré et Laure, tandis qu'elle choyait les deux plus jeunes, Laurence et Henri, il n'est sans doute guère possible de le découvrir aujourd'hui. Ce qui est sûr c'est qu'on peut à peine imaginer plus de froideur et d'indifférence de la part d'une mère à l'égard de son enfant. A peine a-t-elle mis son fils au monde - elle est encore sur son lit d'accouchée - qu'elle l'éloigne de la maison comme un lépreux. Le bébé est placé en nourrice chez la femme d'un gendarme et y reste jusqu'à quatre ans. Même alors on ne le laisse pas rentrer auprès de son père, de sa mère et de ses frère et soeurs, dans la maison pourtant spacieuse et bien située, on le met en demi-pension chez des étrangers. Une fois par semaine seulement, le dimanche, il peut aller voir les siens comme s'ils étaient de lointains parents. Jamais on ne lui fait la faveur de le laisser s'amuser avec ses cadets, on ne permet ni jouets, ni cadeaux. Point de mère qui veille à son chevet quand il est malade, jamais il n'a entendu sa voix s'attendrir et quand il se presse, câlin, entre ses genoux, elle repousse d'un mot sévère ces familiarités déplacées. Et à peine sait-il convenablement se servir de ses petites jambes, à sept ans, le voilà, cet indésirable, confiné dans un internat à Vendôme ; il faut avant tout qu'il soit loin, loin, ailleurs, dans une autre ville. Quand, au bout de sept années d'une intolérable discipline, Balzac rentre à la maison paternelle, sa mère lui fait, selon sa propre expression, "la vie si dure" qu'à dix-huit ans, de lui-même, il tourne le dos à ce milieu insupportable. Jamais, malgré sa bonhomie naturelle, l'artiste n'a pu dans son âge mûr oublier les rebuffades qu'il a subies de la part de cette étrange mère. Beaucoup plus tard l'homme de quarante-trois ans aux mèches déjà blanches, qui, à son tour, a reçu à son foyer le bourreau de son enfance, ne peut oublier ce que, par son aversion, elle a fait souffrir au gamin de six ans, de dix ans, au coeur aimant et avide de tendresse, et dans une révolte impuissante, il jette à Madame de Hanska ce terrible aveu : "Si vous saviez quelle femme est ma mère : un monstre et une monstruosité tout ensemble. Pour le moment elle est en train de mener en terre ma soeur après que ma pauvre Laurence et ma grand-mère ont péri par elle. Elle me hait pour mille raisons. Elle me haïssait déjà avant ma naissance. J'ai été sur le point de rompre avec elle, ce serait presque nécessaire. Mais je préfère continuer à souffrir. C'est une blessure qui ne peut guérir. Nous avons cru qu'elle était folle et avons consulté un médecin qui est son ami depuis trente-trois ans. Mais il nous a dit : "Mais non, elle n'est pas folle. Elle est seulement méchante..." Ma mère est la cause de tous les malheurs de ma vie." ... [...]

– Balzac / le roman de sa vie

[...] ... Les Hanski qui habitent le troisième arrondissement, le quartier chic des diplomates, ont retenu pour Balzac une chambre dans le voisinage immédiat, à l'Hôtel de la Poire d'Or. Une chambre bien curieusement choisie, comme on ne tardera pas à s'en rendre compte, car dans le lit même où va dormir Balzac s'est suicidé peu de temps auparavant Charles Thirion, secrétaire du comte Rasumowski, marié secrètement à sa belle-soeur la comtesse Lulu Thürheim, un pistolet dans la main droite et un roman de Balzac dans la main gauche. A peine l'écrivain a-t-il franchi le seuil qu'il apprend comme il est célèbre et adoré à Vienne - il aurait pu se passer du valet en livret et du blason d'emprunt. Toutes les avanies qu'il a subi dans le Faubourg Saint-Germain et de la part de ses confrères haineux, les voici réparées ici. La plus haute aristocratie brigue l'honneur de le recevoir dans ses palais. Le prince Metternich, qui tient le plus haut rang après l'empereur, a triomphé de Napoléon et domine toute la diplomatie européenne (par dessus le marché le prédécesseur de Balzac auprès de la duchesse d'Abrantès), invite chez lui le célèbre écrivain, bien qu'il n'en ait pas lu grand chose, et lui raconte, au cours de cette longue conversation, une plaisante anecdote sur laquelle Balzac construira plus tard sa pièce de théâtre : Paméla Giraud.Bien que tous ces nobles noms historiques soient une manne pour la folie aristocratique de Balzac, il ne peut pas accepter toutes les invitations parce que Madame de Hanska a mis l'embargo sur lui pour son cercle à elle. Ce n'est qu'à ses plus proches amis de la noblesse polonaise, les Lubomirsky, les Lanskoronski qu'elle prête quelquefois son cavalier servant. Il ne fait la connaissance d'aucun écrivain ou savant sauf de l'orientaliste baron Hammer-Purgstall qui lui fait cadeau d'un Bedouk, un talisman - gardé superstitieusement et respectueusement par Balzac jusqu'à sa fin - et un petit poète, le baron de Zedlitz, qui tombe du ciel en entendant le grand, le vénéré, le célèbre Balzac ne parler que d'honoraires et d'argent. ... [...]

– Balzac / le roman de sa vie

Le travail, l'immense travail, ce sera jusqu'à sa dernière heure la véritable forme de l'existence de Balzac et il aime ce travail, ou plutôt, il s'aime dans ce travail. Au milieu de son tourment créateur il jouit avec une joie mystérieuse de son énergie démoniaque, de sa puissance créatrice, de sa force de volonté qui tire de son corps herculéen et de son élasticité intellectuelle le maximum et plus que le maximum. Il jette ses jours et ses nuits dans cette forge ardente et peut dire fièrement de lui :" Mes débauches sont des volumes."

– Balzac / le roman de sa vie

Cette conscience de sa force repose chez Balzac sur son corps, sur son cerveau, sur son énergie. C'est pour ainsi dire une conscience dirigée dans le sens de la vie tout entière et non pas fondée par exemple sur la gloire et le succès.[Stefan ZWEIG, "Balzac -- le roman de sa vie", 1929, Livre II : "Balzac à l'oeuvre", chapitre VII : "L'homme de trente ans" (page 143 de l'édition pour "Le Livre de Poche"), traduit de l'allemand par Fernand Delmas pour les éditions Albin Michel, 1950]

– Balzac / le roman de sa vie

Quand il allait parmi les hommes, c'était comme la demi-heure ou l'heure pendant laquelle un prisonnier a le droit de prendre l'air dans la cour de la prison. De même que les fantômes, au dernier coup de minuit, doivent rentrer dans les ténèbres de la terre, il lui faut, après ce court moment de détente délirante et exubérante, revenir à son cachot et à son travail dont tous ces oisifs et ces plaisantins n'ont pas la moindre idée. Le vrai Balzac est celui qui, en vingt ans, à côté d'une foule de drames, de nouvelles, d'articles, a écrit soixante-quatorze romans dont la valeur ne faiblit presque jamais, et créé, dans ces soixante-quatorze romans, un monde à lui avec des centaines de paysages, de maisons, de rues et deux mille personnages typiques.Voila la seule mesure que l'on puisse appliquer à Balzac. C'est seulement à son oeuvre que l'on peut juger sa vie réelle. Celui qui parut un fou à ses contemporains fut en réalité l'intelligence artistique la plus disciplinée de l'époque ; l'homme que l'on raillait comme le pire des prodigues fut un ascète avec la persévérance inflexible d'un anachorète, le plus grand travailleur de la littérature moderne.[Stefan ZWEIG, "Balzac -- le roman de sa vie", 1929, Livre II : "Balzac à l'oeuvre", chapitre VIII : "Balzac dans le monde et dans l'intimité" (page 170 de l'édition pour "Le Livre de Poche"), traduit de l'allemand par Fernand Delmas pour les éditions Albin Michel, 1950]

– Balzac / le roman de sa vie

Il ne me reste pas deux cent francs, et après cela, je n'aurais plus de ressources qu'au théâtre, où même avec des chefs-d'oeuvre, on ne fera pas de recettes

– Balzac / le roman de sa vie

Le sentiment d'infériorité se transforme invinciblement en un pur sentiment d'orgueil, cet orgueil de Stendhal, plein de fine réserve, sensible seulement pour les initiés, magnifique d'insouciance et de sérénité.

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

En s'étudiant, Stendhal a inculqué aux générations nouvelles son désir d'apprendre et sa science d'« observateur du cœur humain », en même temps qu'il a enseigné à l'individu la joie ardente de se questionner et de s'épier.

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Cette vie devient ample, colorée, multiple, riche en vicissitudes, fantastique et bariolée comme on en rencontre à peine une autre dans une période de plusieurs siècles; et simplement par le fait qu'il la raconte, celui qui ne fut et ne voulut jamais être quelque chose devient l'un des poètes les plus incomparables de l'existence - à vrai dire non pas par sa volonté mais par celle de la vie elle -même.

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Plus un individu vit avec son temps, plus il meurt avec lui. Plus un individu garde en lui sa véritable essence, plus il reste de lui à la postérité. (p.50).

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Il n'y a pas de véritable plaisir en dehors de celui qui provient de la création. Que l'on fasse des crayons, des bottes, du pain ou des enfants, sans création il n'y a pas de véritable plaisir ; sans elle, il n'y en a pas qui ne soit mêlé d'angoisse, de souffrance, de remords et de honte.Lettre de Tolstoï.

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Plus un individu vit avec son temps, plus il meurt avec lui. Plus un individu garde en lui de sa véritable essence, plus il reste de lui à la postérité.

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Mieux vaut paraître insensible que larmoyant, mieux vaut sembler sans grâce que pathétique, logique que lyrique !

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

les épaules de l'Hercule Farnèse, avec les muscles d'un lutteur romain, la beauté brune d'un fils de bohémiens, l'impétuosité et l'insolence d'un condottière et la chaleur virile d'un faune velu. Son corps est un métal pétri de fougue et de forces débordantes. (Casanova)

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Mieux vaut rester en arrière, mieux vaut se tenir à l'écart, être seul. Mais rester libre.

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Plus un individu vit avec son temps, plus il meurt avec lui. Plus un individu garde en lui sa véritable essence, plus il reste de lui à la postérité.

– Trois Poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï

Taylleyrand sourit : « M. Fouché méprise les hommes, sans doute cet homme s'est-il beaucoup étudié »

– Fouché

Dix ans d'inimitié acharnée lient souvent les hommes plus mystérieusement qu'une amitié médiocre.

