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Joseph Roth

Joseph Roth est né en 1894 près de Brody, en Ukraine. Ses études de germanistique à l'université de Vienne sont interrompues par la Première Guerre mondiale à laquelle il participe. La paix revenue, il débute dans le journalisme. De 1923 à 1931, il travaille pour la Frankfurter Zeitung tout en écrivant de nombreux romans, essais et nouvelles. Sa réputation de romancier s'établit enfin avec la publication, en 1929, de Rechts und Links. Un peu avant 1933, il quitte l'Allemagne et se réfugie à Paris, où il anime le Cercle des Émigrants et exprime violemment son ressentiment contre Hitler. Désespéré, il meurt prématurément en 1939 dans la plus grande misère.

Présentation de Joseph Roth (Wikipedia)

Œuvres principalesMoses Joseph Roth (2 septembre 1894[1], Brody, Galicie - 27 mai 1939, Paris) est un écrivain et journaliste autrichien, né en Galicie, aux confins de l'Empire autrichien (aujourd'hui en Ukraine), sous le règne de François-Joseph, dans une famille juive de langue allemande. Âgé de 20 ans au début du premier conflit mondial, il participe à l'effort de guerre dans des unités non combattantes tel le service de presse des armées impériales. Il devient ensuite journaliste à Vienne et à Berlin, puis publie ses premiers textes à la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, notamment Hôtel Savoy (Hotel Savoy. Ein Roman, 1924), Job, roman d'un homme simple (Hiob, Roman eines einfachen Mannes, 1930) et La Crypte des capucins (Die Kapuzinergruft, 1938). Son œuvre porte un regard aigu sur les ultimes vestiges d'une Mitteleuropa qui ne survivra pas à l'avènement du XXe siècle, tels les villages du Yiddishland ou l'ordre ancien de la monarchie austro-hongroise. Son roman le plus connu, La Marche de Radetzky (Radetzkymarsch), publié en 1932, évoque le crépuscule d'une famille autrichienne sur trois générations. Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis détruisent les livres de celui qui se définissait comme « patriote et citoyen du monde »[2]. En 1934, Joseph Roth s'exile à Paris, où, malade, alcoolique et sans argent, il meurt à l'âge de 44 ans.

Livres de Joseph Roth

Citations de Joseph Roth (57)

Au neuvième jour d'Av, les Juifs, comme l'exigeait la coutume, se réunirent au cimetière. Quelques-uns faisaient lecture des kinot, les chants de lamentation. Chaque mot y avait l'amertume et le sel d'une larme. Ces mots avaient été écrits d'une grande plume blanche, trempée dans des larmes noires. Et sur ces larmes noires imprimées s'écrasaient durement celles, chaudes et limpides, des yeux des lecteurs.

– Viens à Vienne, je t'attends

Mendel était un porteur d'eau juif. Il vivait dans une petite ville de Galicie, à la frontière russe. Des sept enfants que sa femme lui avait donnés, quatre moururent. Ces quatre-là, par chance, n'avaient été que des filles. Les garçons restèrent en vie. Ils apprirent le métier de tourneur et s'en furent. L'aîné s'installa à Vienne. Le cadet partit pour Berlin. Le plus jeune, lui, -le plus vigoureux des trois- s'enfuit par peur des soldats en Amérique, dans sa vingt-et-unième année. La femme de Mendel mourut du choléra. Mendel chercha une autre femme, mais n'en trouva point. Il demeura seul et commença de vieillir.

– Viens à Vienne, je t'attends

Donc il s'assit. Et comme il y avait un miroir juste en face de lui, il ne put éviter d'y voir son visage. Et alors il eut l'impression de refaire connaissance avec lui-même. En vérité, cela l'épouvanta. Et il sut pourquoi ces dernières années il avait tant craint les miroirs. Car il n'était pas bon de constater de ses propres yeux sa propre déchéance. Et tant que l'on n'y était pas obligé, cela revenait à peu de choses près à n'avoir pas de visage du tout ou à avoir celui d'avant la déchéance.

– La légende du Saint buveur

Il y avait longtemps qu'Andreas avait oublié son nom de famille. Mais, ayant revu ses papiers périmés, il se souvint qu'il s'appelait Katak : Andreas Kartak. Et ce fut comme s'il refaisait connaissance avec lui-même.

– La légende du Saint buveur

Un soir de printemps de l'année 1934, un monsieur d'un certain âge descendit les marches d'un de ces escaliers de pierre qui à l'entrée des ponts conduisent au berges de la Seine.C'est là, chose bien connue de tout le monde ou presque, mais qui mérite ici d'être rappelée, que les clochards de Paris ont l'habitude de dormir, ou pour mieux dire, d'établir leurs quartiers.

