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Marguerite Yourcenar

Née à Bruxelles le 8 juin 1903, Marguerite de Crayencour voyage en Suisse et en Italie avant de se fixer aux États-Unis en 1958. Grand Prix national des Lettres en 1974, elle fut la première femme élue à l'Académie française en 1980. Elle est décédée le 17 décembre 1987 dans l'île des Monts-Déserts.

Présentation de Marguerite Yourcenar (Wikipedia)

Marguerite Yourcenar[1], pseudonyme de Marguerite Cleenewerck de Crayencour, née le 8 juin 1903 à Bruxelles et morte le 17 décembre 1987 à Bar Harbor dans l'État du Maine (États-Unis), est une écrivaine française (naturalisée américaine en 1947). Romancière, nouvelliste et autobiographe, elle est aussi poétesse, traductrice, essayiste et critique littéraire. Elle fut la première femme élue membre de l'Académie française en 1980.

Livres de Marguerite Yourcenar

Citations de Marguerite Yourcenar (203)

La couleur est l'expression d'une vertu cachée

– Ecrit dans un jardin

Toute eau aspire à devenir vapeur, et toute vapeur à redevenir eau.

– Ecrit dans un jardin

Les racines enfoncées dans le sol, les branches protectrices des jeux de l'écureuil, du nid et des ramages des oiseaux, l'ombre accordée aux bêtes et aux hommes, la tête en plein ciel. Connais-tu une plus sage et plus bienfaisante manière d'exister ?

– Ecrit dans un jardin

Le paquebot flottait mollement sur les eaux lisses, comme uneméduse à l'abandon.

– Nouvelles orientales

Tu m'as menti, Wang Fo, vieil imposteur: le monde n'est qu'un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes. Le royaume de Han n'est pas le plus beau des empires, et je ne suis pas l'Empereur.

– Nouvelles orientales

Il va sans dire que Marko reconquit le pays et enleva la belle fille qui avait éveillé son sourire, mais ce n'est ni sa gloire, ni leur bonheur qui me touche, c'est cet euphémisme exquis, ce sourire sur les lèvres d'un supplicié pour qui le désir est la plus douce torture.

– Nouvelles orientales

Kâli, la déesse terrible, rôde à travers les plaines de l'Inde. On la rencontre simultanément au Nord et au Sud, et à la fois dans les lieux saints et dans les marchés. Les femmes tressaillent sur son passage ; les jeunes hommes, dilatant les narines, s'avancent sur le seuil des portes, et les petits enfants qui vagissent savent déjà son nom. Kâli la Noire est horrible et belle. Sa taille est si fine que les poètes qui la chantent la compare au bananier. Elle a des épaules rondes comme le lever de la lune d'automne ; des seins gonflés comme des bourgeons près d'éclore ; ses cuisses ondoient comme la trompe de l'éléphanteau nouveau-né, et ses pieds dansants sont comme de jeunes pousses. Sa bouche est chaude comme la vie ; ses yeux profonds comme la mort. Elle se mire tour à tour dans le bronze de la nuit, dans l'argent de l'aurore, dans le cuivre du crépuscule, et, dans l'or de midi, elle se contemple. Mais ses lèvres n'ont jamais souri ; un chapelet d'ossements s'enroule autour de son cou mince, et, dans sa figure plus claire que le reste de son corps, ses vastes yeux sont purs et tristes. Le visage de Kâli, éternellement mouillé de larmes, est pâle et couverts de rosée comme la face inquiète du matin.

– Nouvelles orientales

Quand il eut quinze ans, son père lui choisit une épouse et la prit très belle, car l'idée du bonheur qu'il procurait à son fils le consolait d'avoir atteint l'âge où la nuit sert à dormir.

– Nouvelles orientales

De même qu'il n'y a pas d'amour sans éblouissement du coeur,il n'y a guère de volupté véritable sans émerveillement de la beauté.

– Nouvelles orientales

Nous sommes tous incomplets, dit le Sage. Nous sommes tous partagés, fragments, ombres, fantômes sans consistance. Nous avons tous cru pleurer et cru jouir depuis des séquelles de siècles. Kali décapitée

– Nouvelles orientales

L'alcool de riz déliait la langue de cet artisan taciturne, et Wang ce soir-là parlait comme si le silence était un mur, et les mots des couleurs destinées à le couvrir. Comment Wang-Fo fut sauvé

– Nouvelles orientales

Elle s'était trouvée mal quand les paysans étaient rentrés à l'aube du troisième jour avec leur charge sanglante sur une mule éreintée, et ses voisines avaient dû la ramener dans la maisonnette où elle habitait à l'écart depuis son veuvage, mais, sitôt revenue à elle, elle avait insisté pour offrir à boire à ses vengeurs.Les jambes et les mains encore tremblantes, elle s'était approchée tour à tour de chacun de ces hommes qui répandaient dans la chambre une odeur presque intolérable de cuir et de fatigue, et comme elle n'avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu'elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d'y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d'automne se lève sur leurs tombes.C'est à ce moment-là qu'elle aurait dû leur confesser toute sa vie, confon­dre leur sottise ou justifier leurs pires soupçons, leur corner aux oreilles cette vérité qu'il avait été à la fois si facile et si dur de leur dissimuler pendant dix ans son amour pour Kostis, leur première rencontre dans un chemin creux, sous un mûrier où elle s'était abritée d'une averse de grêle, et leur passion née avec la soudaineté de l'éclair par cette nuit orageuse; son retour au village, l'âme tout agitée d'un remords où il entrait plus d'effroi que de repentir; la semaine into­lérable où elle avait essayé de se priver de cet homme devenu pour elle plus nécessaire que le pain et l'eau; et sa seconde visite à Kostis, sous prétexte d'approvisionner de farine la mère du pope qui ménageait toute seule une ferme dans la montagne (...).

