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Sorj Chalandon

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015) et Le Jour d'avant (2017).

Présentation de Sorj Chalandon (Wikipedia)

Sorj Chalandon, né à Tunis le 16 mai 1952[2], est un journaliste et écrivain français.

Livres de Sorj Chalandon

Citations de Sorj Chalandon (70)

Une blessure que rien ne pourra cicatriser, a dit le maire de Liévin.C'était cela. Une blessure ouverte. Et une douleur que le pays n'a jamais partagée. Malgré les déclarations et les promesses, le supplice de notre peuple s'est arrêté aux portes de l'Artois. Notre deuil n'a pas été national. A l'heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs. Le monde qu'ils incarnaient n'existait déjà plus. Jojo et ses amis sont morts trop tard pour être défendus par la Nation.p. 114

– Le Jour d'avant

À l'heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs. Le monde qu'ils incarnaient n'existait déjà plus.

– Le Jour d'avant

Sur son salaire de décembre 1974, les Houillères avaient enlevé trois jours à son homme. - Trois jours ! Et vous savez pourquoi ? Parce qu'il est mort au fond le 27. Voilà pourquoi. « Absence non garantie », c'est écrit là ! Pas justifiée, ça veut dire. Il lui a manqué trois jours pour finir le mois. Il était mort, merde ! C'est pas justifié ça ?

– Le Jour d'avant

Les mines de France avaient fermé les unes après les autres. En 1978, quatre ans après la catastrophe de Liévin, la fosse Saint-Amé a cadenassé ses grilles, et le puits 3bis a été comblé. Cinq ans plus tard, le chevaleret du 3 a été abattu comme un vieux chêne. Un éclat de son béton m'a servi de presse-papier. Mais le gibet métallique 3bis a été conservé. Pour le tourisme, pour la mémoire, pour ajouter aux larmes des crocodiles parisiens. Page 43, Grasset, 2017.

– Le Jour d'avant

Aller au bout de l'irrationnel oblige parfois à se confronter à la raison.

– Le Jour d'avant

— 42 garçons sont restés au fond par ma faute. J'étais responsable de leur sécurité et je passais mon temps à leur dire : « Si on fait trop de sécurité, on ne fait pas de rendement. » Le rendement, les économies, c'était l'obsession de la Compagnie. Une politique brutale imposée à tous. Page 287, Grasset, 2017.

– Le Jour d'avant

Une vie : une médaille. Une rondelle de ferraille pour un cœur brisé. C'était indigne, dégueulasse. L'idée d'hommage à nouveau m'a hanté. J'avais décidé de combattre le mépris des vivants. Page 45, Grasset, 2017.

– Le Jour d'avant

Mourir pour le profit de la Compagnie nationale des Houillères? C'est ça que tu veux Jojo? Crever comme ton oncle à vingt et un ans, les lunettes coulées sur le visage et les doigts soudés par la chaleur? Suer dans les entrailles de la terre pour engraisser les planqués du carreau? Passer tes jours à percer la nuit? C'est ça ton rêve, mon fils? Et si tu tombes à la fosse, tu auras gagné quoi? Qui te tiendra hommage? Deux écharpes tricolores venues d'une autre ville, un sous-ministre arrivé de Paris, un discours honteux sur le mauvais sort, trois fleurs payées par le syndicat et une garde d'honneur de copains qui n'oseront même pas regarder votre pauvre mère en face?Pages 18-19, Grasset, 2017.

– Le Jour d'avant

Je n'avais pas honte. Moi aussi, j'étais un ouvrier. Pour toujours. Paris ne changerait rien, je le savais. Mais il fallait que je quitte le bassin. Je ne voulais pas d'un horizon de terrils. De l'air âcre des cheminées. Je ne pouvais plus passer devant les grilles de la mine, croiser les gars sur leurs mobylettes. Baisser les yeux face aux survivants. Entendre le souffle des chevalements que seul mon Jojo avait le droit d'imiter. J'étais épuisé des hommes à gueules de charbon. Je ne supportais plus de voir leurs mains balafrées, entaillées, leurs peaux criblées à vie d'échardes noires. Les regards harassés me faisaient de la peine. Même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. Et mon frère disparu.Page 33, Grasset, 2017.