– La légende du Saint buveur

Car ce n'était pas une bonne chose de voir de ses propres yeux sa déchéance.

– La légende du Saint buveur

Il était assis donc. En face de sa chaise, il y avait un miroir et il ne put s'empêcher de considérer son visage. Ce fut comme s'il se voyait pour la première fois. il fut terrifié, en tout cas. Il comprit pourquoi, ces dernières années, il eu si peur des miroirs. Car ce n'était pas une bonne chose de voir de ses propres yeux sa déchéance. Tant qu'on était pas forcé de voir son visage, c'était presque comme si on n'en avait pas, ou comme si on avait encore l'ancien, celui d'avant la déchéance.

– La légende du Saint buveur

Ils ne savaient plus quoi faire, maintenant qu'ils avaient étourdiment épuisé les ressources de l'expérience essentielle qu'ont en partage l'homme et la femme. Alors ils décidèrent de faire ce que font les gens de notre époque, quand ils ne savent plus quoi faire : ils allèrent au cinéma.

– La légende du Saint buveur

"L'idée que le petit bourgeois se fait de la pauvreté, c'est que le pauvre a désiré la pauvreté dans l'intention de faire du tort à son prochain à l'aide de cette pauvreté. Mais c'est précisément du petit bourgeois que dépend celui qui n'a rien de rien. Tout là-haut, derrière les nuages vit un Dieu, dont la bonté universelle est devenue proverbiale. Un tout petit peu plus bas habitent les hommes qui ont de la chance et qui sont cuirassés contre toute contagion de la pauvreté, de telle manière que chez eux se développent les vertus merveilleuses : compréhension de la misère, charité, bonté et même absence de préjugés. Mais entre ces nobles hommes et ces autres qui en tout premier lieu ont besoin de cette générosité, on voit, coincées et pareilles à des isolateurs, les classes moyennes : elles exercent le commerce du pain, sont préposées à la nourriture et au logement. Toute la question sociale serait résolue si les riches qui peuvent donner un pain étaient en même temps les boulangers du monde. Il y aurait bien moins d'injustice si les juristes de la Cour Suprême siégeaient dans les petits tribunaux et si les chefs de la police voulaient arrêter eux-mêmes les petits voleurs. Mais il n'en va pas ainsi."

– La Fuite sans fin

Etes-vous satisfait ? demanda-t-il ensuite au jeune homme ?_ A parler franchement, répondit le fils du chef de musique, c'est un peu ennuyeux._ Ennuyeux ? demanda le préfet. A Vienne ?_ Oui, dit le jeune Nechwal. C'est que, voyez-vous, monsieur le préfet, quand on est dans une petite garnison, on ne se rend pas compte qu'on n'a pas d'argent !Le préfet se sentait froissé. Il trouvait qu'il n'était pas convenable de parler d'argent et craignait que le sous-lieutenant n'eût voulu faire allusion à la situation pécuniaire plus brillante de Charles-Joseph._ Il est vrai que mon fils est à la frontière, dit M. von Trotta, mais il s'est toujours bien tiré d'affaire, même dans la cavalerie.Il accentua le dernier mot. Pour la première fois, il lui était pénible que Charles-Joseph eût quitté les uhlans. Cette sorte de Nechwal ne se rencontrait pas dans la cavalerie ! Et la pensée que le fils de ce chef de musique s'imaginait peut-être avoir quelque ressemblance avec le jeune Trotta causait au préfet une souffrance presque physique. Il décida d'accabler le musicien. C'est un véritable traître à la patrie qu'il flairait en ce jouvenceau qui lui paraissait avoir un "nez tchèque"._ Aimez-vous la profession militaire ? demanda le préfet._ Franchement, je pourrais m'imaginer un meilleur métier._ Meilleur ? Comment cela ?_ Un métier plus pratique, dit le jeune Nechwal._ Il n'est donc pas "pratique" de se battre pour sa patrie, à supposer toutefois qu'on ait des dispositions "pratiques" ?_ Mais c'est qu'on ne se bat pas du tout, riposta le sous-lieutenant. Et si on en vient à se battre un jour, alors ce ne sera peut-être pas tellement "pratique"._ Pourquoi donc ?_ Parce que nous perdrons sûrement la guerre, dit Nechwal, le sous-lieutenant, et, non sans méchanceté, comme le nota le préfet, il ajouta : Les temps ont changé !