– Fouché

Le plus éblouissant, le plus charmant et peut-être aussi le plus important des deux est Talleyrand. Issu d'une culture littéraire et très ancienne, assoupli par la finesse d'esprit du XVIIIe siècle, il aime le jeu de la diplomatie comme l'un des nombreux autres jeux excitants que comporte l'existence, mais il hait le travail.

– Fouché

Il ne faut pas s'épuiser prématurément, il ne faut pas s'assujettir trop tôt, il ne faut pas se lier pour toujours ! Car on ne sait pas encore exactement si la Révolution se développera ou reviendra sur ses pas : en véritable fils de marin, il attend, pour bondir sur le dos de la vague, le vent favorable, et pendant ce temps son esquif reste au port.

– Fouché

Cet homme froid, sans sensualité, ce calculateur, ce joueur cérébral, moins tigre que renard, n'a pas besoin de l'odeur du charnier pour exciter ses nerfs.

– Fouché

Il faut profondément sonder l'histoire pour remarquer, dans le feu de la Révolution et dans la lumière légendaire de Napoléon, la simple présence de cet homme, d'apparence modeste, mais qui, en réalité, met la main à tout et dirige l'époque. Pendant toute sa vie il restera dans l'ombre — mais il enjambera les corps de trois générations; Patrocle est depuis longtemps tombé, et Hector, et Achille, qu'Ulysse vit encore, Ulysse fécond en artifices.

– Fouché

Les morts sont encore ceux qui gardent le mieux le silence.

– Fouché

Dix années d'inimité acharnée lient souvent les hommes plus mystérieusement qu'une amitié médiocre.

– Fouché

(...) il joue toujours un jeu double, triple, quadruple; tromper et duper toute le monde, à toutes les tables, devient peu à peu sa passion.

– Fouché

“Chaque jour nous constatons encore que, dans le jeu ambigu et souvent criminel de la politique, auquel les peuples confient toujours avec crédulité leurs enfants et leur avenir, ce ne sont pas de hommes aux idées larges et morales, aux convictions inébranlables qui l'emportent, mais ces joueurs professionnels que nous appelons diplomates, - ces artistes aux mains prestes, aux mots vides et aux nerfs glacés”

– Fouché

Pour élever le plus haut possible le divin au-dessus du siècle, il rabaisse le terrestre le plus bas possible ; pour donner à l'idée de Dieu la dignité la plus haute, il réduit la dignité de l'homme

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Castellion lui jette au visage ces mots inoubliables, pareils à un lumineux éclair dans la nuit de ce siècle obscur:" Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine; ils tuaient un être humain; on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle."

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Avec le temps, la vie s'avère toujours plus forte qu'une doctrine abstraite

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Toujours les tyrans ont voulu parer leurs actes de violence d'un idéal quelconque, religieux ou autre. Mais le sang souille toute idée, la violence rabaisse toute pensée.

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Il est inutile de rechercher dans l'Histoire la morale pieuse et la justice touchante des manuels scolaires. Il faut s'y résigner : l'histoire ne connaît ni justice, ni injustice. Pas plus qu'elle ne punit le crime elle ne récompense la vertu. Reposant toute entière sur la force et non sur le droit, elle favorise presque toujours les hommes de violence. Dans les luttes temporelles, le cynisme et la brutalité sont plutôt un avantage qu'un inconvénient (P. 216)

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Les faits sont clairs et indiscutables. Un homme, qui, au milieu des flammes, proclamait encore hautement son innocence, a été férocement exécuté à la requête de Calvin et sur l'ordre du Conseil genevois. Castellion pose ces questions capitales : Quelle faute Michel Servet a-t-il réellement commise ? Comment Jehan Calvin, qui n'exerce aucune fonction publique, mais un sacerdoce, s'est-il permis de remettre une affaire purement théologique entre les mains du Conseil ? Ce dernier était-il qualifié pour condamner l'Espagnol pour cette soi-disant faute ? Enfin, de quel droit et en vertu de quelle loi a-t-on prononcé la peine de mort contre ce théologien étranger ?

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

"Chercher la vérité et la dire, telle qu'on la pense, n'est jamais criminel. On ne saurait imposer à personne une conviction. Les convictions sont libres" Sébastien Castellion (p.123)

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Mais l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement, une suite de victoires et de défaites ; un droit n'est jamais conquis définitivement ni aucune liberté à l'abri de la violence, qui prend chaque fois une forme différente. L'humanité se verra contester chacun de ses progrès, et l'évidence sera de nouveau mise en doute. C'est justement au moment où la liberté nous fait l'effet d'une habitude et non plus d'un bien sacré qu'une volonté mystérieuse surgit des ténèbres de l'instinct pour la violenter ; c'est toujours lorsque les hommes jouissent trop longtemps et avec trop d'insouciance de la paix qu'ils sont pris de la funeste envie de connaître la griserie de la force et du désir criminel de se battre.Car, dans sa marche vers son but invisible, l'histoire nous oblige de temps en temps à d'incompréhensibles reculs, et les forteresses héréditaires du droit s'écroulent comme les jetées et les digues les plus solides pendant une tempête ; en ces sinistres heures, l'humanité semble retourner à la fureur sanglante de la horde et à la passivité servile du troupeau. Mais après la marée, les flots se retirent ; les despotismes vieillissent vite et meurent non moins vite ; les idéologies et leurs victoires passagères prennent fin avec leur époque : seule l'idée de liberté spirituelle, idée suprême que rien ne peut détruire, remonte toujours à la surface parce que éternelle comme l'esprit. Si on la traque momentanément elle se réfugie au plus profond de la conscience, à l'abri de l'oppression. C'est en vain que l'autorité pense avoir vaincu la pensée libre parce qu'elle l'a enchaînée.Avec chaque individu nouveau naît une conscience nouvelle, et il y en aura toujours une pour se souvenir de son devoir moral et reprendre la lutte en faveur des droits inaliénables de l'homme et de l'humanité ; il se trouvera toujours un Castellion pour s'insurger contre un Calvin et pour défendre l'indépendance souveraine des opinions contre les formes de la violence.Avril 1936

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

Même la plus pure vérité, quand on l'impose par la violence, devient un péché contre l'esprit.Mais l'esprit est un élément mystérieux. Insaisissable et invisible comme l'air, il semble s'adapter docilement à toutes les formes et à toutes les formules. Et cela pousse sans cesse les natures despotiques à croire qu'on peut le comprimer, l'enfermer, le mettre en flacon. Pourtant toute pression provoque une contre-pression, et c'est précisément quand l'esprit est comprimé qu'il devient explosif : toute oppression mène tôt ou tard à la révolte.

– Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin

....ces instants clandestins où ils s'embrassaient, s'enlaçaient en frémissant entre des portes mi-closes, ces instants angoissants, se mirent, comme des Bacchanales, à déborder de plaisir et d'angoisse mêlés.

– Le voyage dans le passé

Cependant l'amour ne devient vraiment lui-même qu'à partir du moment où il cesse de flotter, douloureux et sombre, comme un embryon, à l'intérieur du corps, et qu'il ose se nommer, s'avouer du souffle et des lèvres. Un tel sentiment a tant de mal à sortir de sa chrysalide, qu'une heure défait toujours d'un coup le cocon emmêlé et qu'ensuite, tombant de tout son haut dans les plus profonds abîmes, il s'abat, avec une force décuplée, sur un cœur terrorisé.

– Le voyage dans le passé

On change mais on reste la même personne.

– Le voyage dans le passé

Et du passé, de cet incendie de sa jeunesse, dans lequel ses nuits, ses journées s'étaient douloureusement consumées, ne parvenait plus qu'une lueur, une silencieuse et bonne lumière d'amitié, sans exigence ni péril.Et ce fut donc tout naturellement qu'il eut l'idée, lorsque deux ans plus tard, il fut chargé par une compagnie américaine de négocier à Berlin des brevets de chimie, d'échanger avec la bien-aimée de naguère, devenue l'amie d'aujourd'hui, un salut de vive voix.

– Le voyage dans le passé

Temps impuissant ! Impuissance du temps face à nos sentiments : cela fait neuf ans et pas une inflexion de sa voix n'a changé, pas un nerf de mon corps ne l'écoute différemment. Rien n'est perdu, rien n'est révolu, sa présence est, comme autrefois, un tendre ravissement.

– Le voyage dans le passé

Dès leur première rencontre, il l'avait aimée, mais ce sentiment, qui le submergeait jusque dans ses rêves, avait beau être une passion absolue, il lui manquait néanmoins l'événement décisif qui viendrait l'ébranler, c'est-à-dire la claire prise de conscience que ce qu'il recouvrait, se dupant lui-même, du nom d'admiration, de respect et d'attachement, était déjà pleinement de l'amour, un amour fanatique, une passion effrénée, absolue.

– Le voyage dans le passé

Et chaque fois qu'un réverbère éclairait leurs silhouettes à l'oblique, leurs ombres se mêlaient, comme si elles s'embrassaient ; elles s'allongeaient, comme aspirées l'une vers l'autre, deux corps formant une même silhouette, se détachaient encore, pour s'étreindre à nouveau, tandis qu'eux-mêmes marchaient, las et distants.

– Le voyage dans le passé

De toutes parts s'élevait le cliquetis des rails de gare de Francfort, toute de fer et de verre vibrants, des sifflets stridents transperçaient le tumulte du hall enfumé, et sur vingt panneaux, une horloge comminatoire indiquait les heures et les minutes, mais lui, au milieu de ce tourbillon humain, hors de l'espace, hors du temps, dans une transe singulière de possession passionnée, n'était sensible qu'à sa seule présence.

– Le voyage dans le passé

Avant qu'ils ne s'en rendent compte, leurs deux corps tremblants s'enflammèrent, et dans un baiser infini ils étanchèrent les heures et les jours innombrables de soif et de désir innomés.Ce n'est pas lui qui l'avait attirée à lui, ni elle à elle, ils étaient tombés dans les bras l'un de l'autre, comme emportés ensemble par une tempête, l'un avec l'autre, l'un dans l'autre plongeant dans un inconnu sans fond, dans lequel sombrer était un évanouissement à la fois suave et brûlant – un sentiment trop longtemps endigué se déchargea, enflammé par le magnétisme du hasard, en une seule seconde. Et ce n'est que peu à peu, lorsque leurs lèvres collées se détachèrent, qu'encore pris de vertige devant le caractère invraisemblable de l'évènement il la regarda dans les yeux, des yeux d'un éclat inconnu derrière leur tendre obscurité. Et c'est là que s'imposa à lui l'idée que cette femme, la bien-aimée, avait dû l'aimer depuis longtemps, depuis des semaines, des mois, des années, tendrement silencieuse, ardemment maternelle, avant qu'une telle heure ne lui ébranlât l'âme.