– Nouvelles orientales

Je vais mourir, fit-il péniblement. Je ne me plains pas d'un sort que je partage avec les fleurs, avec les insectes, avec les astres. Dans un univers où tout passe comme un songe, on s'en voudrait de durer toujours. Je ne me plains pas que les choses, les êtres, les cœurs soient périssables, puisqu'une part de leur beauté est faite de ce malheur. Ce qui m'afflige, c'est qu'ils soient uniques.Le dernier amour du prince Genghi

– Nouvelles orientales

Ces gens savaient que les fleuves, comme les routes, ne conduisent jamais qu'à des endroits prévus, repérés sur des cartes, et dont chacun n'est que la continuation d'un autre. Ils n'éprouvaient ni l'effroi ni le désir de se trouver ailleurs, et peut-être il n'existe pas d'ailleurs, comme il n'existe pas d'issue. Il n'y a que des hommes et des femmes qui tournent dans un cirque infranchissable, sur un lac dont ils n'effleurent que la surface, et sous un ciel qui leur est fermé.

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

« C'était leur voyage de noces. Le train filait vers la Suisse banale : assis dans le compartiment réservé, ils se tenaient par la main. Un silence pesait sur eux. Ils s'aimaient, ou du moins l'avaient cru, mais leurs amours, différentes l'un de l'autre, ne servaient qu'à leur prouver combien ils se ressemblaient peu. Elle, confiante, presque heureuse, effrayée toutefois de cette vie nouvelle qui allait commencer (…) ; lui, plus expérimenté, sentant toute la fragilité du sentiment qui l'avait poussé vers cette jeune fille, destinée à devenir banale quand elle serait devenue femme.

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

Ou bien se laisserait-il doucement atteindre par la cécité conjugale et paternelle qu'il avait raillée chez les autres, vaincu (on est toujours vaincu) par la vie qui tend à couler tous les êtres dans des moules identiques ?Le premier soir.

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

Était-il possible que, depuis si longtemps qu'ils y pensent, les hommes n'eussent pas compris que la beauté est incommunicable, et que les êtres, pas plus que les choses, ne se pénètrent pas?

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

Il avait cessé de la posséder depuis que la mort, visiblement, s'était installée en elle : Amande était devenu pour lui une sorte de dévotion triste.

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

Il pleuvait. Les toits obliques des maisons basses faisaient penser à de grands miroirs destinés à capter les spectres de la lumière morte.

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

Il se demanda ce qu'elle pensait. Pensait-elle à cela ? Ou, pour mieux dire, pensait-elle ? Tant de femmes ne pensent à rien. Était-elle vraiment assez simple pour attendre de la vie la révélation d'un secret, quand elle ne nous apporte que d'incessants rabâchages ? Finirait-elle par implorer d'un amant le bonheur qu'il ne lui aurait pas donné, qu'un autre ne lui donnerait pas non plus, parce qu'il ne le possèderait pas ? Se figurait-elle que l'on a dans son portefeuille le bonheur, comme un chèque qu'il ne s'agit que d'endosser, Il est des chèques sans provision. Il eut envie de rire à l'idée qu'elle allait demain l'accuser d'escroquerie.Le premier soir.

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

"Il se dit, comme il se l'était dit fréquemment [...] que la plupart des moments de notre vie seraient délicieux si l'avenir ou le passé n'y projetaient pas leur ombre, et que nous ne sommes malheureux d'ordinaire que par souvenir ou par anticipation."

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

"Il sourit de penser que l'on se fait à tout, même à vivre, et que, dans dix ans, il aurait le malheur d'être heureux."

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

Le train s'arrêta pour la douane : ils furent soulagés que cessât leur immobilité en marche. La portière s'ouvrit : il descendit le premier, lui tendit les mains. Elle sauta sur le quai, d'un bond léger qui lui rappela l'Andromède d'un bas-relief de Rome. Il en fut flatté : elle était déjà sa chose. Les formalités de visite furent courtes ; les employés eurent des égards discrets pour la jeune femme ; sa vanité d'homme s'y complut, et il se sentit moins triste.(Extrait de "Le premier soir")

– Conte bleu / Le Premier soir / Maléfice

[ ...]certains sérieux spécialistes des recherchesparapsychiques(1), tel Ian Stevenson affirment quec'est dans les divagations de très jeunes enfants que seretrouvent le mieux les pistes menant avant la vie, àsupposer toutefois qu'il existe de telles pistes, et quenous puissions les suivre.1. Ici, l'adjectif « sérieux » pose toujours un problème. Mais gardons-nousd'opposer à l'ensemble des phénomènes parapsychiques un « non » delâcheté ou d'inertie, aussi conventionnel que le « oui » du croyant à l'égardde dogmes qu'il ne peut ni prouver ni expliquer. Seule, une observationattentive peut faire reculer ici le « mystère », qui se confond avec notreignorance.2. Ian Stevenson. M.D. - Twenty cases suggestive or reincarnation, New York, Society for Psychical Research, 1966.

– Mishima ou La vision du vide

Avant de quitter son bureau, il a laissé sur la table unbout de papier : « La vie humaine est brève, mais jevoudrais vivre toujours. » La phrase est caractéristi-que de tous les êtres assez ardents pour être insatia-bles. À bien y penser, il n'y a pas contradictions entrele fait que ces quelques mots ont été écrits à l'aube, etle fait que l'homme qui les a écrits sera mort avant lafin de la matinée.p. 117.Quelqu'un peut-il m'expliquer cette non contradiction ? Cette approbation ?

– Mishima ou La vision du vide

Même au cours de la vie la plus éclatante et la plus comblée, ce que l'on veut vraiment faire est rarement accompli, et des profondeurs ou des hauteurs du Vide, ce qui a été, et ce qui n'a pas été semblent également des mirages ou des songes.

– Mishima ou La vision du vide

Cette fée folle a ans dote mis en lui le grain dedémence jugé naguère nécessaire au génie ; elle lui a en tout cas procuré ces rallonges de deux générations,parfois davantage, que possède en de deçà de sa naissanceun enfant ayant grandi près d'une vielle personne.p. 20

– Mishima ou La vision du vide

Yourcenar compare Yukio Mishima (Kimitake Hitaoka) à d'Annunzio et à Cocteau, grands poètes qui ont su organiser leur publicité, à Cocteau dont l'art tient du sorcier, celui de Mishima du visionnaire.Même ces solitaires-nés qu'étaient Hardy et Conrad. à peu près dénués d'affinités avec la subculturede leur temps, ont consenti à dénaturer certainsouvrages dans le sens du goût populaire : tels grandsromans, comme Lord Jim, ont été de toute évidencecomposés en hâte et compulsivement jusqu'au bout,tout ensemble pour traduire l'image la plus profonde qu'un homme se fait de la vie et pour payer à tempsles factures d'un ménage bourgeois.[ ... ]Il semble impossible que lemédiocre, le factice, le préfabriqué de la littératureproduite à l'usage des masse lisantes, mais nonpensantes qui s'attendent à ce que l'écrivain luirenvoie l'image qu'elles se se font du monde, contrairementà ce à quoi son propre génie l'oblige, n'envahissentpas souvent les oeuvres véritables, et c'est unproblème que nous aurons à résoudre à propos de « La Mer de la fertilité».Pages 29-30.