– La Marche de Radetzky

[...] ... Joseph Trotta, baron von Sipolje, reçut de mauvaise grâce, comme un affront, les faveurs impériales. Sans lui, on mena, et perdit, la campagne contre les Prussiens. Il était amer. Déjà, ses tempes devenaient d'argent, ses yeux ternes, son pas était lent, sa main lourde, sa bouche plus silencieuse qu'auparavant. Bien qu'il fût dans ses meilleures années, il paraissait vieillir vite. Il avait été chassé de ce paradis qu'était sa foi rudimentaire en l'Empereur, la vertu, la vérité et le droit. Prisonnier de la résignation et du mutisme, il découvrait que la ruse fonde la pérennité du monde, la force des lois et l'éclat des majestés. L'Empereur en ayant occasionnellement exprimé le désir, le texte n° 15 [le texte incriminé par Trotta et dont il voulait la révision ou le retrait] disparut des manuels de lecture de la monarchie. Le nom de Trotta subsista exclusivement dans les annales du régiment. ... [...]

– La Marche de Radetzky

- Tu mens ! dit-elle enfin, grossier par politesse et elle l'étreignit dans un nouveau déferlement de gratitude. Les lumières blanches ds gares défilaient devant la portière,illuminaient le compartiment, éclairaient le pâle visage de la femme et semblaient lui dénuder une fois de plus les épaules. Le sous lieutenant reposait sur sa poitrine comme un enfant. Elle éprouvait une souffrance bienfaisante, bienheureuse, maternelle. C'était un amour maternel qui circulait dans ses bras et les remplissait d'une force neuve. Elle voulait du bien à son amant comme à son propre enfant, comme s'il était issu de son sein, de ce même sein qui l'acceuillait en ce moment...- mon enfant, mon enfant! répétait-elle.

– La Marche de Radetzky

Mon deuxième de Joseph Roth après Job, le roman d'un homme simple dans lequel il relate la vie des communautés juives à travers la vie d'un maître d'école...vivant sa foi dans les épreuves jusqu'à s'épuiser et à renier Dieu comme un Job dans tes temps modernes, appelant même Dieu "ispravnik" le comparant ainsi au chef de la police du temps tsars...même avec ce titre très évocateur, l'auteur arrive à maintenir un suspens, à pousser le lecteur à poursuivre jusqu'à une fin palpitante et heureuse...Comme dans ce roman, la "marche de Radetzky" est un ragrd lucide sur un monde qui disparait dans cette histoire d'une famille relatée sur quatre générations sous la monarchie Austro hongroise. L'auteur y brosse le portrait critique et satirique de cette monarchie en relatant l'histoire de la famille "TROTTA" qui s'élèvera grâce à un acte de bravoure du jeune lieutenant TROTTA en sauvant un emprereur très maladroit qui a failli se faire tuer lors de la Bataille de Solférino...L'empereur reconnaisant anoblit TROTTA, la génération suivante vivra avec le flambeau de ce geste jusqu'au déclin annoncé de la monarchie...il y a dans ce recit une forme de nostalgie qu'on retrouve dans le premier roman évoqué plus haut...même si l'auteur avance dans l'humour, il n'en reste pas moins que ce sont des tragédies qui s'écrivent au fil des pages...A lire FORCEMENT LES DEUX

– La Marche de Radetzky

Tout ce qui grandissait avait besoin de beaucoup de temps pour grandir, tout ce qui disparaissait avait besoin de beaucoup de temps pour se faire oublier. Mais tout ce qui avait existé un jour avait laissé des traces et l'on vivait alors de souvenirs comme l'on vit aujourd'hui de la faculté d'oublier vite et définitivement.

– La Marche de Radetzky

La caserne se trouvait au nord de la ville. Elle fermait la large route bien entretenue qui renaissait derrière le bâtiment de brique rouge et s'enfonçait dans la campagne. La caserne semblait plantée dans la province slave, comme un signe du pouvoir impérial et royal de l'armée des Habsbourg. Elle barrait même le passage à l'antique voie que les migrations séculaires des peuples slaves avaient rendue si large et si spacieuse. La route était forcée de lui céder la place. Elle traçait un arc de cercle autour de la caserne. Quand on était à l'extrémité septentrionale de la ville, au bout de la rue, à l'endroit où les maisons rapetissaient de plus en plus et finissaient par se transformer en huttes villageoises, on pouvait apercevoir, au loin, par temps clair, la large porte voûtée, jaune et noire, de la caserne, présentée à la ville comme un gigantesque écu habsbourgeois, une menace, une protection ou les deux à la fois.