– Le voyage dans le passé

Cependant l'amour ne devient vraiment lui-même qu'à partir du moment où il cesse de flotter, douloureux et sombre, comme un embryon, à l'intérieur du corps, et qu'il ose se nommer, s'avouer du souffle et des lèvres. Un tel sentiment a tant de mal à sortir de sa chrysalide, qu'une heure défait toujours d'un coup le cocon emmêlé et qu'ensuite, tombant de tout son haut dans les plus profonds abîmes, il s'abat, avec une telle force décuplée, sur un coeur terrorisé.

– Le voyage dans le passé

Puis il (Romain Rolland) essaie d'exposer à l'inconnu ses idées sur l'art: l'art qui contribue à unir les hommes a seul de la valeur; le seul artiste qui compte est celui qui sacrifie quelque chose à ses convictions; la condition de toute vocation véritable n'est pas l'amour de l'art, mais l'amour de l'humanité; quiconque est rempli de cet amour des hommes peut seul espérer créer une fois en art une œuvre de valeur; (p.56)

– Romain Rolland

La prudence n'est qu'un mot évasif pour désigner la peur.

– Un caprice de Bonaparte

BONAPARTE.Ici, il n'y a toujours qu'un seul vainqueur : le sable ! Faudrait pouvoir aller aux Indes, avoir la mer, la Syrie, l'Arabie, le Bosphore... alors on pourrait bâtir un empire, créer un édifice qui reste. Mais ici ? Sache, mon amour, qu'il n'y a de grand que ce qui demeure, quelque chose qui vous survit, ne serait-ce qu'un nom ou un enfant. Acte II, premier tableau.

– Un caprice de Bonaparte

Ce n'est qu'en marchant sur des cadavres qu'on entre dans l'immortalité ! Il suffit de voler pour devenir riche, d'avilir les autres pour être grand !

– Un caprice de Bonaparte

Que peut-on faire de grand dans ce tas de sable étroit qu'est l'Egypte! Ici il en est passé d'autres avant moi ; César, Pompée, des khalifes et des pharaons ont vaincu des peuples, construit des villes... et qu'en est-il resté? Rien! Ici il n'y a toujours qu'un seul vainqueur : le sable!

– Un caprice de Bonaparte

- (...) c'est le curé qui nous l'a racontée quand nous étions enfants, cette histoire de la Bible, l'histoire de l'homme riche qui a 1 000 ou 10 000 brebis, alors que son voisin, le pauvre, n'a qu'un agneau, un seul. Mais ce n'est pas le pauvre qui jalouse l'autre, c'est le riche qui s'empare encore de l'agneau du pauvre, de son seul bien... Et dis, sais-tu comment se termine l'histoire de la Bible ? Que dit le bon Dieu devant cette injustice, lui qui soi-disant est là pour juger et pour punir ?... Et les autres, que font-ils, les autres, les camarades, les voisins, les amis. Hein ?- Laisse donc ces histoires de la Bible...- Rien, je te dis, le bon Dieu ne dit rien et ne fait rien à l'homme riche... Pas plus alors qu'aujourd'hui. Il se tait, regarde et brûle de l'encens dans sa pipe. Peut-être même trouve-t-il du plaisir à ce spectacle. Personne ne vient en aide au pauvre diable, personne, et lorsqu'il crie, Dieu se bouche les oreilles. Et les amis... sais-tu ce qu'ils disent : "Contiens-toi, Fourès, contiens-toi."(p. 96-97)

– Un caprice de Bonaparte

Cour intérieure d'un palais de l'Esbekieh, au Caire, bâtiment à un étage. A l'arrière-plan, escalier conduisant au Grand Quartier Général de l'état-major et aux appartements du général Bonaparte. Au premier plan, assis ou debout autour d'une table, des soldats de garde et l'officier d'intendance Deschamps. Crépuscule. Ciel d'Orient, d'un bleu opalin, piqué de pâles étoiles.

– Un caprice de Bonaparte

La rue appartient au peuple, n'est-il pas vrai, citoyens ? (...) Cet homme [Bonaparte] nous a tout pris : nos députés il les a dispersés à la baïonnette, nos tribunaux du peuple il les a suspendus ! Seule la rue nous reste encore pour y parler librement. Et puisque nous ne pouvons obtenir justice, que les juges et les avocats sont vendus, il ne nous reste plus que la rue pour la réclamer ! Si nous avons envoyé au diable les aristos était-ce pour qu'à leur place ce soient les généraux qui viennent nous botter le cul ?(p. 158-159)

– Un caprice de Bonaparte

Les oeuvres des grands artistes sont de muets témoignages des vérités éternelles.

– Paul Verlaine

Déchiré, épuisé par les dents de la vie, il n'aspirait, comme tous les bohèmes, qu'à trouver le doux rêve de l'enfance qu'en cette époque de comédie débridée et d'exhibitionnisme vain.

– Paul Verlaine

Les œuvres des grands artistes sont des muets témoignages des vérités éternelles.

– Paul Verlaine

C'est une histoire, écrite par la vie avec plus de profondeur et de tragique que les poètes n'en ont mis à évoquer l'étrange et à labourer les chemins erratiques pour leur donner sens et forme. Le début en est simple, la progression grandiose, si turbulente, atteignant de tels sommets, que la fin ne peut plus être tragédie pure, elle est tragicomique, ce sentiment grotesque que nous avons lorsque le destin échappe aux individus et les surplombe de toute sa hauteur; si bien qu'ils ne sont plus que de petits êtres qui, de leurs mains de pygmées, cherchent à maîtriser une énormité qui les a depuis longtemps dépassés.

– Paul Verlaine

Il était écrasé, déchiré: mais les gouttes de sang sont de magnifiques poèmes, des évènements impérissables, un ressenti d'une clarté cristalline qui touche aux origines de l'humanité.p30

– Paul Verlaine

Quittant femme et enfant, Verlaine se lance avec son ami dans une vie d'errance à travers la Belgique et l'Angleterre. L'assujettissement s'accroît : dans quelle mesure cette amitié a-t-elle été souterrainement traversée par la sexualité, voilà qui restera à jamais du domaine de la conjoncture et en fin de compte cela ne nous regarde pas;...page 114

– Paul Verlaine

Il s'abandonnait tout entier à l'efflorescence des choses, à la douceur du devenir, à la douleur de l'éphémère, aux sentiments qui frôlent le tourment et la tendresse.

– Paul Verlaine

Ce qu'il vient faire ? Soutirer l'héritage, pardi ! Qui vient chez un riche mourant, à part le docteur et le fossoyeur ?(p. 64)

– Volpone

Une chambre spacieuse et magnifique dans le palais de Volpone à Venise. A gauche, le lit de repos de Volpone, large, riche, clos de rideaux mobiles.Le matin de bon heure. Les rideaux des fenêtres sont à demi baissés.Scène premièreVolpone, Mosca, des serviteursMosca, jeune, élancé- Hé ! Holà ! Apportez le déjeuner. Le maître se lève.(Entrée des serviteurs)A son lit, là-bas ! Encore une mauvaise nuit qu'il vient de passer. J'ai bien peur qu'il n'entende plus beaucoup de fois sonner les cloches de Venise. Mais n'en laissez rien voir. Gardez la mine réjouie.Quand il se plaint, faites semblant de ne pas entendre. Vous savez qu'il n'aime guère la pitié. Mettez de l'entrain et de la gaieté dans le service. Toi, prends ta mandoline, et joue-lui son air préféré. Allons ! Du mouvement, je vous dis ! une allégresse de bon aloi ! Pendant ce temps-là, je l'amène ici...(lever de rideau de "Volpone" pièce de Jules Romains et de Stephan Zweig, parue dans la collection "Le manteau d'Arlequin" aux éditions "Gallimard" en 1991)

– Volpone

Il n'y a pas meilleure épice que l'envie .

– Volpone

Les pauvres n'ont pas d'honneur.

– Volpone

Les soupirs s'envolent .mais l'argent ,mon bon argent ,reste là bien au chaud.

– Volpone

La peur !...La peur! Quelle invention terrible ! Encore pire que la pauvreté!

– Volpone

Ah ! quelle bêtise de dire la vérité ! Où donc irait le monde si chacun s'y laissait aller !(p. 159)

– Volpone

Moi,je n'ai rien juré du tout ! C'est ma peur qui lui a promis...

– Volpone

A Hermann Hesse (Vienne, sans date ; après le 19 juillet 1904 ?)Cher Monsieur Hesse, faites attention à ma signature. Pour la première fois - et, avec vous, pour la dernière fois - je signerai aujourd'hui "Dr Stefan Zweig", avec joie et fierté. Non que ces deux lettres m'emplissent d'orgueil - mais je respire, libéré d'un travail scolaire qui m'a beaucoup ennuyé. Je recommence à paresser avec le plaisir intense qui me manquait depuis longtemps, celui de ne rien faire sans remords ni angoisse.............................

– Correspondance / Stefan Zweig.1897-1919, 1897-1919 - Correspondance T01

C'est à son contact que j'ai, pour la première fois, commencé à entrevoir ceci: tout véritable intérêt reste toujours dissimulé, le secret du public allemand (le meilleur du monde quant aux choses de l'esprit) est que les habitués des premières, des salons, importent peu face à ceux pour qui l'ombre est sacrée – gens ordinaires, solidement établis dans le quotidien, chez qui l'exaltation de la jeunesse est simplement recouverte par une écorce, une croûte apparente – leur gagne-pain – et qui ont su préserver intacte en eux leur soif d'idéal envers la nouveauté, la créativité. (En souvenir d'un Allemand)

– Hommes et destins

Et on se reprend à désespérer, incapable de comprendre pourquoi cette même humanité qui produit les chefs d'œuvres les plus étonnants, les plus inconcevables dans le domaine spirituel, n'a pas appris depuis tant de milliers d'années à maîtriser le secret le plus simple : maintenir vivant l'esprit d'entente entre les hommes de tous les horizons qui ont en commun d'aussi impérissables richesses.

– Hommes et destins

Jaurès les dominait tous, il ne voulait pas la révolution, car elle aussi ne pouvait être gagnée qu'en versant le sang, ce dont il avait horreur. En bon disciple de Hegel il croyait à la raison, à un progrès sensé, fruit de la persévérance et du travail. Pour lui le sang était sacré et la paix des nations était son credo. Le travailleur vigoureux et infatigable qu'il était avait pris sur lui la charge la plus lourde: rester pondéré dans un pays saisi par la passion, et à peine la paix fut-elle menacée qu'il se dressa comme d'habitude, sentinelle sonnant l'alarme dans le danger.