– Mishima ou La vision du vide

Il y a deux sortes d'êtres humains : ceux qui écartent la mort de leur pensée pour mieux et plus librement vivre, et ceux qui, au contraire, se sentent d'autant plus sagement et fortement exister qu'ils la guettent dans chacun des signaux qu'elle leur fait à travers les sensations de leur corps ou les hasards du monde extérieur. Ces deux sortes d'esprits ne s'amalgament pas. Ce que les uns appellent une manie morbide est pour les autres une héroïque discipline. C'est au lecteur à se faire une opinion.p.109

– Mishima ou La vision du vide

Récit presque clinique d'un cas particulier, Confessions d'un Masque offre en même temps l'image de la jeunesse entre 1945 et 1950, non seulement au Japon, mais un peu partout, et vaut encore jusqu'à un certain point pour la jeunesse d'aujourd'hui. Court chef-d'oeuvre tout ensemble de l'angoisse et de l'atonie, ce livre n'est pas sans faire penser, en dépit du sujet différent et de sa position sur la carte, à l'Etranger à peu près contemporain de Camus; j'entends par là qu'il contient les mêmes éléments d'autisme.Un adolescent assiste, sans les comprendre, à supposer qu'il y ait à comprendre, à des désastres sans précédent dans l'histoire, quitte l'Université pour l'usine de guerre, rôde dans les rues incendiées comme il l'eût fait du reste, s'il avait vécu à Londres, à Rotterdam, ou à Dresde, au lieu de vivre à Tokyo.

– Mishima ou La vision du vide

La grand-mère, elle, est un personnage. Sortie d'une bonne famille de samouraïs, arrière petite-fille d'un daïmio (autant dire d'un prince), apparentée même à la dynastie des Tokugawa, tout un Japon ancien, mais déjà en partie oublié, persiste en elle sous la forme d'une créature maladive, un peu hystérique, sujette aux rhumatismes et à des névralgies crâniennes, mariée sur le tard, faute de mieux, à un fonctionnaire de moindre rang. Cette inquiétante aïeule semble avoir vécu dans ses appartements, où elle confinait le petit.

– Mishima ou La vision du vide

En fait, comme tant de familles grandes-bourgeoises de l'Europe du même temps, la lignée paternelle de Mishima ne se détache guère de la paysannerie qu'au début du XIXème siècle pour accéder aux diplômes universitaires, alors rares encore et fort prisés, et à des postes plus ou moins élevés de fonctionnaires d'Etat. Le grand-père fut gouveneur d'une île, mais prit sa retraite à la suite d'une affaire de corruption électorale. Le père, employé de ministère, fait figure de bureaucrate morose et rangé, compensant par sa vie circonspecte les imprudences de l'aïeul.

– Mishima ou La vision du vide

L'Empereur... Tenno heïka Banzaï! (Longue vie à l'Empereur!) sera le dernier cri de Mishima mourant et du compagnon qui mourut avec lui. Il lui importe peu qu'Hirohito, fidèle en cela au rôle auquel le restreignent les circonstances, soit un chef d'assez médiocre envergure (encore qu'il ait pris au cours de son règne, poussé peut-être par son entourage, deux décisions que Mishima ne pouvait que désapprouver, l'écrasement du coup d'Etat militaire de 1936 et la renonciation à son rang de divinité solaire).

– Mishima ou La vision du vide

EXTRAIT DE LA POST-FACE ECRITE PAR M. YOURCENAR:"J'ai goûté pour la première fois avec Anna Soror... le suprême privilège du romancier, celui de se perdre tout entier dans ses personnages, ou de se laisser posséder par eux.

– Anna, soror...

Les sept provinces du Nord étaient, pour dire le vrai, définitivement perdues; l'Espagne, mal remise du coup de vent qui avait emporté ses navires, ne pouvait plus prétendre patrouiller ces longues côtes, dont les dunes recouvraient tant de morts. A l'intérieur, certes, la loyauté refleurissait dans les bonnes villes. Il avoua pourtant qu'on était en peine d'acquitter le prix des fournitures dues aux riches bourgeois d'Arras, marchands de drap et de vin, auxquels Monsieur de Wirquin tenait par sa mère.

– Anna, soror...

Sa mort sans agonie fut aussi presque sans paroles ; la vie de Valentine n'avait été qu'un long glissement vers le silence.

– Anna, soror...

Tout n'est rien.

– Anna, soror...

N'ayant plus rien à attendre de la vie, il se lançait vers la mort comme un achèvement nécessaire

– Anna, soror...

Certains jours, passant outre aux interdictions de Donna Valentine, Miguel se levait à l'aube, sellait lui-même son cheval, et se lançait à l'aventure très loin dans les terres basses. Le sol s'étendait noir et nu ; des buffles immobiles, couchés par masses sombres, semblaient dans l'éloignement des blocs de rochers dévalés des montagnes ; des monticules volcaniques bossuaient la lande ; le grand vent passait toujours.

– Anna, soror...

- Rien ne finit.

– Anna, soror...

Je crois que les motivations de ses personnages doivent parfois rester incertaines pour l'auteur lui-même : leur liberté est à ce prix.(postface à Anna, soror...)

– Anna, soror...

- Tout ce qui est beau s'éclaire de Dieu.

– Anna, soror...

Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour revivre.

– Anna, soror...