– La Marche de Radetzky

[...] ... Trois jours plus tard, on mettait dans sa tombe le corps de M. von Trotta. Le maire de la ville de W* prononça un discours. Et comme tous les discours de ce temps, le sien aussi commença par la guerre. Puis le maire dit encore que le préfet avait donné à l'Empereur son fils unique et qu'il avait continué malgré tout à vivre et à servir. Cependant, la pluie arrivait, infatigable, sur les têtes nues des personnes rassemblées autour de la fosse. Un frémissement, un bruissement s'échappaient des buissons, des couronnes et des fleurs mouillées. Dans la tenue de médecin-chef de la territoriale, qui lui était inhabituelle, le Docteur Skowronnek [médecin et ami du disparu] essayait de garder la position martiale du garde-à-vous bien que, en sa qualité de civil, il ne la tînt aucunement pour l'expression d'une piété exemplaire. "La mort n'est pas un médecin d'état-major, après tout !" se disait le docteur. Puis il fut l'un des premiers à s'approcher de la fosse. (...)Comme il quittait le cimetière, le maire l'invita à partager sa voiture. Le docteur y monta.- "J'aurais bien dit encore," déclara le maire, "que Monsieur von Trotta ne pouvait pas survivre à l'Empereur. Ne croyez-vous pas, docteur ?- Je ne sais pas," répondit Skowronnek. "Je crois qu'ils ne pouvaient, ni l'un, ni l'autre, survivre à l'Autriche." ... [...]

– La Marche de Radetzky

Ils venaient. Ils venaient du cabaret. Leur chant les précédait, un chant que le sous-lieutenant n'avais jamais entendu encore, qu'on avait à peine entendu jusque-là dans la contrée. C'était "l'Internationale" chantée en trois langues (..) Le sous-lieutenant éprouva un vague sentiment de la fin du monde. Il se rappela les brillantes couleurs de la Fête-Dieu et, un instant, il lui sembla que le sombre nuage des rebelles déferlait à la rencontre du cortège impérial. Un seul et furtif instant, le sous-lieutenant reçut le sublime pouvoir de penser en images, il vit les temps rouler l'un contre l'autre comme deux blocs de rocher, et lui-même, le sous-lieutenant, était broyé entre les deux.

– La Marche de Radetzky

On dirait même que Dieu en personne ne veut plus porter la responsabilité du monde.

– La Marche de Radetzky

L'Empereur était un vieil homme. C'était le plus vieil empereur du monde. Autour de lui, la mort traçait des cercles, des cercles, elle fauchait, fauchait. Déjà le champ était entièrement vide et, seul, l'Empereur s'y dressait encore, telle une tige oubliée, attendant. Depuis de nombreuses années, le regard vague de ses prunelles claires et dures se perdait en un vague lointain... Dans sa maison, il trottinait à pas menus. Mais aussitôt qu'il foulait le sol de la rue, il essayait de rendre ses cuisses dures, ses genoux élastiques, ses pieds légers, son dos droit. Il emplissait ses yeux d'une artificielle bonté, véritable qualité des yeux d'un empereur. Alors ses yeux semblaient regarder tous ceux qui le regardaient et saluer tous ceux qui le saluaient. Mais en réalité les visages ne faisaient que passer devant eux, planant, volant, sans les effleurer, et ils restaient braqués sur cette ligne délicate et fine qui marque la limite entre la vie et la mort, au bord de cet horizon que les vieillards ne cessent pas de voir, même quand il leur est caché par des maisons, des forêts, des montagnes. Les gens croyaient François-Joseph moins renseigné qu'eux, mais peut-être en savait-il plus long que beaucoup. Il voyait le soleil décliner sur son empire, mais il n'en disait rien.

– La Marche de Radetzky

"Leurs langues voraces, acérées, d'un bleu d'acier, auront tôt fait de réduire à néant la proie qu'il va leur jeter."

– La rébellion

Le cœur de l'homme est insatiable... A peine un miracle vient-il d'arriver qu'il lui en faudrait déjà un nouveau.

– La rébellion

Miriam n'avait pas un instant à perdre. Elle aimait Stepane. Lui, il resterait au dans son pays. Elle aimait tous les hommes ; porteurs d'orage prêts à se déchaîner, ils savaient pourtant, de leurs mains puissantes, allumer au fond du cœur des flammes d'une douceur exquise. Ces hommes merveilleux, ils s'appelaient Stepane, sans doute, mais aussi Ivan et Vsévolod. En Amérique, il y avait encore bien plus d'hommes.

– La rébellion

Mais Mendel Singer, lui, demeurait debout, contre la porte, plein de rancune envers le Tout-Puissant. «Je sais pourquoi ils prient, pensait-il ; c'est parce qu'ils ont peur. Moi, je n'ai pas peur.»