– Hommes et destins

Une question maintenant pour le psychologue: qu'est-ce qui l'emporte chez Marcel Proust? Si cet homme malade, inapte à la vie, mène pendant quinze ans cette existence de snob stupide et futile, est-ce simplement en raison du plaisir intime qu'elle lui procure et ces notes ne sont-elles qu'accessoires? Ou bien va-t-il dans les salons uniquement comme un chimiste dans un laboratoire, un botaniste dans une prairie, afin d'accumuler discrètement la matière d'une oeuvre exceptionnelle? Se déguise-t-il ou est-il lui-même? Flâne-t-il par plaisir ou par calcul? Sans doute ces deux aspects étaient mêlés de façon si géniale, si magique que jamais la pure nature de l'artiste n'aurait trouvé à s'exprimer en lui si le destin ne l'avait d'une main ferme, arraché soudain à l'univers factice et insouciant de la conversation pour le placer dans la sphère voilée, obscure de son propre univers, éclairée seulement par une lumière intérieure.

– Hommes et destins

A propos de Verlaineà dix-sept ans, déjà plus radical que Nietzsche à la fin de sa vie, Rimbaud, l'amoralisme en personne, lui enseigne l'anarchie, le mépris de la littérature, le mépris de la famille, le mépris des lois, le mépris du christianisme. Avec ses paroles tendues, dures, sarcastiques, et pourtant d'une puissance irrésistible, il l'extirpe de sa terre molle. Il le déracine.

– Hommes et destins

Dix heures : il y avait donc exactement vingt-quatre heures depuis cette affreuse rencontre ; vingt-quatre heures tellement remplies par une tempête qui avait déchaîné les sentiments les plus insensés, que mon âme en était brisée pour toujours. 

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

Vieillir, vous savez, c'est seulement ne plus avoir peur de son passé.

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

la vérité à demi ne vaut rien, il la faut toujours entière.

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

ceux qui tombent, entraînent souvent dans leur chute ceux qui se portent à leur secours

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

on ne peut pas se débarrasser de ce que nous appelons, d'une expression très incertaine, la conscience

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

- À coup sur, les tribunaux sont plus sévères que moi en ces matières [d'ordre moral] ; ils ont pour mission de protéger implacablement les mœurs et les conventions générales ; cela les obligent à condamner au lieu d'excuser. Mais moi, simple particulier, je ne vois pas pourquoi de mon propre mouvement j'assumerai a le rôle du ministère public. Je préfère etre défenseur de profession. J'ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu'à les juger.

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

" Vous avec parfaitement raison ; la demi-vérité ne vaut rien, il faut qu'elle soit entière. [..] "

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

La plupart des gens n'ont qu'une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n'arrive guère à les émouvoir ; mais si devant leur yeux à portée immédiate de leur sensibilité, se produit quelque chose, même de peu d'importance, aussitôt bouillonne en eux une passion démesurée. Alors ils compensent, dans une certaine mesure, la rareté de l'intérêt qu'ils prennent aux événements extérieurs par une véhémence déplacée et exagérée.

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

Malgré tout, le temps a un grand pouvoir, et l'âge amortit de façon étrange tous les sentiments. On sent qu'on est plus près de la mort ; son ombre tombe noire sur le chemin ; les choses paraissent moins vives, elles n'affectent plus autant les parties profondes de l'être et elles perdent beaucoup de leur puissance dangereuse.

– 24h de la vie d'une femme suivies de Le Voyage dans le passé

Vous vous figurez sans doute que je vais maintenant vous parler d'un de ces camps de concentration où furent conduits tant d'Autrichiens restés fidèles à notre vieux pays, et que je vais vous décrire toutes les humiliations et les tortures que j'y souffris. Mais il n'arriva rien de pareil. Je fus classé dans une autre catégorie. On ne me mit pas avec ces malheureux sur lesquels on se vengeait d'un long ressentiment par des humiliations physiques et psychiques, mais dans cet autre groupe beaucoup moins nombreux, dont les national-socialistes espéraient tirer de l'argent ou des renseignements importants.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

[...] n'est-il pas diablement aisé, en fait, de se prendre pour un grand homme quand on ne soupçonne pas le moins du monde qu'un Rembrandt, un Beethoven, un Dante ou un Napoléon ont jamais existé ?

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

Ce gaillard ne sait qu'une chose, derrière son front barré, c'est que depuis des mois, il n'a pas perdu une seule partie d'échecs, et comme précisément il ne soupçonne pas qu'il y a d'autres valeurs en ce monde que les échecs et l'argent, il a toutes les raisons d'être enchanté de lui-même.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

C'était un livre ! Oh, un livre ! Une pensée me traversa comme un coup de feu : "Vole-le ! Si tu réussis, tu pourras le cacher dans ta cellule et ensuite le lire. Lire, lire ! Enfin lire de nouveau !"

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

Mais n'est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d'appeler les échecs un jeu ? N'est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l'un et l'autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? L'origine s'en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n'a de résultat que grâce à l'imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile ; c'est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n'établit rien, un art qui ne laisse pas d'œuvre, une architecture sans matière ; et il a prouvé néanmoins qu'il était plus durable, à sa manière, que les livres ou tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l'ennui, pour aiguiser l'esprit et stimuler l'âme.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, est donc aussi paradoxal que de vouloir marcher sur son ombre.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

Autour de moi, c'était le néant, j'y étais tout entier plongé. On m'avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m'ouvre pas les veines ; on me refusa même la légère griserie d'une cigarette. Je ne voyais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m'adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n'entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespérément seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s'est rompue et qu'on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

Toute ma vie, les diverses espèces de monomanies, les êtres passionnés par une seule idée m'ont fasciné, car plus quelqu'un se limite, plus il s'approche en réalité de l'infini ; et ces gens-là précisément, qui semblent s'écarter du monde, se bâtissent, tels des termites, et avec leur matériau particulier, un univers en miniature, singulier et parfaitement unique.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

On ne nous faisait rien - on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu'aucune chose au monde n'oppresse davantage l'âme humaine.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

Dès le moment où je cherchais à jouer contre moi même, je me mis inconsciemment au défi. Le noir que j'étais rivalisait avec le blanc que j'étais aussi, chacun d'eux devenait avide et impatient en voulant gagner la pensée de ce que je ferais en jouant avec les blancs, me donnaient la fièvre quand je jouais avec les noirs. L'un des deux adversaires qui étaient en moi, triomphait, et s'irritait à la fois quand l'autre commettait une erreur ou manquait d'astuce. Tout cela paraît dépourvu de sens, le serait en effet s'il s'agissait d'un homme normal vivant dans des conditions normales.

– Bibliocollège Le joueur d'échecs

Jamais je n'ai rencontré, chez un homme, trouvé dans ses caresses, un abandon aussi absolu du moment présent, une telle effusion et un tel rayonnement des profondeurs de l'être - à vrai dire pour s'éteindre ensuite dans un oubli infini et presque inhumain.

– Lettre d'une inconnue

Rien sur terre n'égale l'amour inaperçu d'une enfant depuis l'ombre, parce qu'il est sans espoir, empressé, humble, vigilant et passionné comme ne le sera jamais l'amour d'une femme faite, lequel désire, mais inconsciemment exige aussi. Seuls les enfant solitaires peuvent garder intacte toute leur passion : les autres l'éparpillent en bavardages, l'usent en confidences, ils en ont déjà beaucoup entendu et lu sur l'amour, il savent que c'est un destin commun. Ils s'en amusent comme d'un jouet, l'étalent avec autant d'ostentation qu'un garçon fumant sa première cigarette. Mais moi qui n'avais personne à qui me confier, je n'avais pas été instruite ni mise en garde, j'étais naïve et sans expérience : je me jetai dans mon destin comme dans un abîme.

– Lettre d'une inconnue

Je t'attendais, je t'attendais toujours, comme, pendant toute ma destinée, j'ai attendu devant ta vie qui m'était fermée.

– Lettre d'une inconnue

C'est pour toi seul que j'ai vécu alors. J'achetais tous tes livres ; quand ton nom était dans le journal, c'était pour moi un jour de fête. Croiras-tu que je sais par coeur chaque ligne de tes livres, tant je les ai lus et relus ? Si pendant la nuit on m'éveillait dans mon sommeil, si l'on prononçait devant moi une ligne détachée de tes livres, je pourrais aujourd'hui encore, aujourd'hui encore au bout de treize ans, la continuer, comme en un rêve ; car chaque mot de toi était pour moi un évangile et une prière.

– Lettre d'une inconnue

...il n'est rien de pire que d'être seul parmi les humains.

– Lettre d'une inconnue

Je regardais là-haut, toujours là-haut : là il y avait de la lumière, là était la maison, là tu étais, toi mon univers.

– Lettre d'une inconnue

Rien sur la terre ne ressemble à l'amour inaperçu d'une enfant retirée dans l'ombre ; cet amour est si désintéressé, si humble, si soumis, si attentif et si passionné que jamais il ne pourra être égalé par l'amour fait de désir et malgré tout exigeant, d'une femme épanouie.

– Lettre d'une inconnue

Je parlais très peu, parce que c'était pour moi un infini bonheur de t'avoir près de moi et de t'entendre me parler.Page 61

– Lettre d'une inconnue

"Rien n'existait pour moi que dans la mesure où cela se rapportait à toi; rien dans mon existence n'avait de sens si cela n'avait pas de lien avec toi".

– Lettre d'une inconnue

« C'est depuis cette seconde que je t'ai aimé. Je sais que les femmes t'ont souvent dit ce mot, à toi leur enfant gâté. Mais crois-moi, personne ne t'a aimé aussi fort – comme une esclave, comme un chien –, avec autant de dévouement que cet être que j'étais alors et que pour toi je suis restée. Rien sur la terre ne ressemble à l'amour inaperçu d'une enfant retirée dans l'ombre ; cet amour est si désintéressé, si humble, si soumis, si attentif et si passionné que jamais il ne pourra être égalé par l'amour, fait de désir, et, malgré tout, exigeant, d'une femme épanouie. »

– Lettre d'une inconnue

Le propre de tout amour véritable est de ne pas compter ni lésiner, de ne pas hésiter ni questionner ; l'amour, pour une noble nature, signifie prodigalité et abnégation totale.

– Marie Stuart

La passion peut faire bien des choses. Elle peut éveiller chez un individu des énergies incroyables, surhumaines, faire surgir des forces titaniques de l'âme la plus paisible et la pousser par-delà toute morale jusqu'au crime.

– Marie Stuart

Mais de tout temps la politique a été la science de l'absurdité. Elle est opposée aux solutions simples, naturelles et raisonnables ; les difficultés représentent son plus grand plaisir et la discorde est son élément.