– Le Jour d'avant

— Lorsqu'il remonte au jour, le mineur n'est qu'un survivant. Même s'il est décrassé, il rapporte le charbon en surface. Il lui en reste dans les cheveux, dans le nez, au coin des yeux, entre les dents. La mine a pris la place de l'air dans ses poumons. Le mineur n'est pas mort, non. Mais il sait que la mort l'attendPage 287, Grasset, 2017.

– Le Jour d'avant

Je me suis assis, mon crayon inutile. Dans ce tableau, aucune autre couleur que le brun. Un camaïeu de sable et de pauvre. Un froc, d'ombres et de lumière, qui recouvre ses pieds et dissimule ses mains.Une capuche couvre sa tête. Son visage apparaît dans la lumière dorée. Sa peau est de même tristesse que la bure, que le mur, que le sol, entre ocre jaune et terre de Sienne. Il a les yeux levés, les lèvres ouvertes. il voit ce que personne n'a jamais vu. il prie.(à propos du Saint François, peint par Zurbaràn.)

– Profession du père / roman

Je me suis assis sur mon lit. Quatre jours. Mon enfance en éclats. Avant de me coucher, j'ai rassemblé mes carnets de croquis, mes peintures, mes pinceaux dans un sac. Pour la première fois, j'ai fait l'inventaire de ma petite vie. Mes vêtements tenaient dans une penderie et trois tiroirs. J'avais deux paires de chaussures, un manteau, quelques livres et une valise. Je n'avais plus rien, ni personne. (...)Je suis rentré à la nuit, il n'y avait plus rien. Seul l'écho de mes pas. Le salon, la salle à manger, la cuisine, leur chambre. Vides, tout.

– Profession du père / roman

Mon père a été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d'une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu'en 1958. Un jour, il m'a dit que le Général l'avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m'a annoncé qu'il allait tuer de Gaulle. Et il m'a demandé de l'aider. Je n'avais pas le choix. C'était un ordre. J'étais fier. Mais j'avais peur aussi…À 13 ans, c'est drôlement lourd un pistolet

– Profession du père / roman

Depuis toujours, je me demandais ce qui n'allait pas dans notre vie. Nous ne recevions personne à la maison, jamais. Mon père l'interdisait. Lorsque quelqu'un sonnait à la porte, il levait la main pour nous faire taire. Il attendait que l'autre renonce, écoutait ses pas dans l'escalier. Puis il allait à la fenêtre, dissimulé derrière le rideau, et le regardait victorieusement s'éloigner dans la rue. Aucun de mes amis n'a jamais été autorisé à passer notre porte. Aucune des collègues de maman. Il n'y a toujours eu que nous trois dans notre appartement. Même mes grands-parents n'y sont jamais venus.(p. 57)

– Profession du père / roman

Il a fait la moue. Laissé couler ses lèvres, son menton, son corps tout entier . Il a haussé les épaules comme on chasse une douleur. Et puis il a posé son regard sur moi. C'était doux, calme, étrange . Il m'a observé. Comme lorsque nous étions espions, dans les rues de mon enfance . Chacun derrière son mur, complices, porteurs de secrets, nos talkies-walkies à l'oreille . Il m'a contemplé, lèvres closes. Son silence sur nous, en voile de crêpe noir. Personne d'autre que le père et le fils. Le chef et son soldat à l'heure de la défaite. Ma mère était ailleurs, et les odeurs sombres et le froid du dehors et Noel bientôt . Nous nous tenions par les yeux. Nos vies, nos peaux , nos coeurs. Il venait d'avoir quatre vingt dix ans. J'en avais soixante et un . Son vieux fils. Nous avions les mêmes paupières tombées, la même bouche amère. Mon père sommeillait en moi.

– Profession du père / roman

Il y avait un mort avant le nôtre, des dizaines de voitures, un deuil en grand. Nous étions le chagrin suivant.

– Profession du père / roman

- Le whiskey, c'est une boisson écossaise, américaine, quoi. C'est une boisson d'homme, pas comme le vin, le pastis, toutes ces conneries françaises.

– Profession du père / roman

Mon père le disait souvent : l'héroïsme ne s'explique pas.