– La rébellion

Il leva la main, et elle distingua avec une quasi certitude deux doigts maigres, destinés à transmettre la bénédiction divine. Puis la voix du rabbi lui parut soudain très proche, bien qu'il lui parlât tout bas.«Ménouhim, fils de Mendel, guérira un jour. Le peuple d'Israël comptera peu de ses pareils. La douleur lui donnera la sagesse, la laideur, un cœur pur, et l'amertume, une âme tendre. De la maladie, il tirera sa force ; ses yeux verront loin et au fond des choses ; ses oreilles seront pleines de sons clairs et d'échos sans nombre. Sa bouche gardera le silence, mais lorsqu'il ouvrira ses lèvres, ce sera pour transmettre un message bienfaisant. Cesse de craindre et retourne à ton foyer !»

– La rébellion

C'est toi qui qui a le meilleur sort, Déborah. Le Seigneur a eut pitié de toi. Te voilà morte et enterrée. Pour moi, il n'y a pas de pitié. Car moi, je ne suis plus qu'un mort, et je suis condamné à vivre. Enfin, le Seigneur est le Seigneur. Lui seul sait ce qu'il fait. Si tu le peux, prie pour moi, et tâche d'obtenir que je sois rayé du livre des vivants.

– La rébellion

Il croyait dur comme fer, puisque ses enfants l'affirmaient, qu' l'Amérique était la terre du Seigneur, New-York la ville des merveilles, et l'anglais la plus belle langue du monde. Les Américains étaient des modèles de santé, les Américaines, des modèles de beauté, le sport, de première importance, et le temps, plus précieux que tout. La pauvreté était un vice, et la richesse un mérite ; la vertu menait à mi-chemin sur la route du succès, tandis que la confiance en soi vous y conduisait tout droit. Pratiquer la danse était une mesure d'hygiène, et le patin à roulette, un devoir absolu ; les œuvres de bienfaisance constituaient un placement sûr, et l'anarchisme un crime. Les grévistes étaient les ennemis de l'humanité, les émeutiers, des suppôts de Satan ; tandis que les machines modernes étaient une bénédiction du ciel et Edison, le plus grand génie de tous les temps. Bientôt les hommes seraient capables de voler comme les oiseaux, de nager comme les poissons, de prévoir l'avenir comme les prophètes, de vivre dans une paix éternelle et, unis par une parfaite entente, ils construiraient un jour des gratte-ciel qui monteraient jusqu'aux étoiles. «Ah ! oui, le monde sera bien beau, se disait Mendel. Il en a de la chance, mon petit-fils ! Il connaîtra tout cela.» Et pourtant, au milieu de son admiration pour les temps futurs, toujours venait se glisser une nuance de regret à l'adresse de sa Russie natale ; et c'était pour lui un sentiment bienfaisant que la certitude de compter déjà au nombre des morts lorsque les vivants célébreraient alors de tels triomphes.

– La rébellion

Ce mouvement berceur calmait bien, quelquefois, le nourrisson. Mais, dans certains cas, aucun artifice ne se montrait efficace contre son besoin de pleurer, de hurler. Ses cris discordants couvraient la récitation des douze élèves - sons profanes et choquants, peu faits pour accompagner les saints versets de la bible. Déborah montait sur un tabouret et descendait le bébé trop bruyant. D'un blanc parfait, sphérique et gigantesque, son sein s'échappait bientôt du corsage qu'elle entrouvrait. Les regards des gamins, fascinés, convergeaient vers cette rondeur. Déborah avait l'air d'allaiter toute la troupe des marmots. Ses propres enfants, les trois aînés, faisaient cercle autour d'elle, avec des yeux chargés d'envie et de convoitise. Un silence absolu se faisait dans la pièce. On n'entendait plus, désormais, que les lèvres actives du nourrisson.

– La rébellion

Parfois, une grande frayeur l'envahissait à l'idée que le seul moyen dont il disposait, cette récitation des psaumes, risquait d'être sans effet devant l'immensité de la tourmente où Jonas et Ménouhim allaient trouver le trépas. «Ah ! ces canons ! songeait-il, quel bruit de tonnerre ils font ! Voilà mes enfants qui brûlent tout vifs ! C'est de ma faute, c'est de ma faute ! Et moi, je ne sais chanter que des psaumes. Ce n'est pas assez ; non, ce n'est pas assez !»

– La rébellion

Toutes les fêtes s'étaient transformées en torture, les jours de joie en jours de deuil. Il n'y avait plus pour elle de printemps ni d'été ; à chaque saison, c'était l'hiver pour elle. Le soleil se levait, mais ne la réchauffait pas. Seul l'espoir persistait, indéracinable.