Le riche aliment sort d'une bête nourricière, symbole animal de la terre féconde, qui donne aux hommes non seulement son lait, mais plus tard, quand ses pis seront définitivement épuisés, sa maigre chair, et finalement son cuir, ses tendons et ses os dont on fera de la colle et du noir animal. Elle mourra d'une mort presque toujours atroce, arrachée aux prés habituels, après le long voyage dans le wagon à bestiaux qui la cahotera vers l'abattoir, souvent meurtrie, privée d'eau, effrayée en tout cas par ces secousses et ces bruits nouveaux pour elle. Ou bien, elle sera poussé en plein soleil, le long d'une route, par des hommes qui la piquent de leurs long aiguillons, la malmènent si elle est rétive ; elle arrivera pantelante au lieu de l'exécution, la corde au cou, parfois l'œil crevé, remise entre les mains de tueur que brutalise leur misérable métier, et qui commenceront peut-être à la dépecer pas tout à fait morte. Son nom même, qui devrait être sacré aux hommes qu'elle nourrit, est ridicule en français, et certains lecteurs de ce livre trouveront sans doute cette remarque et celles qui précédent également ridicules.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

Mais revenons à Fernande. La maternité était partie intégrante de la femme idéale telle que la dépeignaient les lieux communs courants autour d'elle : une femme mariée se devait de désirer être mère comme elle se devait d'aimer son mari et de pratiquer les arts d'agrément. Tout ce qu'on enseignait sur ce sujet était d'ailleurs confus et contradictoire : l'enfant était une grâce, un don de Dieu ; il était aussi la justification d'actes jugés grossiers et quasi répréhensibles, même entre époux, quand la conception ne venait pas les justifier. Sa naissance mettait en joie le cercle de famille ; en même temps, la grossesse était une croix qu'une femme pieuse et sachant ses devoirs portait avec résignation. Sur un autre plan, l'enfant était un joujou, un luxe de plus, une raison de vivre un peu plus solide que les courses en ville et les promenades au Bois. Sa venue était inséparable des layettes bleues ou roses, des visites de relevailles reçues en négligé de dentelles : il était impensable qu'une femme comblée de tous les dons n'eût pas aussi celui-là. En somme, l'enfant consacrerait la pleine réussite de sa vie de jeune épouse, et ce dernier point n'était peut-être pas sans compter pour Fernande, mariée assez tard, et qui le vingt-trois février venait d'avoir trente et un ans.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

Sait-on jamais à quoi s'attendre quand la populace se mêle de politique?

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

(...) je plaignais cette mère douée de voyance d'avoir peut-être participé au sort de toutes les prophétesses, qui est de savoir, sans pouvoir l'empêcher, l'avenir.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

La vie annonce rarement les catastrophes au son du fifre et du tambour.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

Elle prie pour les siens, ce qui est à peu près la même chose que prier pour soi-même.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

J'ai cru vers ma vingtième année (...) que la réponse grecque aux questions humaines était la meilleure, sinon la seule. J'ai compris plus tard qu'il n'y avait pas de réponse grecque, mais une série de réponses venues des Grecs entre lesquelles il faut choisir. La réponse de Platon n'est pas celle d'Aristote, celle d'Héraclite n'est pas celle d'Empédocle. J'ai constaté aussi que les données du problème sont trop nombreuses pour qu'une réponse, quelle qu'elle soit, suffise à tout.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

(...) l'immense écart entre ce que se disent deux personnes bien élevées causant devant une table à thé et la vie secrète des sens, des glandes, des viscères, la masse des soucis, des expériences et des idées tus, a toujours été pour moi un ébahissement.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

(...) à moins d'une affinité élective, toujours rare, les êtres ne se rapprochent et ne forment des liens durables que quand le milieu social, l'éducation, des idées ou des intérêts communs les lient, et quand leurs propos sont tenus dans le même jargon.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

La décision d'utiliser à fond certaines substances carburantes a, au cours des deux derniers siècles, lancé l'homme sur une voie irréversible en mettant à son service des sources d'énergie dont son avidité et sa violence ont bientôt abusé.

– Le Labyrinthe du monde.[1], Souvenirs pieux - Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux

Je sais que notre destruction de la nature justifie celle de l'homme .

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Ce Hugues a ce rien d'impudence de ceux dont la timidité résulte d'un manque d'usage, plutôt que d'une sensibilité excessive.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Il y a des gouffres charnels comme des gouffres spirituels, avec leurs vertiges et leurs délices, leurs supplices aussi, que connaissent seuls ceux qui ont osé s'y enfoncer.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Il y a plaisir à dire non à ces envies et à ces désirs qui constituent les trois quarts de notre personnalité, ou de ce que nous croyons tel ; plaisir à mettre au rancart l'espérance ; plaisir à n'avoir plus, et même à n'être plus, pour se sentir simplement exister.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Nous n'avons jamais su que le premier juillet 1916, à Bapaume, donc fort près de la demeure où vécut ma tante Marie et pas fort loin de celle qui avait été la nôtre, soixante mille Anglais périrent en un jour, cinq mille hommes par heure si on situe le combat entre l'aube et la nuit. Nous ne sûmes pas davantage que la reprise de quelques kilomètres au nord d'Arras, en 1916, avait coûté aux Français sous Pétain environ quatre cent mille hommes, et la bataille de la Somme, qui dura quatre mois, plus ou moins, environ un million de part et d'autre au cours d'une avance en profondeur de dix kilomètres. J'y pense aujourd'hui chaque fois que je traverse "ces régions des champs de bataille", tranquilles comme la mort des deux côtés de l'autoroute bruyante et dangereuse comme la vie.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Il y a du fantastique dans toute rencontre avec la nature sauvage.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

(...) Elle me veut libre. Elle croit - et elle a raison - qu'il n'y a de liberté que réciproque.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Ayant déversé des souvenirs plus ou moins disparates, je voudrais consigner ici celui d'un miracle banal, progressif, dont on ne se rend compte qu'après qu'il a lieu : la découverte de la lecture. Le jour où les quelque vingt-six signes de l'alphabet ont cessé d'être des traits incompréhensibles, pas même beaux, alignés sur fond blanc, arbitrairement groupés, et dont chacun désormais constitue une porte d'entrée, donne sur d'autres siècles, d'autres pays, des multitudes d'êtres plus nombreux que nous n'en rencontrerons jamais dans une vie, parfois une idée qui changera les nôtres, une notion qui nous rendra un peu meilleurs, ou du moins un peu moins ignorants qu'hier.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

La société des châteaux est à peu près ce qu'on trouve un peu partout en France. Peu de vieille noblesse, quoique tout le monde se croie en être, parfois sincèrement.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Les trappistes, tous pareils, à en juger par leur robe et par leur cagoule, travaillent aux champs, trayent les vaches, guident à pas lents leurs gros chevaux bien étrillés. Michel les envie d'observer entre eux la règle du silence, qui à elle seule élimine entre les hommes (et plus encore entre les hommes et les femmes) la plupart des conflits.