– Profession du père / roman

Recueillement(Samedi 23 avril 2011)Nous n'étions que nous, ma mère et moi. Lorsque le cercueil de mon père est entré dans la pièce, posé sur un charriot, j'ai pensé a une desserte de restaurant. Les croque-morts étaient trois. Visages gris, vestes noirs, cravates mal nouées, pantalons trop courts, chaussettes blanches et chaussures molles. Ni dignes, ni graves, ils ne savaient que faire de leur regard et de leurs mains. J'ai chassé un sourire. Mon père allait être congédié par des videurs de boites de nuit.

– Profession du père / roman

Quelque chose avait changé dans la pièce, dans mon cœur. Une fenêtre invisible s'était ouverte, laissant entrer le vent, l'hiver, le froid, le soulagement, surtout. J'avais la main sur mon inhalateur, mais je respirais normalement. J'avais enfin mis des mots sur mon silence. Et j'avais été entendu..

– Profession du père / roman

Il n'a jamais pensé qu'on pouvait aussi regarder le silence, qu'on pouvait voir le calme et la paix comme on regarde un lac.

– Une promesse

Dehors, il fait septembre, c'est-à-dire presque rien.

– Une promesse

Au nom de l'amitié, du respect et de la mémoire. [...] Au nom de ce qui reste, de ce qui doit rester. Au nom de l'automne qui fane les regards.

– Une promesse

Elle a ouvert le livre au milieu, au hasard. Elle aime surprendre les phrases sans qu'elles s'y attendent. Les phrases qui paressent, qui pensent qu'elles ont le temps. Qu'il y a tant et tant de pages avant elles, qu'elles peuvent sommeiller à l'ombre des mots clos.

– Une promesse

Etienne a expliqué que lorsqu'on aime très fort celui qui part, on peut le retenir encore. Il faut occuper la maison du mort, marcher en faisant du bruit, ouvrir les portes comme on va au travail, les fenêtres comme on fait entrer le soleil. Il a dit qu'il faut parler haut, rire, choquer les couverts et les assiettes comme si le repas était en train. Il a dit qu'il faut que l'eau coule, qu'il y ait des fleurs coupées dans les vases. Il a dit que les lumières doivent éclairer les pièces, que le lit doit être défait au soir et refait au matin. Il a dit qu'il faut respirer fort pour deux.

– Une promesse

Son mari n'a jamais aimé le dimanche. Il n'a jamais aimé son silence, sa torpeur, le raide de ses habits, le bar de son frère tout énervé de gosses. Il n'a jamais aimé les trottoirs pressés du matin, les promenades molles d'après-déjeuner, les mains d'hommes qui soulèvent les chapeaux, les parlotes d'angles de rues, le brusque désert du soir, les voix de radios, l'été, par les fenêtres ouvertes, les lampadaires du presque lundi.

– Une promesse

Etienne regarde sa femme. Elle est belle. Elle est là, dans leur nuit, tout près, attentive à ses riens.

– Une promesse

Elle a ouvert le livre au milieu, au hasard. Elle aime surprendre les phrases sans qu'elles s'y attendent. Les phrases qui paressent, qui pensent qu'elles ont le temps. Qu'il y a tant et tant de pages avant elles, qu'elles peuvent sommeiller à l'ombre des mots clos.Fauvette a lu à voix haute.- "Les solitudes d'eau sont lugubres. C'est le tumulte et le silence. Ce qui se fait là ne regarde plus le genre humain."

– Une promesse

Et marchant à la mort il meurt à chaque pas. Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père,Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espèreEt sans parler des corps qu'il faut ensevelirQu'est-ce donc oublier, si ce n'est pas mourir.Et puis, ils s'en vont. P.217

– Une promesse

Pour les gens du bourg, Fauvette et Étienne sont partis ensemble, le 21 novembre, à quatre heures du matin. Tout avait été paisible. C'est tout. Certains ont murmuré qu'on ne meurt pas comme ça, pour rien, à deux dans son lit. D'autres ont dit que la vie avait bien fait les choses, et chacun en est resté là.

– Une promesse

Si tu jettes une pierre à travers la vitre d'un pub, tu blesses deux poètes et trois musiciens, dit le proverbe irlandais.

– Mon traître

Je ne venais régulièrement en Irlande du Nord que depuis deux ans et j'avais des gestes d'invité. Je faisais sourire. Je poussais la porte d'un bar au lieu de la tirer, je regardais à gauche avant de traverser la rue, j'attendais que ma bière soit finie pour en commander une autre.