– La rébellion

Soudain, une expression lui vint à l'esprit. Une expression dont la stupidité n'aurait pu, à tout autre moment, infléchir sa décision. Une de ces expressions vides de sens qui, pour toute une vie, nichent dans nos cervelles : lambeaux de maximes, de formules répétées en classe, de lectures scolaires, de récits héroïques ; qui restent là, sans bouger, comme des chauve-souris, aussi longtemps que nous sommes éveillés, et n'attendent que les premiers instants d'obscurité pour recommencer à voleter en nous.

– Gauche et Droite

A certaines heures, il se plaisait à surestimer ses amis, ce qui était une façon de se valoriser à ses propres yeux.

– Gauche et Droite

En des temps où les vérités deviennent rares, rien n'est plus crédible qu'un bruit ; et plus il est cousu de fil blanc, plus il est extravagant, plus les gens à l'imagination romanesque sont prêts à l'accepter.

– Gauche et Droite

Le vin que l'on y trouvait, manquait son effet ; il était pourtant d'origine et choisi avec soin. On avait beau en boire, on gardait la tête froide.

– Gauche et Droite

Il traversait les montagnes et les mers, abordait à des côtes sauvages, revenait fier et silencieux et se contentait d'allusions dédaigneuses, comme s'il supposait chez tous une connaissance du monde. Il avait de l'expérience. Tout ce qu'il lisait et entendait, il l'avait déjà vu et entendu. Son cerveau agile créait des associations. De la bibliothèque, il tirait de vains détails dont il se servait pour éblouir. La fiche sur laquelle il notait ses « lectures personnelles » était la plus complète qui pût être. On lui « pardonnait » sa nonchalance. Elle ne jetait aucune ombre sur son « comportement moral ».

– Gauche et Droite

Paré de tels charmes et nanti d'un goût formé à l'art et à ses commentaires, il se précipita, en ville, dans la vie mondaine : celle-ci consiste essentiellement dans les efforts que font les mères pour trouver un mari à leurs filles qui grandissent. Paul était apprécié dans toutes les maisons où il y avait des filles à marier. Dans toutes, il savait se mettre au diapason. Il ressemblait à un musicien qui maîtrise tous les instruments de l'orchestre et s'y entend à jouer faux, mais avec grâce. Une heure durant, il était en mesure de dire des choses sensées (de son cru ou qu'il avait choisies).

– Gauche et Droite

C'était comme si la mort qui l'avait frôlé ce soir-là dans la baraque lui avait donné le pressentiment de sa douceur noire et terrible et avait éveillé en lui le désir de la connaître. Il ne se souciait plus de ses amis, de ses journaux, de ses discours. Il désertait leur camp, tout comme autrefois il s'était réfugié chez eux. Tel est l'homme : multiple et insaisissable.

– Gauche et Droite

Le monde ne se composait plus de montagnes, de vallées et de villes, il se confondait avec le mois de novembre. En proie à une indifférence de plomb, Paul oubliait parfois ses soucis. Il faisait corps avec l'une ou l'autre des choses abandonnées à la pluie, au beau milieu des champs ; avec les êtres les plus petits, les plus insignifiants, les plus inanimés : un épi de blé, par exemple, couché là, sans volonté et, dans la mesure toutefois où il eût été capable de ressentir son bonheur, attendant sa fin dans une totale félicité. Un ruisseau pouvait l'emmener, l'emporter, une botte l'écraser.

– Gauche et Droite

« Quand on a un frère qui revient de guerre, dit Mme Bernheim, on doit s'en réjouir, si l'on est quelqu'un d'honnête. Mais toi, cela te fait de la peine de voir que Paul n'est pas mort. Ne crois-tu pas qu'une mère sait tout de ses enfants ? Dieu m'est témoin, ton pauvre père aussi, il n'a jamais voulu me croire, et pourtant je le lui ai toujours dit, que tu étais un enfant sournois, mauvais comme une araignée, faux comme un chat et bête comme un âne. A toi seul, tu représentes toute l'histoire naturelle, et toute l'éducation qu'on t'a donnée l'a été en vain, je l'ai toujours dit à Félix, les enfants sont impossibles à éduquer s'il leur manque quelque chose à la naissance – l'âme, je crois –, et toi, tu n'as pas d'âme. Si tu ne craignais pas de le faire, tu frapperais ta mère. Tu voudrais déjà me voir morte, oui, morte. Mais moi, je ne mourrai pas tranquille avant d'être sûre que tu es devenu quelqu'un d'honnête.

– Gauche et Droite

Selon les habitudes des employées de bureau, elles se jetaient indifféremment et avec une voracité de bêtes de proie sur la première lettre venue, qu'elles introduisaient dans leur machine. C'est un geste qui plaît aux patrons, non qu'ils se réjouissent du zèle qu'ils rencontrent, mais de la peur qu'ils inspirent.