– Le Labyrinthe du monde .3 - Quoi? L'éternité

Il en est des traductions comme des femmes : la fidélité, sans autres vertus, ne suffit pas à les rendre supportables.

– La Couronne et la Lyre

Les deux joies du mariage par PalladasLe mariage a deux jours exquis seulement :La noce, et quand le veuf conduit l'enterrement.

– La Couronne et la Lyre

C'est un lieu commun de dire que les Grecs n'ont guère senti la nature, épris qu'ils étaient de l'humain.En fait l'homme grec est encore dans la nature : il n'a pas lieu de s'émouvoir tragiquement sur elle, comme nous qui l'avons assassinée.

– La Couronne et la Lyre

... Et je ne reverrai jamais…... Et je ne reverrai jamais ma douce Attys.Mourir est moins cruel que ce sort odieux ;Et je la vis pleurer au moment des adieux.Elle disait : « Je pars. Partir est chose dure. »Je lui dis : « Sois heureuse, et va, car rien ne dure.Mais souviens-toi toujours combien je t'ai aimée.Nous tenant par la main, dans la nuit parfumée,Nous allions à la source ou rôdions par les landes.J'ai tressé pour ton cou d'entêtantes guirlandes ;La verveine, la rose et la fraîche hyacintheNouaient sur ton beau sein leur odorante étreinte ;Les baumes précieux oignaient ton corps charmantEt jeune. Prés de moi reposant tendrement,Tu recevais des mains des expertes servantesLes milles objets que l'art et la mollesse invententPour parer la beauté des filles d'Ionie...Ô plaisir disparu ! Joie à jamais finie !L'éperdu rossignol charmait les bois épais,Et la vie était douce et notre cœur en paix... »//Saphô / Σαπφώ (vers 630 – vers 580 av. J.C.)/Traduit du grec par Marguerite Yourcenar.

– La Couronne et la Lyre

AUX ABEILLESVoici du romarin, des graines de pavots,Du trèfle, un plant de thym et des fleurs de pêcherEt quelques raisins secs sur les pampres nouveaux.Chères abeilles, c'est pour vous. Que vos travauxSe poursuivent en paix sous un limpide ciel,Que le fermier qui construisit votre rucherAvec Pan, votre ami, savoure votre mielEt lorsqu'il saisira, entouré de fumées,Vos beaux rayons, que sa main sage,ô bien aimées,Vous laisse avant l'hiver, pour prix de tant d'efforts,Une petite part de vos propres tésors.ZONAS DE SARDEExtrait traduit du grec par Marguerite Yourcenar

– La Couronne et la Lyre

quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l'homme, la longue série de maux véritables : la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l'amour non partagé, l'amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d'une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses

– Mémoires d'Hadrien

Il est difficile de rester empereur en présence d'un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d'homme. L'œil du praticien ne voyait en moi qu'un monceau d'humeurs, triste amalgame de lymphe et de sang. Ce matin, l'idée m'est venue pour la première fois que mon corps, ce fidèle compagnon, cet ami plus sûr, mieux connu de moi que mon âme, n'est qu'un monstre sournois qui finira par dévorer son maître.

– Mémoires d'Hadrien

Je doute que toute la philosophie du monde parvienne à supprimer l'esclavage : on en changera tout au plus le nom.

– Mémoires d'Hadrien

Fonder des bibliothèques, c'était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l'esprit ...

– Mémoires d'Hadrien

Je pense souvent à la belle inscription que Plotine avait fait placer sur le seuil de la bibliothèque établie par ses soins en plein Forum de Trajan : Hôpital de l'âme.

– Mémoires d'Hadrien

Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres.

– Mémoires d'Hadrien

Tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec .

– Mémoires d'Hadrien

Je ne méprise pas les hommes. Si je le faisais, je n'aurais aucun droit, ni aucune raison, d'essayer de les gouverner. Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir, pour se faire valoir, même à leurs propres yeux, ou tout simplement pour éviter de souffrir. Je le sais : je suis comme eux, du moins par moment, ou j'aurais pu l'être. Entre autrui et moi, les différences que j'aperçois sont trop négligeables pour compter dans l'addition finale. Je m'efforce donc que mon attitude soit aussi éloignée de la froide supériorité du philosophe que l'arrogance du César. Les plus opaques des hommes ne sont pas sans lueurs : cet assassin joue proprement de la flûte ; ce contremaître déchirant à coups de fouet le dos des esclaves est peut-être un bon fils ; cet idiot partagerait avec moi son dernier morceau de pain. Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas, et de négliger de cultiver celles qu'il possède.

– Mémoires d'Hadrien

Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier des vertus qu'il n'a pas et de négliger de cultiver celles qu'il possède.

– Mémoires d'Hadrien

Peut-être Dieu n'est-il dans nos mains qu'une petite flamme qu'il dépend de nous d'alimenter et de ne pas laisser éteindre ; peut-être sommes-nous la pointe la plus avancée à laquelle Il parvienne...Combien de malheureux qu'indigne la notion de Son omnipotence accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aide à la faiblesse de Dieu ?

– L'OEuvre au Noir

Vous autres poètes avez fait de l'amour une immense imposture : ce qui nous échoit semble toujours moins beau que ces rimes accolées comme deux bouches l'une sur l'autre. (p151)

– L'OEuvre au Noir

L'homme est une entreprise qui a contre elle le temps, la nécessité, la fortune, et l'imbécile et toujours croissante primauté du nombre. Les hommes tueront l'homme.

– L'OEuvre au Noir

Il en était des opinions comme des êtres : elles rentraient bientôt dans un catégorie établie d'avance.

– L'OEuvre au Noir

Il est étrange que pour nos chrétiens les prétendus désordres de la chair constituent le mal par excellence. Personne ne punit avec rage et dégoût la brutalité, la sauvagerie, la barbarie, l'injustice.