– Marie Stuart

C'est un pays tragique, déchiré par de funestes passions, sombre et romantique comme une ballade que cette petite presqu'île du nord de l'Europe, et de plus c'est un pays pauvre. Car une guerre éternelle détruit toutes ses forces.

– Marie Stuart

C'est toujours la passion qui dévoile à une femme son caractère,c'est toujours dans l'amour et dans la douleur qu'elle atteint sa véritable mesure.

– Marie Stuart

Pour être roi on assassinait, on empoisonnait son père, son frère, on jetait des milliers d'innocents dans une guerre, on tuait, on supprimait, sans s'inquiéter du droit ; à cette époque il eût été difficile de trouver une maison régnante qui n'eût pas à son actif de pareils crimes. Pour une couronne, des garçons de quatorze ans épousaient des matrones de cinquante et des fillettes impubères de cacochymes vieillards, on n'attachait guère d'importance à la beauté, à la dignité, à la vertu, à la morale ; on se mariait avec des faibles d'esprit, des estropiés et des paralytiques, des syphilitiques, des infirmes et des criminels [...].

– Marie Stuart

Toujours, les hommes qui prétendent combattre pour Dieu sont les plus insociables de la terre ; parce qu'ils croient entendre des messages divins, leurs oreilles restent sourdes à toute parole d'humanité.

– Marie Stuart

Les morts ne dorment pas volontiers seuls dans leurs tombes, ils veulent que ceux qui les y ont poussés viennent les rejoindre et ils leur envoient comme messagers la peur et l'épouvante.

– Marie Stuart

Toujours, les hommes qui prétendent combattre pour Dieu, sont les plus insociables de la terre.Parce qu'ils croient entendre des messages divins, leurs oreilles restent sourdes à toute parole d'humanité.

– Marie Stuart

Il en est des passions comme des maladies, on ne peut ni les accuser ni les excuser, on ne peut que les décrire avec cet étonnement toujours renouvelé et mêlé d'un léger frisson que l'on ressent devant les forces élémentaires qui se déchaînent tantôt dans la nature, tantôt chez l'homme. Des passions d'un tel degré ne sont plus soumises à la volonté de l'individu qu'elles assaillent ; elles ne font plus partie de la sphère de sa vie consciente, mais elles éclatent pour ainsi dire en dehors de lui, par delà sa responsabilité. Vouloir juger un homme subjugué par la passion serait aussi absurde que de demander des comptes à un orage ou traduire en justice un volcan.

– Marie Stuart

Peut-être ne sait-on ce qui est juste que quand on a causé un tort.Toute connaissance est précédée par une faute.

– Légende d'une vie

« FRIEDRICH, explosant comme un enfant : Et moi, je vous ai demandé…depuis plusieurs jours, plusieurs semaines même, de me laisser tranquille… je ne veux pas… je ne veux rien avoir à faire avec tout ça… je suis déjà étranglé par la honte de devoir me prêter à cette réunion de snobs, d'altesses et de dames patronnesses. (Trépignant avec rage) «

– Légende d'une vie

On est toujours le mieux placé pour savoir quand on commence à être une gêne pour les autres .

– Légende d'une vie

Quand ta mère est arrivée,j'ai tout de suite perçu sa volonté de fer,j'ai su que ce serait une lutte à la vie à la mort...Oh,les femmes se sentent dans l'homme qu'elles aiment..mais moi aussi j'étais forte autrefois..elle était plus jeune..moi,j'étais déjà l'ombre de sa pauvreté,et elle était riche,elle pouvait arracher à son angoisse l'artiste qui était en lui,lui donner ce qu'il désirait depuis sa jeunesse:la liberté de vivre..et elle a été courageuse et forte,elle a quitté son mari,a subi le mépris du monde..Oh,avec quelle grandeur elle s'est donnée à sa passion...

– Légende d'une vie

FRIEDRICH - Me prenez vous pour un fou, Bürstein, ou vous moquez-vous de moi ? Croyez-vous que je vais laisser ces gens me tromper ? Ils ont commencé à m'admirer et à m'honorer de leurs discours indélicats avant même que j'aie écrit un seul vers… juste parce que la gloire me colle à la peau, la gloire d'un nom, un soupçon de souvenir, une touche de sensation... juste parce que je suis le fils de quelqu'un dont ils ne savaient rien non plus... juste parce que la gloire me colle à la peau je parle déjà à leur vanité, et ils aiment me déverser leur enthousiasme... Bürstein, cela me rend malade, cela me rend fou quand je pense à ces radotages quotidiens ; "votre père" ici et "votre père" là, et chacun me raconte quand, où et comment il l'a connu, vu, aimé et vénéré, chacun me torture, me charcute, et veut savoir quand où et si je... Je connais tout cela par coeur, mot pour mot, je devine à leur visage, à leur bouche le moment où la question va s'insinuer entre leurs dents... je vois à l'avance, avant qu'ils le disent, leurs lèvres se préparer à former ce mot : votre père... Et je... je suis nerveux dès le premier instant, Bürstein, parce que j'attends seulement qu'ils disent "votre père". Je sais qu'ils vont le dire, inévitablement, impitoyablement, et de la pluie et du beau temps, non, ils ne parlent pas - ils n'ont tous qu'un mot à la bouche: "Votre père" ! "Votre père", et chacun de m'expliquer à quel point je lui ressemble et de demander si, moi aussi... Et c'est pour eux, Bürstein, pour eux que vous donnez une fête aujourd'hui ! Oh, Bürstein, si vous saviez le mal que vous me faites en organisant cette funeste soirée !

– Légende d'une vie

En étant craintive , j'ai été mauvaise ... tout est mauvais dans la peur ...

– Légende d'une vie

Quelqu'un qu'on aime n'est jamais parti.L'amour est la présence éternelle.N'a t-on pas davantage les gens lorsqu'ils nous quittent?

– Légende d'une vie

On ne doit pas essayer de forcer la vie, elle est plus forte que nous finalement...

– Légende d'une vie

N'a -t-on pas davantage les gens lorsq'ils nous quittent ?

– Légende d'une vie

Que sait le monde d'une personne?..Ce que nous savons les uns des autres,nous ne le savons que grâce à l'amour..

– Légende d'une vie

TOLSTOï : Aucun ordre moral ne peut être obtenu par la force et par violence, car toute violence engendre inévitablement le violence. Dès que vous avez recours aux armes, vous créez un nouveau despotisme. Au lieu de le détruire, vous le perpétuez.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

L'absence d'action masque toujours une lâcheté de l'âme.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

Il n'est pas de plus grand bonheur pour un homme que de découvrir dans sa maturité, dans les années de création, la mission de sa vie.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

Un chef-d'oeuvre peut être oublié par le temps, on peut l'interdire ou l'ensevelir, mais toujours ce qui est durable triomphe inévitablement de ce qui est éphémère.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

On reconnaît toujours un génie militaire au fait qu'il se moque des règles ordinaires de la guerre et qu'à un moment donné il substitue l'improvisation créatrice aux méthodes courantes.[...]Dans toutes les entreprises militaires l'instant décisif est toujours celui de la surprise.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

La puissance naturelle d'une œuvre finit toujours par se révéler. Un chef-d'œuvre peut être oublié par le temps, on peut l'interdire ou l'ensevelir, mais toujours ce qui est durable triomphe inévitablement de ce qui est éphémère.[...]Qu'un individu s'emballe réellement pour une œuvre, cela suffit pour la tirer de l'oubli ; car tout enthousiasme sincère devient lui-même créateur.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

Les contemporains d'une œuvre ou d'un homme en perçoivent rarement d'emblée la grandeur.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

Toujours la nuit excite l'imagination et enivre l'espoir du doux poison des rêves.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

Une seule chose fatigue l'homme : l'hésitation et l'incertitude.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

Tant qu'ils ne sont pas fin prêts, les despotes qui préparent la guerre n'ont que le mot de paix à la bouche.

– Les Très Riches Heures de l'humanité

Le concret, le palpable, est toujours plus accessible à la masse que l'abstrait; c'est pourquoi en politique, tout mot d'ordre exprimant un antagonisme et dirigé contre une classe, une race, une religion, trouvera toujours plus d'écho que la proclamation d'un idéal qui, lui, est moins commode à saisir.

– Erasme

Nous sommes ainsi faits : réservés jusqu'à la lâcheté quand il faudrait prendre une décision ; hardis en intention, mais ridiculement timorés dès qu'il s'agit de franchir le mince espace qui nous sépare de notre prochain, même quand on le sait dans le besoin. Mais, personne ne l'ignore, quoi de plus difficile que d'aider un homme avant qu'il n'appelle au secours ? Il met dans son obstination à ne rien demander son bien suprême, sa fierté, qu'il ne nous appartient pas de blesser en étant importun.

– La Peur

L'abondance n'excite pas moins que la faim, et sa vie sûre à l'abri des périls la rendait curieuse d'aventures. Nulle part dans sa vie elle ne rencontrait de résistances. [...]Elle se sentait d'une certaine façon abusée et privée de la vraie vie par tout ce bien-être.

– La Peur

Sa mémoire prodigieuse n'avait pu se former et s'affermir que grâce au secret éternel de toute perfection: La concentration

– La Peur

Elle avait presque envie de joindre les mains et de prier un Dieu oublié depuis longtemps.

– La Peur

Maintenant que, pour la première fois, elle était confrontée au danger et qu'elle allait devoir payer le véritable prix de l'aventure, elle se mit à en calculer mesquinement la valeur. Gâtée par le sort, choyée par sa famille, presque sans désirs du fait de sa fortune, il lui sembla que ce premier désagrément était excessif pour sa nature délicate. D'emblée, elle se refusait à renoncer aussi peu que ce fût à sa tranquillité d'esprit, et en fait elle était prête à sacrifier sans hésitation son amant à son confort personnel.

– La Peur

Brusquement elle mesurait l'immense richesse de la vie et elle sut que plus une seule heure de son existence ne pourrait être pauvre ; et maintenant que tout allait vers sa fin, elle pressentait un commencement.

– La Peur

La peur est pire que la punition, car cette dernière est précise ; importante ou minime, elle est toujours préférable à la tension horrible et diffuse de l'incertitude.

– La Peur

La peur est pire que le châtiment, parce qu'il est toujours déterminé, quelle que soit sa gravité, et préférable à l'affreuse attente indéterminée qui se prolonge à l'infini, horriblement. Dès qu'elle a connu son châtiment, elle s'est sentie soulagée. Que ses larmes ne te trompent pas : c'est seulement maintenant qu'elles jaillissent, mais avant elles s'accumulaient à l'intérieur. Et dedans elles font plus de mal que dehors.