– Gauche et Droite

Après la grande symphonie de La Marche, voici la musique de chambre, douce, pénétrante, lancinante, avec des traits fulgurants d'ironie. Roth est passé d'un registre à l'autre avec autant d'aisance que Schubert écrivant le quintette pour deux violoncelles après la symphonie en ut majeur.Préface par Dominique FernandezLe beau Danube noir

– La crypte des capucins

Je fus tellement ému que je failli me mettre à genoux. Mais j'étais trop jeune pour que mon émotion ne me fît pas trop honte. Et je sais depuis ce moment-là qu'il faut avoir atteint la maturité complète ou posséder au moins une grande expérience pour montrer ses sentiments sans être empêché par la fausse honte.

– La crypte des capucins

Mais l'homme proclamait : - Volksgenossen [Terme nazi pour camarades et citoyens], le gouvernement est renversé ! Un nouveau gouvernement populaire allemand a pris le pouvoir !Depuis mon retour de la guerre, retour dans une vieille patrie, cousue de rides, jamais je n'étais parvenu à croire en un gouvernement quelconque, à plus forte de raison en un gouvernement populaire. Aujourd'hui encore - à la veille de ma mort, il m'est bien permis à moi, homme, de dire la vérité -, aujourd'hui encore donc, j'appartiens à une époque, en apparence ensevelie, où l'on trouverait tout naturel qu'un peuple fût gouverné, parce qu'il ne pouvait pas se gouverner lui-même sans précisément cesser d'être peuple. «Gouvernement populaire», à mes oreilles de sourd, si souvent traitées de réactionnaires, ces mots sonnaient comme ceux d'une femme chérie qui serait venue me déclarer qu'elle pouvait se passer de moi et que, afin d'avoir un enfant, elle devait, elle était absolument obligée de coucher toute seule dans son lit.

– La crypte des capucins

C'est que les choses défendues passent vite, les choses permises au contraire sont marquées au signe de la durée.

– La crypte des capucins

- Parfait, s'écria le comte Chojnicki, voilà mon homme. Je ne suis pas patriote, vous savez, mais j'aime les gens de mon pays. Un État complet, une patrie, c'est quelque chose d'abstrait. Mais un compatriote, c'est quelque chose de concret. Je ne puis pas aimer la totalité des champs de blé et de froment, toutes les forêts de sapin, tous les marais, tous les messieurs et dames de Pologne, mais un champ déterminé, un boqueteau, un marais, un homme déterminé, à la bonne heure ! Cela je le vois, je le touche, ça parle une langue qui m'est familière, ça - et justement parce que individualisé - représente pour moi le summum de l'intimité. Au reste, il existe des gens que j'appelle mes concitoyens même s'ils sont nés en Chine, en Perse, en Afrique. Il y en a avec lesquels je me sens une familiarité à première vue. Un compatriote véritable, ça vous tombe pour ainsi dire du ciel, comme un signe de la grâce divine. Et si, par-dessus le marché, il se trouve avoir vu le jour sur mon propre sol, alors tant mieux ! Mais ce dernier détail ne relève que du hasard, tandis que le premier relève du destin ! Il brandit son verre en s'écriant :- À la santé de mes concitoyens ! À mes concitoyens de toutes les contrées de la terre !

– La crypte des capucins

À mon avis, la soumission effroyable des générations actuelles à un joug plus effroyable encore n'est compréhensible et pardonnable que si l'on considère qu'il est dans la nature humaine de préférer au chagrin particulier la calamité générale qui dévore tout. Une grande calamité submerge rapidement les petits embêtements, la poisse, si je puis m'exprimer ainsi. Et voilà pourquoi, en ces années-là, nous chérissions notre immense désespoir.

– La crypte des capucins

Peut-être aussi avait-elle fini par s'accommoder de la loi cruelle qui force les fils à oublier bientôt leur origine, à considérer leur mère comme une vieille dame, à ne plus se souvenir du sein qui les a nourris. Loi constante qui oblige aussi la mère à voir le fruit de ses entrailles croître de plus en plus, lui devenir de plus en plus étranger, à le constater d'abord avec douleur, puis avec amertume, enfin avec résignation.

– La crypte des capucins

C'était là évidemment une de ces idées qu'on traite dédaigneusement de «romantique». Eh bien ! fort éloigné d'avoir honte de ces idées, j'affirme encore aujourd'hui que, ma vie durant, mes conceptions romantiques m'ont plus rapproché de la réalité que les rares idées non romantiques que je n'ai pu accepter qu'en me faisant violence. Quelle sottise que ces dénominations traditionnelles ! Veut-on leur reconnaître malgré tout droit de cité, je l'admets, mais je crois avoir remarqué à tout propos que le soi-disant réaliste occupe dans le monde une position tout aussi inaccessible qu'un retranchement de ciment et de béton, alors que le soi-disant romantique se présente comme un jardin public où la vérité trouve libre accès.