– L'OEuvre au Noir

L'Empereur s'y était installé pour surveiller les débats du Concile de Trente, lequel, comme toutes les assemblées chargées de décider quelque chose, menaçait de se terminer sans aboutir.

– L'OEuvre au Noir

Qu'est l'erreur, et son succédané le mensonge [...] sinon une sorte de Caput Mortuum, une matière inerte sans laquelle la vérité trop volatile ne pourrait se triturer dans les mortiers humains ? (p140)

– L'OEuvre au Noir

On n'est pas libre tant qu'on désire, qu'on veut, qu'on craint peut-être tant qu'on vit.

– L'OEuvre au Noir

- [...] Vous autres poètes vous avez fait de l'amour une immense imposture : ce qui nous échoit semble toujours moins beau que ces rimes accolées comme deux bouches l'une sur l'autre.

– L'OEuvre au Noir

– Un jour, Dieu effacera du cœur des hommes toutes les lois qui ne sont pas d'amour.

– L'OEuvre au Noir

Rien, par malheur, ne se démode plus vite que les martyrs.

– Sous bénéfice d'inventaire

L'esprit humain répugne à s'accepter des mains du hasard, à n'être que le produit passager de chances.

– Mémoires d'Hadrien

Ce qui nous rassure du sommeil, c'est qu'on en sort, et qu'on en sort inchangé, puisqu'une interdiction bizarre nous empêche de rapporter avec nous l'exact résidu de nos songes.

– Mémoires d'Hadrien

La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine.

– Mémoires d'Hadrien

La victoire et la défaite sont mêlées, confondues, rayons différents d'un même jour solaire.

– Mémoires d'Hadrien

On choisit son père plus souvent qu’on ne pense.

– Mémoires d'Hadrien

Toute loi trop souvent transgressée est mauvaise : c'est au législateur à l'abroger ou à la changer.

– Mémoires d'Hadrien

Des moments libres. Toute vie bien réglée a les siens, et qui ne sait pas les provoquer ne sait pas vivre.

– Mémoires d'Hadrien

Un triomphe ne sied guère qu'aux morts. Vivant, il se trouve toujours quelqu'un pour nous reprocher nos faiblesses.

– Mémoires d'Hadrien

Elle ne mentait pas : rien pour les femmes n'a d'importance qu'elles mêmes, et tout autre choix n'est pour elles qu'une folie chronique ou qu'une aberration passagère.

– Le Coup de Grâce

Au pied de l'armoire à glace, des refus qui n'étaient pas tous ignobles reprenaient le pas sur des acquiescements qui n'étaient pas tous désintéressés.

– Le Coup de Grâce

plaisir de vacances, un vrai temps pour relire une écrivaine riche, subtile. Un bonheur de classicisme rassurant sinon désespérant, mais c'est bon la désespérance de l'être quand c'est si bien écrit.

– Le Coup de Grâce

Mais elle m'avouait tout ; ses mains me touchaient encore avec des petits gestes découragés qui étaient moins des caresses que des tâtonnements d'aveugle, et j'avais chaque matin devant moi une femme au désespoir, parce que l'homme qu'elle aimait n'était pas l'homme avec lequel elle venait de coucher.

– Le Coup de Grâce

L'amitié est avant tout certitude, c'est ce qui la distingue de l'amour. Elle est aussi respect et acceptation totale d'un autre être.

– Le Coup de Grâce

Elle était trop jeune pour se douter que l'existence n'est pas faite d'élans subits et de constance obstinée, mais de compromissions et d'oublis.

– Le Coup de Grâce

Je ne sais pas, mon amie, à quoi nous serviraient nos tares, si elles ne nous enseignaient la pitié.Je m'habituais. On s'habitue facilement. Il y a une jouissance à savoir qu'on est pauvre, qu'on est seul et que personne ne songe à nous. Cela simplifie la vie. mais c'est aussi une grande tentation. Je revenais tard, chaque nuit, par les faubourgs presque déserts à cette heure, si fatigué que je ne sentais plus la fatigue. Les gens que l'on rencontre dans les rues, pendant le jour, donnent l'impression d'aller vers un but précis, que l'on suppose raisonnable, mais, la nuit, ils paraissent marcher dans leurs rêves. Les passants me semblaient, comme moi, avoir l'aspect vague de figures qu'on voit dans les songes, et je n'étais pas sûr que toute la vie ne fût pas un cauchemar inepte, épuisant, interminable. Je n'ai pas à vous dire la fadeur de ces nuits viennoises. J'apercevais quelquefois des couples d'amants étalés sur le seuil des portes, prolongeant tout à leur aise leurs entretiens, ou leurs baisers peut-être ; l'obscurité, autour d'eux, rendait plus excusable l'illusion réciproque de l'amour ; et j'enviais ce contentement placide, que je ne désirais pas. Mon amie, nous sommes bien étranges. J'éprouvais pour la première fois un plaisir de perversité à différer des autres ; il est difficile de ne pas se croire supérieur, lorsqu'on souffre davantage, et la vue des gens heureux donne la nausée du bonheur.

– Le Coup de Grâce

La tendresse humaine a besoin de solitude autour d'elle, et d'un minimum de calme dans l'insécurité.

– Le Coup de Grâce

Contrairement à la plupart des hommes un peu réfléchis, je n'ai pas plus l'habitude du mépris de soi que de l'amour-propre ; je sens trop que chaque acte est complet, nécessaire et inévitable, bien qu'imprévu à la minute qui précède, et dépassé à la minute qui suit. Pris dans une série de décisions toutes définitives, pas plus qu'un animal, je n'avais eu le temps d'être un problème à mes propres yeux. Mais si l'adolescence est une époque d'inadaptation à l'ordre naturel des choses, j'étais certes resté plus adolescent, plus inadapté que je ne le croyais, car la découverte de ce simple amour de Sophie provoqua en moi une stupeur qui allait jusqu'au scandale.

– Le Coup de Grâce

pourquoi les femmes s'éprennent-elles justement des hommes qui ne leur sont pas destinés, ne leur laissant que le choix de se dénaturer ou de les haïr?