– La Peur

Mais il est une mollesse de l'atmosphère qui rend plus sensuel que l'orage ou la tempête, une modération du bonheur plus énervante que le malheur. La satiété irrite autant que la faim, et la sécurité, l'absence de danger dans sa vie éveillait chez Irène la curiosité de l'aventure.

– La Peur

Dehors, l'attendait déjà la peur, impatiente de l'empoigner et qui lui comprimait si impérieusement le cœur que dès les premières marches elle était essoufflée.

– La Peur

« Rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subite de son ardent désir »

– La Confusion des sentiments

Près de lui je brûlais de souffrance et loin de lui, mon cœur se glaçait ; sans cesse, j'étais déçu par sa dissimulation sans qu'aucun signe vînt me rassurer, et le moindre hasard jetait en moi la confusion !

– La Confusion des sentiments

Mais la raison n'avait aucun pouvoir sur ma passion ardente (...).

– La Confusion des sentiments

Etant elle-même beauté, la jeunesse n'a pas besoin de sérénité: dans l'excès de ses forces vives, elle aspire au tragique, et dans sa naïveté, elle se laisse volontiers vampiriser par la mélancolie. De là vient aussi que la jeunesse est éternellement prête pour le danger et qu'elle tend, en esprit, une main fraternelle à chaque souffrance.

– La Confusion des sentiments

Nous vivons des myriades de secondes et pourtant, il n'y en a jamais qu'une, une seule, qui met en ébullition tout notre monde intérieur.

– La Confusion des sentiments

Celui qui n'est pas passionné devient tout au plus un pédagogue; c'est toujours par l'intérieur qu'il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion.

– La Confusion des sentiments

Tout y est vrai, seul y manque l'essentiel. Il me décrit, mais sans parvenir jusqu'à mon être. Il parle de moi sans révéler ce que je suis.

– La Confusion des sentiments

Il m'attira à lui, ses lèvres pressèrent avidement les miennes, en un geste nerveux, et dans une sorte de convulsion frémissante il me tint serré contre son corps.Ce fut un baiser comme je n'en avais jamais reçu d'une femme, un baiser sauvage et désespéré comme un cri mortel. Le tremblement convulsif de son corps passa en moi. Page182

– La Confusion des sentiments

Aucune souffrance n'est plus sacrée que celle qui par pudeur n'ose pas se manifester.

– La Confusion des sentiments

Ce fut un baiser comme je n'en ai jamais reçu d'une femme, un baiser sauvage et désespéré comme un cri de mort. Son tremblement convulsif passa en moi. Je frémis, en proie à une double sensation, à la fois étrange et terrible : mon âme s'abandonnait à lui, et pourtant j'étais épouvanté jusqu'au tréfonds de moi-même par la répulsion qu'avait mon corps à se trouver ainsi au contact d'un homme — dans une inquiétante confusion de sentiments qui donnait à cette seconde, que je vivais sans l'avoir voulue, une étourdissante durée.

– La Confusion des sentiments

(...) quiconque s'est montré capable une seule fois de compatir à une forme de souffrance terrestre arrive, par cette leçon magique, à les comprendre toutes, même les plus bizarres et les plus absurdes en apparence.

– La pitié dangereuse

(...) les rapports entre un homme sain et une malade, entre un être libre et un prisonnier, ne peuvent à la longue rester neutres. Le malheur rend susceptible et la souffrance injuste. De même qu'entre le prêteur et l'emprunteur il subsiste toujours, quoi qu'on en ait, quelque chose de pénible précisément parce que l'un est dans la situation de celui qui donne et l'autre dans celle de celui qui reçoit, de même il subsiste chez le malade une irritation secrète contre les attentions dont il est l'objet.

– La pitié dangereuse

Dissuader une femme d'éprouver une passion ? Lui dire de ne pas sentir ce qu'elle sent ? De ne pas aimer, quand elle aime ? Ce serait là agir de façon la plus maladroite et la plus bête à la fois. Avez-vous jamais entendu dire que la logique ait eu raison d'une passion ? que l'on puisse convaincre la fièvre en lui disant: "ne monte pas, Fièvre" ou le feu en lui disant: "ne brûle pas, Feu !".

– La pitié dangereuse

Mais moi on ne m'entendra jamais employer le mot "incurable". Jamais ! Je sais, l'homme le plus intelligent du XIXe siècle, Nietzsche, a dit: "Il ne faut pas vouloir guérir l'inguérissable." Mais c'est à mon avis la phrase la plus fausse et la plus dangereuse qu'il ait écrite, parmi tous les paradoxes qu'il nous a donnés à résoudre. C'est justement le contraire qui est vrai et je prétends, quant à moi, que c'est précisément l'inguérissable - comme on l'appelle - qu'il faut guérir si l'on devient médecin, et bien plus: j'ajouterai que c'est devant l'inguérissable que se montre le médecin. Le médecin qui accepte d'avance l'idée de l'incurabilité, déserte sa tâche, il capitule avant la bataille.

– La pitié dangereuse

Mais c'est là ce qui caractérise la jeunesse; chez elle toute nouvelle expérience devient une exaltation dont elle ne peut se rassasier, une fois qu'elle l'a vécue.

– La pitié dangereuse

Quand une femme se défend contre un amour qu'elle ne partage pas, elle ne fait qu'obéir à la loi de son sexe, le geste du refus lui est tout à fait naturel, et même quand elle se dérobe au désir le plus ardent, on ne peut la taxer de cruauté. Il en est, hélas ! tout autrement dans le cas où le destin inverse les rôles, quand une femme a vaincu sa pudeur jusqu'à manifester à un homme son amour et à le lui offrir, sans être certaine de trouver la réciproque, et que lui se cabre et reste froid ! Celui qui se refuse à une femme qui le désire, l'offense toujours dans sa fierté et la rend honteuse. [...] Immanquablement la résistance d'un homme devient alors cruauté et s'il refuse cet amour, il est coupable, sans avoir commis aucune faute.

– La pitié dangereuse

Ce ne sont pas les êtres bien portants, sûrs d'eux-mêmes, gais, fiers et joyeux qui aiment vraiment, - ils n'ont pas besoin de cela ! Quand ils acceptent d'être aimés, c'est d'une façon hautaine et indifférente, comme un hommage qui leur est dû. Le don d'autrui n'est pour eux qu'une simple garniture, une parure dans leurs cheveux, un bracelet à leur poignet, et non le sens et le bonheur de leur existence. Seuls ceux que le sort a désavantagés, les humiliés, les laids, les déshérités, les réprouvés, on peut les aider par l'amour. Et quand on leur consacre son existence, on les dédommage seulement de ce dont la vie les a privés. Et eux seuls savent aimer et se laisser aimer comme il faut: humblement et avec reconnaissance.

– La pitié dangereuse

Mais de même que les plantes ont dans une serre une croissance accélérée, tropicale même, ainsi les hallucinations dans l'obscurité: elles se déploient d'une façon confuse et fantasmagorique dans cette ambiance lourde et deviennent des lianes colorées qui vous étranglent; avec la vitesse du rêve, elles produisent et font défiler dans votre cervelle surchauffée les cauchemars les plus absurdes.

– La pitié dangereuse

N'y plus penser... c'est ce que vous désireriez, et vous éteignez la lumière parce qu'elle rend les pensées trop claires, trop réelles. Vous vous efforcez de vous réfugiez, de vous cacher dans l'ombre, vous vous déshabillez pour pouvoir respirer plus librement, vous jetez au lit, pour dormir et ne plus sentir. Mais les pensées, elles, ne reposent pas. Telles des chauves-souris, elles voltigent d'une façon confuse et spectrale autour de vos sens affaiblis, avides comme des rats elles rongent et creusent votre fatigue, si grande soit-elle.

– La pitié dangereuse

Pas un instant l'idée ne m'avait effleuré que sous cette couverture qui l'enveloppait, respirait, sentait, attendait le corps nu d'une femme qui comme toutes les autres désirait et voulait être désirée. Jamais, avec mes vingt-cinq ans, je n'aurais pu imaginer que les disgraciées de la nature, les malades, les trop vieilles, les exclues elles aussi puissent oser aimer. Car un jeune homme inexpérimenté se représente presque toujours le monde d'après ses lectures ou des récits. Avant de vivre sa propre vie, son imagination travaille sur des images et des modèles étrangers. Dans les livres, les pièces de théâtre ou les films (où la réalité est représentée d'une façon souvent simpliste et superficielle) ce sont presque exclusivement les êtres jeunes, beaux, les élus, qui s'aiment. Aussi avais-je pensé (...) qu'il fallait être particulièrement séduisant, doué et favorisé par le sort pour attirer l'amour d'une femme.

– La pitié dangereuse

C'est presque toujours un destin secret qui règle le sort des choses visibles et publiques; presque tous les événements mondiaux sont le reflet de conflits intimes. Un des plus grands secrets de l'Histoire est de donner à des faits infimes des conséquences incalculables; et ce n'était pas la dernière fois que l'anomalie sexuelle passagère d'un individu devait ébranler le monde entier (...) Car l'Histoire se sert de fils d'araignée pour tisser le réseau de la destinée. Dans son mécanisme merveilleusement agencé la plus petite impulsion déclenche les forces les plus formidables; ainsi, dans la vie de Marie-Antoinette,, les frivolités prennent une importance capitale, les événements apparemment ridicules des premières nuits, des premières années conjugales, façonnent non seulement son caractère, mais déterminent l'évolution de l'univers.

– Marie-Antoinette

Malheureusement pour eux, la Révolution est comme la mer une force de la nature ; la marée montante ne couvre pas la terre d'un seul bond, la vague au contraire se retire après chaque élan vigoureux, en apparence épuisée, mais en réalité afin de reprendre sa marche envahissante. Et jamais ceux qu'elle menace ne savent si la dernière vague ne sera suivie d'une autre plus forte, plus dangereuse.

– Marie-Antoinette

Les chefs du nouveau mouvement populaire, Mirabeau, Bailly, La Fayette, ne se doutent pas le moins du monde à quel point cette puissance déchaînée leur fera dépasser le but et les entraînera contre leur propre volonté ; car, en 1789, ceux qui seront plus tard les plus enragés révolutionnaires, Robespierre, Marat, Danton, sont encore des royalistes convaincus.

– Marie-Antoinette

C'est pour elle quelque chose de merveilleux que d'être acclamée par cette foule ardente, aimée par ce peuple inconnu : désormais elle jouit de l'amour de ces vingt millions d'hommes comme s'il lui revenait de droit, sans se douter qu'un droit comporte des devoirs et que l'amour le plus pur finit par se lasser quand il n'est pas réciproque.