– Mon traître

J'ai parlé, jamais autant, je crois. Je lui ai raconté mes amitiés, mes amours aussi. Ces quelques filles qui ont préféré ma peau au bois des violons, qui n'aimaient de mon métier que la musique, qui me moquaient parce que je ne savais rien de l'actualité, d'un livre, d'un auteur ou d'un film. Qui rougissaient de moi en compagnie des autres. Qui m'ont tourné le dos dès que l'Irlande est entrée.

– Mon traître

Une chanson rebelle, avait dit Jim. Mais qui parlait de quoi ? Je ne savais pas. Tout m'échappait. Simplement, j'écoutais la douleur du violon et les notes en sanglots. Longtemps, je n'ai retenu des paroles irlandaises que leur harmonie, leur couleur, leur effet sur mes voisins de table.p.13

– Mon traître

Si tu jettes une pierre à travers la vitre d'un pub, tu blesses deux poètes et trois musiciens, dit le proverbe irlandais. P.28

– Mon traître

On raconte qu'après la mort d'un enfant, heurté par un blindé devant sa maison, les habitants de sa rue avaient repeint leurs façades. Toutes les façades, barbouillées de blanc en une soirée, du sol à hauteur d'homme. Le lendemain, la ruelle était parcourue d'un long ruban clair, peint sur deux mètres de haut. C'était en mai. Deux nuits plus tard, un parachutiste écossais a été abattu d'une seule balle dans la gorge par un tireur de toit. C'est en fouillant une à une les maisons basses et en interrogeant rudement la population que les soldats ont compris. Dans cette rue aux réverbères brisés, il fallait que les intrus se détachent du sombre. Il ne fallait pas les prendre pour un passant, pour un voisin pressé, il ne fallait pas les confondre avec la noirceur des briques. Il fallait qu'ils soient visibles, qu'ils se détachent, que tout ce blanc les cerne et les offre au fusil. Les soldats britanniques devenaient ainsi ombres, et donc cibles, et donc morts. Les habitants avaient repeint en blanc les murs de leur rue, pour qu'aucun ennemi n'en réchappe.

– Mon traître

"Si tu jettes une pierre à travers la vitre d'un pub, tu blesses deux poètes et trois musiciens", dit le proverbe irlandais.

– Mon traître

Pourquoi as-tu fait ça, Tyrone Meehan? Pourquoi fait-on ça, Tyrone Meehan? Qu'est-ce qui se brise en nous? Dis-le-moi, Tyrone Meehan. Il vient d'où, ce poison? De la tête? Du cœur? Du ventre? C'est une bataille ou un renoncement? C'est quoi, trahir, Tyrone Meehan? Ca fait mal? Ca fait du bien? Ca pourrait arriver à n'importe qui? (...)On croit qu'on va tenir, on le dit, on vit avec cette certitude et quelque chose arrive à l'âme qui est plus fort que tout? Et après? Comment fait-on après, lorsqu'on est traître, pour effleurer la peau des autres? Celle de ta femme, de ton fils, de tes amis, de tes camarades, des vieilles dames qui t'applaudissent sous la pluie quand tu honores la République. On fait comment pour embrasser la joue d'un trahi? Ca fait quoi, Tyrone Meehan, de tenir une épaule devant un lac noir, de serrer la main que l'on trompe, de vendre l'amitié, l'amour, l'espoir et le respect?(...)Et notre amitié? Un traitre est-il traitre tout le temps? La nuit? Le jour? Et quand il mange? Quand il rit? Quand il cligne de l'œil? On est traitre aussi quand on respire? Lorsqu'on regarde un soleil couchant? Lorsqu'on passe la porte d'une église? Lorsqu'on salue quelqu'un dans la rue? Lorsqu'on dit qu'il va pleuvoir en regardant le ciel? On est traitre quand on remonte le col de sa veste pour avoir moins froid?

– Mon traître

Personne ne naît tout à fait salaud, petit Français. Le salaud, c'est parfois un gars formidable qui renonce.

– Mon traître

L'antinationalisme, c'est le luxe de l'homme qui a une nation.