– Le Coup de Grâce

Ses mains ligotées souffraient et Ling désespéré regardait son maître en souriant ce qui était pour lui une façon plus tendre de pleurer.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Le silence était si profond qu'on eût entendu tomber des larmes.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Ling avait grandi dans une maison d'où la richesse éliminait les hasards.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Wang ce soir-là parlait comme si le silence était un mur, et les mots des couleurs destinées à le couvrir.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Son visage était beau, mais impassible comme un miroir placé trop haut qui ne refléterait que les astres et l'implacable ciel.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Tu m'as fait croire que la mer ressemblait à la vaste nappe d'eau étalée sur tes toiles, si bleue qu'une pierre en y tombant ne peut que se changer en saphir, que les femmes s'ouvraient et se refermaient comme des fleurs, pareilles aux créatures qui s'avancent, poussées par le vent, dans les allées de tes jardins, et que les jeunes guerriers à la taille mince qui veillent dans les forteresses des frontières étaient eux-mêmes des flèches qui pouvaient vous transpercer le cœur.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Le sillage s'effaça de la surface déserte, et le peintre et son disciple disparurent à jamais sur cette mer de jade bleu que Wang-Fô venait d'inventer.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Tu m'as menti, Wang-Fô, vieil imposteur : le monde n'est qu'un amas de taches confuses, jetées dans le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes.

– Comment Wang-Fô fut sauvé

"Wang-Fô aime l'image des choses et non les choses elles-mêmes."

– Comment Wang-Fô fut sauvé

"Ling désespéré regarder son maître en souriant, ce qui était pour lui une façon plus tendre de pleurer."

– Comment Wang-Fô fut sauvé

Le livre [Mémoires d'Hadrien] me passionnait parce qu'il posait ainsi ce grand problème de l'humanisme qui n'a d'ailleurs pu être à chaque époque qu'une solution exceptionnelle parce que c'est une solution de culture.

– D'Hadrien à Zénon

"Le livre [Mémoires d'Hadrien] me passionnait parce qu'il posait ainsi ce grand problème de l'humanisme qui n'a d'ailleurs pu être à chaque époque qu'une solution exceptionnelle parce que c'est une solution de culture.

– D'Hadrien à Zénon

Ce chant funèbre, que vous aimez, et qui s'élève sur le cercueil d'Antinoüs n'aurait jamais pu résonner si je n'avais passé d'innombrables heures, ivre de fatigue, à contempler fixement les moindes fragments de documents, les inscriptions de l'obélisque d'Antinoüs au Pincio, ou la mention du thrène de Mésamédès dans le dictionnaire de Suidas, jusqu'à ce que le mot saute hors de la ligne et déborde les marges; ce chant n'était possible qu'à condition d'écouter d'abord, dans le plus parfait silence, ce sanglot que relatent les chroniques: flevit muliebriter.

– D'Hadrien à Zénon

Qu'il s'agisse de Ionesco, de Brecht, ou de tout autre, vous me paraissez dire toujours ce qu'il faut dire si l'on ne veut pas oublier que le théâtre est un art, un acte de foi, un signe et un message à des hommes réunis en groupe, une expérimentation parfois dangereuse, et non un article de demi-luxe produit en série par de douteux fabricants.

– D'Hadrien à Zénon

Quelles que soient les circonstances où vous vous trouvez, rien ne vous empêche d'aimer, c'est-à-dire de porter dans chaque ébauche d'amitié ou d'amour, et même dans les rencontres les plus passagères, assez de générosité, de bonne volonté, et aussi de courage pour n'être jamais déçu ou trompé, même si vous faîtes erreur sur l'objet, puisque vous aurez en tout cas senti, vécu et appris.

– D'Hadrien à Zénon

Pour que mon émotion se déclenche, et permette la montée de ce chant dont vous parlez, il faut d'abord que je sois assurée de la réalité des êtres que je m'attache à comprendre, il faut que j'aie la sensation d'avoir fait cet immense et merveilleux effort qui consiste à toucher, à travers un temps et un espace irréversible, proche et lointain à la fois, cette créature unique, et qui a été. (Et que cette créature soit Alexis, ou Eric, ou Hadrien, l'opération magique est en somme la même.) Ce chant funèbre, que vous aimez, et qui s'élève sur le cercueil d'Antinoüs n'aurait jamais pu résonner si je n'avais passé d'innombrables heures, ivre de fatigue, à contempler fixement les moindes fragments de documents, les inscriptions de l'obélisque d'Antinoüs au Pincio, ou la mention du thrène de Mésamédès dans le dictionnaire de Suidas, jusqu'à ce que le mot saute hors de la ligne et déborde les marges; ce chant n'était possible qu'à condition d'écouter d'abord, dans le plus parfait silence, ce sanglot que relatent les chroniques: flevit muliebriter.

– D'Hadrien à Zénon

Entre-temps, le ciel tout entier était devenu rose, non seulement à l'orient, comme il s'y attendait, mais de toutes parts, les nuages bas reflétant l'aurore. On ne s'orientait pas bien : tout semblait orient. Debout au fond de ce creux aux rebords doucement inclinés, il apercevait de tous côtés les dunes moutonnant vers la mer. Mais le grand bruit des vagues ne s'entendait plus à cette distance. On était bien là. Il se coucha précautionneusement sur l'herbe courte, près d'un bosquet d'arbousiers qui le protégeait d'un reste de vent. Il pourrait dormir un peu avant de rentrer, si le coeur lui disait de le faire. Il songea pourtant que si, par hasard, il mourait ainsi, il échapperait à toutes les formalités humaines : personne ne l'irait chercher là où il était ; le vieux Willem ne s'aviserait certainement pas qu'il eût désiré s'aventurer si loin. Ce qu'on retrouverait au printemps quand les braconniers dénicheurs d'oeufs viendraient ne vaudrait pas la peine d'être mis en terre.

– Un homme obscur - Une belle matinée

"Satis, amice", dit-il. Avant que les dernières gouttelettes se fussent écoulées le long des doigts de Nathanaël, le père Ange Guertin, du séminaire d'Annecy, n'était plus. Il était temps de remonter à bord. Nathanaël reprit sa capote, devenue inutile au défunt. Cet incident lui revint plusieurs fois en rêve par la suite, mais la personne à laquelle il apportait de l'eau changea souvent au cours des années. Certaines nuits, il lui semblait que celui qu'il essayait de secourir ainsi n'était autre que lui-même.