– Marie-Antoinette

Versailles est construit pour prouver à la France que le roi est tout et le peuple rien.

– Marie-Antoinette

Car jamais une femme n'est plus honnête ni plus noble que quand elle cède librement et complètement à des sentiments qui ne trompent pas et que les années ont mis à l'épreuve, jamais une reine n'est plus royale que quand elle agit humainement.

– Marie-Antoinette

Aucun poète ne saurait imaginer contraste plus saisissant que celui de ces époux ; jusque dans les nerfs les plus ténus, dans le rythme du sang, dans les vibrations les plus faibles du tempérament, Marie-Antoinette et Louis XVI sont vraiment à tous les points de vue un modèle d'antithèse. Il est lourd, elle est légère, il est maladroit, elle est souple, il est terne, elle est pétillante, il est apathique, elle est enthousiaste. Et dans le domaine moral : il est indécis, elle est spontanée, il pèse lentement ses réponses, elle lance un « oui » ou un « non » rapide, il est d'une piété rigide, elle est éperdument mondaine, il est humble et modeste, elle est coquette et orgueilleuse, il est méthodique, elle est inconstante, il est économe, elle est dissipatrice, il est trop sérieux, elle est infiniment enjouée, il est calme et profond comme un courant sous-marin elle est toute écume et surface miroitante. C'est dans la solitude qu'il se sent le mieux, elle ne vit qu'au milieu d'une société bruyante. Il aime manger abondamment et longtemps, avec une sorte de contentement animal, et boire des vins lourds ; elle ne touche jamais au vin, mange peu et vite. Son élément à lui est le sommeil, son élément à elle la danse, son monde à lui, le jour, son monde à elle, la nuit ; ainsi les aiguilles au cadran de leur vie s'opposent constamment comme la lune et le soleil.

– Marie-Antoinette

Marie-Antoinette s'imagine que le monde entier est content et sans souci parce qu'elle-même est heureuse et insouciante. Mais tout en croyant, dans sa candeur, narguer la cour et se rendre populaire à Paris par ses folies, elle passe en réalité dans son luxueux carrosse à ressorts, pendant vingt années, devant le vrai peuple et le vrai Paris, sans jamais les voir.

– Marie-Antoinette

Seul est sans crainte celui qui ignore le danger.

– Marie-Antoinette

La messe commence aux sons de l'orgue ; au Pater Noster on tend un baldaquin argenté au-dessus du jeune couple ; alors seulement le roi signe le contrat de mariage, et après lui, selon un ordre hiérarchique soigneusement observé, tous les parents les plus proches. C'est un document prodigieusement long, plusieurs fois plié ; aujourd'hui encore, sur le parchemin jauni, on lit, maladroits et trébuchants, ces quatre mots : Marie-Antoinette-Josepha-Jeanne, péniblement tracés par la petite main de la fillette de quinze ans, et à côté – « mauvais signe », murmure-t-on une fois de plus – une énorme tache d'encre jaillie de sa plume rebelle, et de la sienne seule parmi tous les signataires.

– Marie-Antoinette

Et voici que tous les souvenirs, toutes les images ressurgissaient, auréolés d'une lumière dorée par son humeur joyeuse, elle se remémora son premier amour, non pas par une volonté délibérée de morosité comme quelque chose qu'on n'aime pas évoquer, mais comme un évènement qu'on voudrait tant revivre encore une fois, cet amour qu'on donne, qu'on ne vend pas…

– Printemps au Prater

Son amour en était resté au stade de la simple langueur qui admire de loin avec circonscription pour se perdre dans des poèmes et des rêves.

– Printemps au Prater

Et brusquement, n'y tenant plus, il demanda poliment si elle l'autorisait à faire quelques pas en sa compagnie. Il ne donna aucun motif pour la pure et simple raison que, en dépit de tous ses efforts, aucun argument valable ne s'était présenté à son esprit.Elle-même, bien qu'il eût longtemps atermoyé, se trouva surprise au moment critique où la question fut posée. Devait-elle acquiescer? Pourquoi pas? Surtout ne pas commencer à envisager l'issue de cette histoire. Puisqu'elle avait déjà revêtu le costume, elle tiendrait également le rôle; elle aussi, pour une fois, comme une fille de la bourgeoisie, elle irait au Prater avec son soupirant Peut-être même que ce serait amusant.Elle résolut donc d'accepter et déclara qu'elle le remerciait, mais il valait mieux qu'il ne l'accompagne pas, parce que pour lui ce serait du temps perdu. La fin de la phrase voulait dire oui.C'est ce qu'il comprit aussitôt et il marcha à ses côtés.

– Printemps au Prater

Elle lui promit comme un présent précieux, incomparable, fabuleux, ce qu'elle avait déjà abandonné à une centaine d'autres.

– Printemps au Prater

Dans sa chambre, il eût l'impression que le plancher vacillait légèrement sous ses pieds nus. Le sang battait à son front et, sous l'effet de la fatigue, il ne tarda pas à s'écrouler sur son lit.

– Printemps au Prater

Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rendu compte que le charme avait lentement tissé sa toile autour de leurs âmes ; peu à peu une chaleureuse intimité s'était mêlée à leurs joyeuses plaisanteries – tel un hôte inattendu et néanmoins bienvenu. Ils étaient devenus amis.

– Printemps au Prater

Un silence profond envahit la pièce ; le cœur serré, ils étaient remplis de la solennité de l'instant et l'on n'entendait rien d'autre que, dehors, sous les fenêtres, la voix forte et irrité de la grande ville étrangère qui continuait de gronder sans relâche, indifférente à la vie et à la mort.

– Printemps au Prater

Tous ses souvenirs s'envolèrent avec ce baiser, c'était le premier qu'elle n'eût jamais reçu. Le jeu auquel elle avait voulu se livrer avec le jeune homme était devenu la vie même, l'émotion même.

– Printemps au Prater

Comme le temps passait lentement! L'aiguille sur le cadran de bois de la vieille horloge avançait de façon tout à fait imperceptible. Et il sentait, toujours plus menaçante, la peur du soir, l'angoisse, enfantine, inexplicable, de la solitude dans cette chambre étrangère, une nostalgie violente qu'il ne pouvait nier plus longtemps. Il était tout seul dans cette ville gigantesque où battaient des millions de coeurs et personne ne lui parlait hormis cette pluie qui clapotait, sarcastique, personne ne lui prêtait attention, ne le regardait, lui qui luttait contre les larmes et les sanglots, honteux d'être pareil à un enfant, incapable d'échapper à cette inquiétude tapie derrière l'obscurité et qui le fixait, impitoyable, de son regard d'acier. Jamais il n'avait autant souhaité le réconfort d'une parole humaine.

– Printemps au Prater

Au-dessus des arbres la voûte des cieux si bleue, si étincelante, si pure, faisait penser à un saphir. Et le soleil dardait la magnificence de ses rayons dorés sur la splendeur impérissable et sans pareille de sa création : le printemps au Prater.

– Printemps au Prater

Mais elle se gardait bien de montrer son bonheur au grand jour ; souvent, lorsque sur ses lèvres s'ébauchait un sourire de pure félicité, elle le dissimulait aux autres, y compris à sa famille, avec une réserve farouche, comme elle aurait caché des larmes sur le point de jaillir. Car ce qu'elle vivait, elle voulait le préserver des regards étrangers, ainsi qu'une œuvre d'art aux mille facettes qui, dans un cri d'effroi, se briserait entre des doigts grossiers. Et elle protégea son bonheur et sa vie derrière des paroles insignifiantes, froides et éculées, afin qu'ils puissent passer par un grand nombre de mains sans être méjugés ni voler en éclats dépourvus de toute valeur.L'amour d'Erika Ewald

– Romans, nouvelles et théâtre

Dès les premières années de sa jeunesse, son caractère craintif, solitaire et réservé lui avait appris à ne pas considérer les objets comme froids et sans vie, mais à voir en eux des amis discrets et tendres qui confient des secrets à qui les écoute. Livres, tableaux, paysages et morceaux de musique lui parlaient, car elle avait conservé la faculté poétique propre à l'enfance de voir dans des corps peints, dans des objets inanimés, une réalité pleine de mouvement et riche en couleurs. Là avaient été ses bonheurs et ses fêtes solitaires avant que l'amour ne soit venu à elle.L'amour d'Erika Ewald

– Romans, nouvelles et théâtre

Tirée de "La peur": La peur est pire que le châtiment, parce qu'il est toujours déterminé, quelle que soit sa gravité, est préférable à l'affreuse attente indéterminée qui se prolonge à l'infini, horriblement.

– Romans et nouvelles / Stefan Zweig.I - Romans et nouvelles

- Me plaindre ! Je ne vois pas pourquoi. - Parce que je pensais à votre futur époux, cet homme d'argent insensible à tout, avec sa volonté de toujours acquérir plus - ne protestez pas, je n'ai nullement l'intention d'offenser votre mari pour qui j'ai toujours eu de l'estime -, et parce que je pensais à vous, à la jeune fille que vous étiez quand je suis parti. Parce que je ne parvenais pas à imaginer que vous, la solitaire éprise d'idéal qui n'avait eu pour la vie de tous les jours qu'ironie et mépris, vous puissiez devenir l'honorable épouse d'un individu ordinaire. RÊVES OUBLIÉS

– Romans et nouvelles / Stefan Zweig.I - Romans et nouvelles

Tiré de La confusion des sentiments Rien n'est plus passionnée que la vénération d'un jeune homme, rien n'est plus timide, plus féminin que son inquiète pudeur.