– Le quatrième mur

- Georges, connais-tu Victor Hugo? J'ai ouvert la bouche en grand. Le phalangiste a ajusté son arme, regard perdu dans le jour tombé. - Tu connais?"Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends..." a récité le tueur. J'ai tremblé à mon tour. Mon corps, sans retenue. J'ai pleuré. Tant pis. (...)"J'irai par la forêt, j'irai par la montagne,Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit".Et puis il a tiré. Deux coups. Un troisième, juste après. Cette fois sans trembler, sans que je sente rien venir. Son corps était raide de guerre. Mes larmes n'y ont rien fait. Ni la beauté d'Aurore, ni la fragilité de Louise, ni mon effroi. Il a tiré sur la ville, sur le souffle du vent. IL a tiré sur les lueurs d'espoir, sur la tristesse des hommes. Il a tiré sur moi, sur nous tous. Il a tiré sur l'or du soir qui tombe, le bouquet de houx vert et les bruyères en fleur.

– Le quatrième mur

Le théâtre était devenu mon lieu de résistance. Mon arme de dénonciation. À ceux qui me reprochaient de quitter le combat, je répétais la phrase de Beaumarchais : Le théâtre? "Un géant qui blesse à mort tout ce qu'il frappe."

– Le quatrième mur

Une joie féroce me labourait. J'ai eu honte. Je n'avais pas peur. J'ai eu honte. J'étais en enfer. J'étais bien. Terriblement bien. J'ai eu honte. Je n'échangerai jamais cet effroi pour le silence d'avant. Chapitre 17 : Le Chœur

– Le quatrième mur

La plainte du vent était revenue. Le souffle de la mer. Le vieux Palestinien s'est retourné sur le flanc, coude à terre et la joue dans la main. Il m'a observé. J'ai secoué la tête. Non, je ne pleurais pas. Je n'avais plus de larmes. Il m'a dit qu'il fallait en garder un peu pour la vie. Que j'avais droit à la peur, à la colère, à la tristesse.(...) Sous sa moustache usée, il avait les lèvres ouvertes. J'ai cru qu'il allait m'embrasser. Il m'a observé. Il cherchait quelque chose de moi. Il est devenu grave.— Tu as croisé la mort, mais tu n'as pas tué, a murmuré le vieil homme.Je crois qu'il était soulagé. Il a allumé une cigarette, s'est assis sur ses talons. Puis il s'est tu, regardant la lumière fragile du dehors.Et je n'ai pas osé lui dire qu'il se trompait.

– Le quatrième mur

Vous ne savez pas. Personne ne sait ce qu'est un massacre. On ne raconte que le sang des morts, jamais le rire des assassins.

– Le quatrième mur

L'air était malsain, fétide, lourd comme un fruit corrompu. Partout, aux carrefours, des amas d'ordures finissaient de brûler. Aux odeurs fermentées, le feu ajoutait son écœurante fumée grise. Des enfants aux pieds nus pataugeaient dans ce jus. Ils couraient après notre voiture rouge et blanche en riant. Marwan les chassait de la main. Chapitre 11 : Imane

– Le quatrième mur

Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne. Proposer à un chiite d'être le page d'un maronite. Tout cela n'avait aucun sens. Je lui ai dit qu'elle avait raison. Ses remarques étaient justes. La guerre était folie ? Sam disait que la paix devait l'être aussi. Il fallait justement proposer l'inconcevable. Monter Antigone sur une ligne de feu allait prendre les combats de court. Ce serait tellement beau que les fusils se baisseraient. Chapitre 8 : Jean Anouilh

– Le quatrième mur

- Il t'a rendu ton passeport?J'ai hoché la tête.- Qu'est-ce qu'il faisait avec la tomate? j'ai demandé- Il voulait savoir si j'étais palestinien.Les Syriens faisaient la chasse aux combattants d'Arafat.Quand ils arrêtaient un homme, ils lui montraient une tomate et lui demandaient de nommer le légume. Avec son accent, le Libanais répondait "banadora" et le Palestinien "ban'dora". Des centaines avaient été arrêtés comme ça.- Pourquoi ils ne répondent pas comme un Libanais?Marwan m'a regardé de côté.- Parce qu'ils ont leur fierté.

– Le quatrième mur

J'avais hurlé qu'ailleurs, dans des berceaux, des bébés avaient eu la gorge tranchée. Que des enfants avaient été hachés, dépecés, démembrés, écrasés à coups de pierres. Et ma fille pleurait pour une putain de glace? C'était ça, son drame? Une boule au chocolat tombée d'un cornet de biscuit?