– La crypte des capucins

" Il n'y a pas de noblesse sans générosité, tout comme il n'y a pas de désir de vengeance sans vulgarité. "(page 33).

– La crypte des capucins

Oui, c'était bien là ma mère. Tout se déroulait comme si rien ne s'était passé, comme si je ne rentrais pas tout juste de la guerre, comme si le monde n'était pas en ruine, la monarchie détruite, comme si notre vieille patrie continuait d'exister avec ses lois multiples incompréhensibles, mais immuables, ses us et coutumes, ses tendances, ses habitudes, ses vertus et ses vices. Dans la maison maternelle, on se levait à sept heures même après quatre nuits blanches. J'étais arrivé aux environs de minuit, la pendule de la cheminée, avec son visage de jeune fille las et délicat, frappa trois coups. Trois heures de tendre épanchements suffisaient à ma mère. Lui suffisaient-elles ? En tout cas, elle ne s'accorda pas un quart d'heure de plus. Elle avait raison. Je m'endormis bientôt, dans la pensée consolante de me trouver chez nous. Au milieu d'une patrie détruite, je m'endormais dans une forteresse inexpugnable. De sa vieille canne noire, ma veille maman écartait de moi tout ce qui aurait pu me troubler.

– La crypte des capucins

Theodor avait toujours reconnu l'autorité étrangère, toute autorité qui se dressait face à lui. Il n'y avait qu'à l'armée qu'il était heureux. Il était obligé de croire ce qu'on lui disait, et quand c'était lui qui parlait, les autres aussi devaient le croire. Theodor serait bien resté à l'armée pendant toute sa vie.

– La Toile d'araignée

C'était l'homme nouveau de l'Europe : nationaliste et intéressé, sans foi, sans loyauté, sanguinaire et borné? C'était la nouvelle Europe.

– La Toile d'araignée

Benjamin n'entendait pas, le profond regard de Benjamin se perdait quelque part, au loin, il pensait à Lodz, à l'échoppe crasseuse de son père et voyait l'unique miroir du magasin, terni par les ans. Comme les paroles des vieux Juifs de Lodz étaient simples et sages, leur esprit juste, leurs rires mesurés, leur nourriture savoureuse - la nourriture des Juifs méprisés, battus, barbares, des Juifs qui ne portaient pas de casque et ne pouvaient ni étinceler ni faire de bruit.

– La Toile d'araignée

"National-socialisme était un mot comme un autre. Il n'impliquait pas nécessairement de conviction."

– La Toile d'araignée

La mère était égrotante, les sœurs jaunissaient, elles se faisaient vieilles et ne pouvaient pardonner à Theodor de n'avoir pas accompli son devoir, de n'être pas tombé au champ d'honneur, sous-lieutenant et deux fois cités à l'ordre de l'armée. Un fils mort serait resté à jamais l'orgueil de la famille. Mais un sous-lieutenant démobilisé et victime de la révolution, les femmes le trouvaient encombrant. Theodor vivait parmi les siens comme un vieux grand-père que l'on aurait vénéré s'il avait été mort, mais que l'on méprisait parce qu'il restait en vie.

– La Toile d'araignée

C'est ainsi que les clients n'étaient pas uniquement des clients, mais bel et bien des hôtes dans la maison de Piczenik. Il arrivait que les paysannes, tout en choisissant le corail qui leur convenait, joignent leur voix à la mélodie des enfileuses ; toutes chantaient ensembles, Nissen Piczenik lui-même se mettait à chantonner, et sa femme remuait la cuillère en mesure dans son fourneau. Ensuite, lorsque les paysans rentraient du marché ou de l'estaminet pour venir chercher leurs épouses et régler leurs achats, le marchand de corail se devait aussi de boire avec eux de l'eau-de-vie ou du thé et de fumer une cigarette. Et chaque vieux client embrassait le marchand comme son frère.

– Léviathan

Il aurait fallu dix yeux sur la tête pour surveiller chaque mendiant, et Piczenik savait que la pauvreté est la tentatrice irrésistible qui conduit au péché.

– Léviathan

Car, après avoir bu, tous les hommes bons et loyaux sont nos frères et toutes les femmes aimables sont nos soeurs - et il n,y a plus de différence entre paysan et marchand, entre juif et chrétien ; et malheur à celui qui affirmerait le contraire!

– Léviathan
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