– Romans et nouvelles / Stefan Zweig.I - Romans et nouvelles

Si dépourvues de manière qu'elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d'un point d'appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. Elles ne supportent pas le néant, elles non plus.LE JOUEUR D ECHECS

– Romans et nouvelles / Stefan Zweig.I - Romans et nouvelles

Ce ne sont pas les êtres bien portants, sûrs d'eux-mêmes, gais, fiers et joyeux qui aiment vraiment, - ils n'ont pas besoin de cela ! Quand ils acceptent d'être aimés, c'est d'une façon hautaine et indifférente, comme un hommage qui leur est dû. Le don d'autrui n'est pour eux qu'une simple garniture, une parure dans leurs cheveux, un bracelet à leur poignet, et non le sens et le bonheur de leur existence. Seuls ceux que le sort a désavantagés, les humiliés, les laids, les déshérités, les réprouvés, on peut les aider par l'amour. Et quand on leur consacre son existence, on les dédommage seulement de ce dont la vie les a privés. Et eux seuls savent aimer et se laisser aimer comme il faut : humblement et avec reconnaissance.LA PITIE DANGEREUSE

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Dans le ciel, couraient ces turbulents nuages blancs qu'on ne voit qu'en mai et en juin, ces gais lurons, jeunes encore eux-mêmes et papillonnant, qui font la course sur la piste bleue pour se cacher soudain derrière de hautes montagnes, qui se rejoignent et s'échappent, tantôt se froissent en chiffon comme des mouchoirs, tantôt s'effilochent en minces rubans, puis finalement, facétieux, coiffent les monts de bonnets blancs. BRÛLANT SECRET

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On évalue toujours mal l'intensité d'un amour quand on l'évalue à son objet et non à l'aune de la tension qui y a préexisté, de cette vacuité sombre creusée par la frustration et la solitude et qui précède toujours tous les grands bouleversements du cœur. Il y avait là un sentiment lourd d'une vaine attente accumulée, prêt à se précipiter éperdument vers le premier objet qui lui semblait accessible. BRÛLANT SECRET

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Tous les bruits se sont tus et même la voix tremblante du vent de la lande n'est plus qu'un chant berceur et apaisant ; on entend le léger chuchotement des flocons quand un obstacle met un terme à leur chute vagabonde...DANS LA NEIGE

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ô enfance, étroite prison !Que de fois j'ai pleuré derrière tes barreauxQuand dehors, tout pailleté d'azur et d'or,Passait l'oiseau inconnu.ô nuits d'impatience, où je me déchirais les mainsAux verrous, — quand je sentais bouillonnerDans mon sang les désirs trop précoces —Puis, rompant mes fers, je trouvai libre , l'espace devant moi !A peine l'eus-je aperçu, que je pris mon essor :Le monde était à moi ! Mon coeur se répandit,Se consuma dans mille frissons ardents.Et pourtant avec le souvenir vient souvent le regret :ô délicieuse angoisse des premières aubes !Si je pouvais y retourner ! Comme j'étais pur et frais ![ p 39 ] ( traduction révisée )

– Romans et nouvelles / Stefan Zweig.I - Romans et nouvelles

En bas je sentais les eaux qui bruissaient doucement, et au-dessus de moi, coulant avec une musique qu'on ne peut entendre, le flot blanc de ce monde. Et peu à peu ce bruissement s'enfla et me pénétra dans le sang : je ne me sentis plus moi-même, je ne sus plus si cette respiration était la mienne ou si c'étaient les battements lointains du coeur du navire, je m'écoulais et dérivais moi-même dans l'incessant bruissement du monde au milieu de la nuit. AMOK

– Romans et nouvelles / Stefan Zweig.I - Romans et nouvelles

Parfois ce n'est qu'une seule et mince cloison qui sépare les enfants de ce que nous appelons le monde réel et un souffle de vent fortuit la leur ouvre brusquement.

– Brûlant secret

Pour les enfants, être envoyé au lit est une punition terrible, parce que c'est pour eux une humiliation évidente devant les grandes personnes, la preuve de leur faiblesse et de leur infériorité.

– Brûlant secret

Un petit battement rapide martelait son cœur : le premier soupçon.

– Brûlant secret

Elle était à cette époque décisive de la vie où une femme commence à regretter d'être demeurée fidèle à un époux qui, en réalité, n'a jamais été aimé, et où le pourpre coucher du soleil lui laisse encore un dernier choix (pressant!) entre la maternité et la féminité. A cette minute la vie, qui paraissait depuis longtemps déjà avoir été réglée d'une façon définitive, est de nouveau remise en question; pour la dernière fois l'aiguille magnétique de la volonté oscille entre la passion et la résignation à jamais. Une femme a alors à prendre la dangereuse décision de vivre sa propre destinée ou celle de ses enfants, d'être femme ou mère.(Brûlant secret)

– Brûlant secret

Mais, j'en suis bien certain, je n'ai jamais aimé la vie avec plus de passion et je sais à présent que tout homme commet un crime (le seul qui existe !) en se montrant indifférent devant n'importe laquelle de ses formes et de ses incarnations. Depuis que j'ai commencé à me comprendre moi-même, je comprends aussi une infinité d'autres choses : le regard d'un être plein de désir devant un étalage peut me bouleverser, les cabrioles d'un chien m'enthousiasmer. Désormais, je fais attention à tout, rien ne m'est indifférent. Je lis dans le journal (qu'autrefois je ne feuilletais que pour y chercher des distractions et des ventes aux enchères) mille faits quotidiens qui m'émeuvent ; des livres qui m'ennuyaient me révèlent soudain leur intérêt. Le plus remarquable, c'est que je peux à présent parler aux gens, même en dehors de ce qu'on appelle la conversation. Mon valet de chambre, que j'ai depuis sept années, m'intéresse ; je m'entretiens souvent avec lui ; le concierge devant qui autrefois je passais sans faire attention, comme devant une sorte de pilier mobile, m'a raconté ces jours derniers la mort de sa petite fille et j'en ai été plus ému que par les tragédies de Shakespeare. Et cette métamorphose (bien que, pour ne pas me trahir, je continue extérieurement à vivre dans les milieux où règne un ennui de bon ton) semble peu à peu transparaître. Nombre d'êtres humains sont tout à coup devenus cordiaux avec moi ; pour la troisième fois cette semaine des chiens inconnus sont venus vers moi dans la rue. Des amis me disent, avec une certaine joie, comme à quelqu'un qui a triomphé d'une maladie, qu'ils me trouvent rajeuni.

– Brûlant secret

Une fois que quelqu'un s'est trouvé lui-même, il ne peut plus rien perdre dans ce monde.

– Brûlant secret

Ainsi que la conversation le montrait, Edgar était très intelligent, un peu précoce même, comme la plupart des enfants maladifs qui sont restés longtemps dans la société des adultes, et ses sympathies ou ses antipathies atteignaient un degré de passion extraordinaire. Il ne paraissait jamais garder la mesure ; il parlait de chaque personne ou de chaque objet soit avec enthousiasme, soit avec une haine si violente qu'elle tordait son visage et lui donnait presque un aspect méchant et hideux. Quelque chose de sauvage et de primesautier, qui provenait peut-être de la maladie qu'il venait de surmonter, mettait dans ses paroles une ardeur fanatique et il semblait que sa gaucherie n'était qu'une crainte, péniblement refrénée, de sa passion.

– Brûlant secret

Il était conscient de sa totale incapacité à la solitude. Non désireux de faire plus intimement sa propre connaissance, il redoutait le face-à-face avec lui-même et évitait soigneusement pareil tête-à-tête. Il savait qu'il avait besoin de se frotter aux gens pour faire briller ses talents, sa nature chaleureuse et cordiale, et seul, il se sentait inutile et sans flamme comme une allumette dans sa boîte.

– Brûlant secret

Souvent la sagesse vient aux femmes quand la beauté les quitte.

– Brûlant secret

Et dès que quelqu'un a compris l'être humain qu'il y a en lui, il comprend tous les humains.

– Brûlant secret

La passion du jardin et caractère anglais:"Ces innombrables modestes petits jardins blottis même contre la maison la plus misérable, avec leurs quelques arbustes, leur couronne de fleurs et leur partie potagère - ce sont eux qui exercent un effet sédatif sur ce peuple, le protégeant de la nervosité, de l'incertitude et des bavardages intempestifs. Grâce à eux l'individu renouvelle jour après jour son calme et son sang-froid - quasi inconcevables pour nous qui ne sommes pas anglais- , et la nation entière sa force; et ce faisant ils nous offrent le spectacle grandiose de la constance morale, un spectacle presque aussi grandiose que celui de la nature.p.193

– Pays, villes, paysages

Mais le sens de la responsabilité nous exhorte à ne rien ignorer des traces vivantes et concrètes que l'histoire ne notre temps nous a laissées : car c'est seulement en nous tenant informés le plus sérieusement du monde que nous assumerons un passé terrifiant et par là même l'avenir.

– Pays, villes, paysages

La nostalgie printanière s'est apaisée, adoucie par mille prodiges, petits et grands.

– Pays, villes, paysages

Jusqu'aux plus fines ramifications de la fleur de la pensée.

– Pays, villes, paysages

Toutes les époques inscrivent leur histoire dans le paysage terrestre au moyen de signes différents et rien n'est plus merveilleux que de déchiffrer, de comprendre et d'aimer, en l'espace d'une heure, tel signe et tel autre de leur vitalité (aussi étrangers puissent-ils sembler l'un à l'autre).

– Pays, villes, paysages

Une nature qui apparaît elle-même comme la plus accomplie des œuvres d'art.

– Pays, villes, paysages

Toute vie qui ne se voue pas à un but déterminé est une erreur.

On peut tout fuir, sauf sa conscience.

Avoir peur, c'est mourir mille fois, c'est pire que la mort.

Une idée animée par le génie et portée par la passion est plus forte que tous les éléments réunis.

Seul l'individu introduit l'indépendance dans le monde, et toujours pour lui seul.

Quand on décrit le présent du Brésil, c'est déjà, sans le savoir, du passé qu'on parle. C'est seulement en ayant déjà son avenir en vue qu'on lui donne son véritable sens.

Le Brésil ne me fit pas une impression moins forte ; ne me fut pas une promesse moindre. […] Ici la civilisation créée par l’Europe pouvait se perpétuer et se développer en formes nouvelles et différentes.

Presque toujours, la responsabilité confère à l’homme de la grandeur.

La raison et la politique suivent rarement le même chemin.

Les hommes sont surtout fascinés par ce qui est le plus éloigné d'eux.

L'organisation émane des grands esprits, l'humain procède des petits.

L'unique droit qui reste à un homme n'est-il pas de crever comme il veut...

Les idées n'ont pas véritablement de patrie sur terre, elles flottent dans l'air entre les peuples.

Il est rare que la vérité rattrape le terrain perdu sur la légende.

Qu'est-ce qu'un serment ? Un mot, emporté par le vent.

Pour pouvoir aider les autres, il faut avoir soi-même ce sentiment que les autres ont besoin de vous.

On peut se sacrifier pour ses propres idées, mais pas pour la folie des autres.

Il ne sert à rien d'éprouver les plus beaux sentiments si l'on ne parvient pas à les communiquer.

Il est des heures vides, creuses, qui portent en elles le destin.

Vieillir n'est, au fond, pas autre chose que n'avoir plus peur de son passé.

La vérité à demi ne vaut rien, il la faut toujours entière.

La plupart des gens n'ont qu'une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n'arrive guère à les émouvoir.

L'histoire ne tolère aucun intrus, elle choisit elle-même ses héros et rejette sans pitié les êtres qu'elle n'a pas élus, si grande soit la peine qu'ils se sont donnée.

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