– Le quatrième mur

La tragédie, c’est gratuit. C’est sans espoir. Ce sale espoir qui gâche tout. Enfin, il n’y a plus rien à tenter. C’est pour les rois la tragédie.

– Le quatrième mur / roman

Le client raconte, le biographe écrit. C'est son devoir, sa fonction, son rôle. Et peu importe si tout est trop beau ou trop calme.

– La Légende de nos pères

A mon frère, il a parlé du convoi du 27 avril 1944. Des six chiffres tatoués sur son avant-bras gauche. Il a raconté son retour, seul. Les drapeaux fanés qui l'avaient accueilli. Son réseau sans honneurs, sans hommages, sans rien.La guerre redevenue la paix, les prisonniers errants, les soldats jetés aux civils par milliers. Les douleurs qui glacent, les bravoures qui ennuient, les désarrois qui agacent aussi. Son retour de camp, c'était cela. Des résistants en trop,des déportés en plus, une humanité barbelée dont on n'a su que faire.

– La Légende de nos pères

Paupières closes, mains posées sur les accoudoirs du fauteuil, canne entre les genoux, il a chanté. Comme s'il était seul, ou fou, ou fatigué de tout.Je viens de fermer ma fenêtreLe brouillard qui tombe est glacéJusque dans ma chambre, il pénètreNotre chambre pleure le passé... Sa voix était rocaille, sourde, en éclats de briques.— Vous connaissez ?— Oui, j'ai répondu. La musique, pas les paroles.Le vieil homme a souri. ... Il a dit que souvent, c'était ainsi. De la guerre, les gens d'aujourd'hui connaissaient la musique, mais pas les paroles...— Cette chanson s'appelle «Seule ce soir», elle était chantée par Léo Marjane en 1941....Encore, il a chanté.Dans la cheminée le vent pleureLes roses s'effeuillent sans bruitL'horloge, en marquant les quarts d'heure,D'un son grêle berce l'ennui.

– La Légende de nos pères

P. 66 - J'ai raconté mon enfance. Mon père sans confidences, ma mère sans profession, mon frère sans yeux. J'ai avoué ma solitude...

– La Légende de nos pères

Mon père était mort. Et avec lui ma part de fierté. Ce sillon d'histoire me manquait.

– La Légende de nos pères

"On fait son deuil.C'est effroyable, mais on le fait.Après avoir été au loin, au plus profond, creusé par l'absence et le silence,sans air, sans lumière, sans souffle, sans pensée, sans rêve , sans voix, après avoir perdu la faim, la foi, les nuits, après avoir tremblé à l'infini, après avoir eu froid tous les jours sans l'autre, tous ces gestes sans l'autre .......On défroisse le linceul qui nous couvrait aussi, on caresse l'étoffe, on la regarde encore,on la plie avec soin, on fait son deuil , mais on ne revient pas d'un rendez- vous manqué."

– La Légende de nos pères

Son retour de camp, c'était cela. Des résistants en trop, des déportés en plus, une humanité barbelée dont on n'a su que faire.

– La Légende de nos pères

Comment approcher l'évident, le simple, des feuilles qui frissonnent. Parce qu'écrire frissonner, c'est déjà s'éloigner de la feuille. Elles ne frissonnent pas, les feuilles. Elles font tout autre chose que ce qu'en dit le vent. Elles ne bougent pas, ne remuent pas, ne palpitent pas. Elles feuillent. Voilà, elles feuillent, les feuilles. Et le ciel, il nuage.

– La Légende de nos pères

L'odeur du tabac brun a la voix de mon père.

– La Légende de nos pères

- Nous n'attendions pas des honneurs insignes, des récomprenses exceptionnelles, des traitements de faveur. Nous ne nous apprêtions pas à jouer le rôle de héros nationaux... L'un des gars a dit ça devant la tombe ouverte. C'était le seul que mon père appelait "compagnon". Ils avaient combattu ensemble dans une section du Loiret, puis en région parisienne. Ils avaient été arrêtés ensemble, déportés ensemble. Et ils étaient revenus de camp avec du cœur en moins.