– Un homme obscur - Une belle matinée

Tout ce qui est beau s'éclaire de Dieu.

Le bonheur n'est peut-être qu'un malheur mieux supporté.

Nos défauts sont parfois les meilleurs adversaires que nous opposions à nos vices.

Avoir du mérite à s'abstenir d'une faute, c'est une façon d'être coupable.

Il y a une jouissance à savoir qu'on est pauvre, qu'on est seul et que personne ne songe à nous. Cela simplifie la vie.

Ce qui rend la pauvreté si dure, ce sont les privations, c'est la promiscuité.

Nous nous croyons purs tant que nous méprisons ce que nous ne désirons pas.

Je ne me tuerai pas, on oublie si vite les morts.

Le passé, pour peu qu'on y songe, est chose infiniment plus stable que le présent.

On n'est jamais tout à fait seul : par malheur, on est toujours avec soi-même.

Mes premières patries ont été des livres.

C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt.

Nous sommes tous distraits, parce que nous avons nos rêves.

Nous croyons à tort que la vie nous transforme : elle nous use.

Une once d'observation raisonnée vaut plus qu'une tonne de songes.

La vie est notre seul bien et notre seule malédiction.

On est bien que libre, et cacher ses opinions est encore plus gênant que de couvrir sa peau.

Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour renaître.

Le courage consiste à donner raison aux choses quand nous ne pouvons les changer.

On ne traduit que son trouble : c'est toujours de soi-même qu'on parle.

Je ne sais pas à quoi nous serviraient nos tares, si elles ne nous enseignaient la pitié.

Les passants me semblent avoir l'aspect vague de figures qu'on voit dans les songes.

Il m'a toujours semblé que la musique ne devrait être que du silence.

Le génie n'est qu'une éloquence particulière, un don bruyant d'exprimer.

J'aime que le temps nous porte, et non qu'il nous entraîne.

On ne sait jamais, devant les nouveau-nés, quelle raison de pleurer leur fournira l'avenir.

Quand je perds tout, il me reste Dieu.

Nos œuvres représentent une période de notre existence que nous avons déjà franchie, à l'époque où nous les écrivons.

Le silence est fait de paroles que l’on n’a pas dites.

Le monde, pour chacun de nous, n'existe que dans la mesure où il confine à notre vie.

L'alcool dégrise. Après quelques gorgées de cognac, je ne pense plus à toi.

Je crois que l'amitié demande presque autant d'art qu'une figure de danse réussie.

Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d'exactitude.

Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas, et de négliger de cultiver celles qu'il possède.

Tout moment est dernier, parce qu’il est unique.

Rien de plus sale que l’amour-propre.

C'est un fait que les morts les plus chers, au bout de quelques mois, seraient, s'ils revenaient, des intrus dans l'existence des vivants.

Tout bonheur est un chef-d’oeuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l'altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l'abêtit.

On ne doit plus craindre les mots lorsqu'on a consenti aux choses.

Beaucoup d'hommes se défont, peu d'hommes meurent.

L’amour est un châtiment. Nous sommes punis de n’avoir pas pu rester seuls.

Il faut toujours un coup de folie pour bâtir un destin.

Rien n'est plus lent que la véritable naissance d'un homme.

Tout soldat rencontré dans un lieu désert tourne aisément au bandit.

C'est insulter les autres que de paraître dédaigner leurs joies.

Tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec.

Laissons le choix au Hasard, cet homme de paille de Dieu.

Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison !

Tout bonheur est une innocence.

Tout être qui a vécu l'aventure humaine est moi.

Tous nous serions transformés si nous avions le courage d’être ce que nous sommes.

La mémoire de la plupart des hommes est un cimetière abandonné, où gisent sans honneurs des morts qu'ils ont cessé de chérir.

Construire, c'est collaborer avec la terre : c'est mettre une marque humaine sur un paysage qui en sera modifié à jamais.

Peu de bipèdes depuis Adam ont mérité le nom d'homme.

La tendresse du père est presque toujours en conflit avec les intérêts du chef.

Qu'est la volupté elle même, sinon un moment d'attention passionnée au corps ?

On n'est pas libre tant qu'on désire, qu'on veut, qu'on craint peut-être tant qu'on vit .

L'emploi qu'un homme finit par obtenir est rarement celui pour lequel il se croyait préparé et dans lequel il pensait pouvoir être utile.

C'est au moment où l'on rejette tous les principes qu'il convient de se munir de scrupules.

Il y a un apaisement au fond de toute grande impuissance.

Il n'y a pas d'amour malheureux : on ne possède que ce qu'on ne possède pas. Il n'y a pas d'amour heureux : ce qu'on possède, on ne le possède plus.

La nature humaine change peut tout en étant capable d'une plasticité extraordinaire à l'extérieur.

Très peu d'hommes et de femmes existent par eux-mêmes, ont le courage de dire oui ou non par eux-mêmes.

La relation entre l'écrivain et ses personnages est difficile à décrire. C'est un peu la même qu'entre des parents et des enfants.

Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d’oeil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres.

Les villes portent les stigmates des passages du temps, occasionnellement les promesses d’époques futures.

On ne bâtit un bonheur que sur un fondement de désespoir. Je crois que je vais pouvoir me mettre à construire.

Bien plutôt qu'anthropomorphiser l'animal, l'homme a choisi le plus souvent de sacraliser en s'animalisant.

L'insolite et l'illicite, deux ingrédients indispensables de toute pornographie.

Manier les mots, les soupeser, en explorer le sens, est une manière de faire l'amour...

Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts.

La protection de l'animal, c'est au fond le même combat que la protection de l'homme.

Le "moi" est une commodité grammaticale, philosophique, psychologique.

Les conventions finissent par former les êtres.

L'histoire ne s'intéresse qu'aux privilégiés.

Les êtres finissent toujours par vous échapper.

Les lois sont dangereuses quand elles retardent sur les moeurs. Elles le sont davantage lorsqu’elles se mêlent de les précéder.

Quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine.

Il y a plus d’une sagesse, et toutes sont nécessaires au monde ; il n’est pas mauvais qu’elles alternent.

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