– La Légende de nos pères

Parfois dans l'obscurité, après m'avoir giflé, il passait ses doigts sous mes yeux. Il voulais savoir si je pleurais. Je savais qu'il aurait ce geste. Dès les premiers coups, je le savais. Il terminait toujours ses punitions en vérifiant ma douleur. Mais je ne pleurais pas. Jamais je n'ai pleuré. "Mais pleure donc !", suppliait ma mère. Pendant que je protégeais mon visage, je glissais les doigts dans ma bouche. Je les mouillais de salive et barbouillais mes joues. Alors il prenait ma bave pour des larmes, certain que son diable de fils avait enfin compris la leçon.

– Retour à Killybegs

Je n'ai jamais reconnu d'élégance à mon ennemi. Je cherchais à le tuer, il cherchait à m'abattre. La guerre n'avait jamais été rien d'autre.

– Retour à Killybegs

Il écoutait mes yeux, pas mes réponses.

– Retour à Killybegs

Ce n'était ni méchant ni moqueur. Mais l'impression qu'il y avait toujours un jugement derrière le rideau. Les Britanniques surveillaient nos gestes, l'IRA surveillait notre engagement, les curés surveillaient notre pensée, les parents surveillaient notre enfance et les fenêtres surveillaient nos amours. Rien ne nous cachait jamais.

– Retour à Killybegs

Dans la rue, un crieur de journaux vendait le Belfast Telegraph. Il hurlait des centaines de morts, un millier de blessés. Moi, j'ai vu un bras. Je n'ai pas pleuré. J'ai fait comme tous ceux qui passaient. Mon index et mon majeur sur mon front, ma poitrine, mon épaule gauche, mon épaule droite. Au nom du père et de tous les autres. J'avais décidé de ne plus être un enfant.

– Retour à Killybegs

J'ai de la fièvre. Le jour tarde. J'attends toujours ce lambeau de clarté. J'ai froid de mon pays, mal de ma terre. Je ne respire plus, je bois. La bière coule en pleurs sur ma poitrine. Je sais qu'ils m'attendent. Ils vont venir. Ils sont là. Je ne bougerai pas. Je suis dans la maison de mon père. Je les regarderai en face, leurs yeux dans les miens, le pardon du fusillé offert à ses bourreaux.

– Retour à Killybegs

Mon oncle ne buvait plus depuis 10 ans. Un soir, il avait renversé sa voiture, heurtant un poteau, puis un arbre et roulant dans le fossé. Hilda et lui revenaient de chez le médecin. Les analyses de sa femme n'étaient pas bonnes. Ils n'auraient pas d'enfant, jamais. Rien d'autre qu'elle et lui, chaque matin, chaque soir, tous les jours de la vie. Et il en serait ainsi jusqu'à ce que l'un parte et que l'autre le suive.En chemin, ils avaient bu pour oublier. Ils avaient traversé la frontière en criant, hurlant adieu aux Brits par la fenêtre ouverte. Et vive la République ! Et revoilà enfin le pays ! Et il a dérapé sur son sol. La voiture s'est retournée. Lawrence a vécu. Hilda est morte. Depuis, mon oncle avait remplacé l'ivresse par le silence.

– Retour à Killybegs

J'ai pris peur de l'autre en moi. Je me suis dégoûté. Toute ma vie j'avais recherché les traîtres, et voilà que le pire de tous était caché dans mon ventre. 

– Retour à Killybegs

- Tu serais quoi si tu n'étais pas irlandais, avait demandé le patron du Mullin's.- Je serais honteux, lui avait répondu mon père.

– Retour à Killybegs

Le regard d'Antoine a été l'un des plus beaux jamais portés sur moi, et aussi l'un des derniers.Lorsque le petit Français me regardait, je m'aimais. Je m'aimais dans ce qu'il croyait de moi, dans ce qu'il disait de moi, dans ce qu'il espérait. Je m'aimais, lorsqu'il marchait à mes côtés comme l'aide de camp d'un général. Lorsqu'il prenait soin de moi. Qu'il me protégeait de son innocence. Je m'aimais, dans ses attentions, dans la fierté qu'il me portait. Je m'aimais, dans cette dignité qu'il me prêtait, dans ce courage, dans cet honneur. J'aimais de lui tout ce que son coeur disait de moi. Lorsque Antoine me regardait, il voyait le Fianna triomphant, le compagnon de Tom Williams, le rebelle de Crumlin, l'insoumis de Long Kesh. Lorsqu'il me regardait, Danny Finley était vivant.

– Retour à Killybegs
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