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Joris Karl Huysmans

Livres de Joris Karl Huysmans

Citations de Joris Karl Huysmans (79)

Elles sont surhumaines, vraiment divines, quand on y songe, les cathédrales.

– La Cathédrale

Savant et emprunté, ce roman ne saurait pourtant être traité de verbieux : il n'est une description, il n'est un dialogue qui ne permettent de faire cheminer Durtal.La cathédrale de Chartres apparaît sous un jour plus intellectualisé mais aussi plus pensé : c'est que la foi du héros, en germe dans Là-bas et reconquise dans En route, est plus épanouie.En résultent ces échanges de haute volée, qui redescendent de manière si tendre lors des interventions de la bonne.C'est donc sous les attraits de l'aridité que se cache un récit intime sur la foi en mouvement, humaine et exigeante.

– La Cathédrale

La vérité, reprit-il après avoir réfléchi, c'est que la pratique assidue de la religion produit généralement sur les âmes des résultats intenses. Seulement ils sont de deux sortes. — Ou elle accélère leur pestilence et développe en elles les derniers ferments qui achèvent de les putréfier, ou elle les épure et les rend fraîches et limpides, exquises ! — Elle façonne des hypocrites ou de franches et saintes gens ; il n'y a guère de milieu, en somme.

– La Cathédrale

Quel a été maintenant, au point de vue pratique, l'influence du symbolisme sur les âmes?Et Durtal se répondit: le Moyen Âge qui savait que sur cette terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut que par ce qu'il recouvre d'invisible, le Moyen Âge qui n'était pas, par conséquent, dupe, comme nous le sommes, des apparences, étudia de très près cette science et il fit d'elle la pourvoyeuse et la servante de la mystique.

– La Cathédrale

Elles sont surhumaines, vraiment divines, quand on y songe, les cathédrales !Parties, dans nos régions, de la crypte romane, de la voûte tassée comme l'âme par l'humilité et par la peur, se courbant devant l'immense Majesté dont elles osaient à peine chanter les louanges, elles se sont familiarisées, les basiliques, elles ont faussé d'un élan le demi-cercle du cintre, l'ont allongé en ovale d'amande, ont jailli, soulevant les toits, exhaussant les nefs, babillant en mille sculptures autour du chœur, lançant au ciel, ainsi que des prières, les jets fous de leurs piles ! Elles ont symbolisé l'amicale tendresse des oraisons ; elles sont devenues plus confiantes, plus légères, plus audacieuses envers Dieu.

– La Cathédrale

« Et au-dessus de la ville, indifférente, la cathédrale seule veillait, demandait grâce, pour l'indésir de souffrances, pour l'inertie de la foi que révélaient maintenant ses fils, en tendant au ciel ses deux tours ainsi que deux bras, simulant avec la forme de ses clochers les deux mains jointes, les dix doigts appliqués, debout, les uns contre les autres, en ce geste que les imagiers d'antan donnèrent aux saints et aux guerriers morts, sculptés sur des tombeaux. » (p. 24)

– La Cathédrale

Vous avez coutume, n'est-ce pas, de débiter des oraisons que vous savez par coeur ; et c'est surtout pendant ce temps que les évagations se produisent ; eh bien, laissez de côté ces oraisons et suivez très régulièrement, dans la chapelle du cloître, les prières des offices. Vous les connaissez moins, vous serez obligé, ne fût-ce que pour les bien comprendre, de les lire avec soin ; vous aurez donc moins de chance de vous désunir.- Sans doute, répliqua Durtal, mais quand l'on pas pas dévidé les prières que l'on a pris l'habitude de réciter, il semble que l'on n'a pas prié. Je conviens que ce que j'avance est absurde, mais il n'est point de fidèle qui ne la perçoive, cette impression, lorsqu'on lui change le texte de ses patenôtres.L'abbé sourit.- Les vraies exorations, reprit-il, sont celles de la liturgie, celles que Dieu nous a enseignées, lui-même, les seules qui se servent d'une langue digne de lui, de sa propre langue. Elles sont complètes et elles sont souveraines, car tous nos désirs, tous nos regrets, toutes nos plaintes sont fixés dans les psaumes. Le prophète a tout prévu et tout dit ; laissez-le donc parler pour vous et vous prêter ainsi, par son intermédiaire après de Dieu, son assistance.ed. Bartillat pp. 1008-1009.

– La Cathédrale

C'était fou cela ! L'Eglise qui avait créé, qui avait allaité l'art pendant tant de siècles, elle avait été, de par la lâcheté de ses fils, reléguée dans un rancart ; tous les grands mouvements qui se succédèrent dans cet âge, le romantisme, le naturalisme, avaient été faits sans elle ou contre elle.Il avait suffi qu'une oeuvre ne se contentât plus de raconter de simples historiettes ou d'aimables mensonges se terminant par des conclusions de vertu récompensée et de vice puni, pour qu'aussitôt la pudeur de la bedeaudaille se mît à braire !Le jour où cette forme, si souple et si large, de l'art moderne, le roman, aborda les scènes de la vie réelle, dévida le jeu des passions, devint une étude de psychologie, une école d'analyse, ce fut le recul de l'armée des dévots sur toute la ligne. Le part catholique, qui paraissait mieux préparé que tout autre pour lutter sur ce terrain que la théologie avait longuement exploré, se replia en désordre se bornant, pour assurer sa retraite, à faire canarder, avec les vieilles arquebuses à rouets de ses troupes, les oeuvres qu'il n'avait ni inspirées, ni conçues.ed. Bartillat p. 877.

– La Cathédrale

(Réception officielle de l'évêque de Chartres). Et subitement, un remous s'était creusé dans la cohue des laïques et des prêtres qui se rangèrent, chapeaux bas, devant un vieux landau de corbillard traîné par une rosse étique et conduit par une sorte de moujik, un cocher dont la face bouffait sous des broussailles lui sortant des joues et de la bouche, des oreilles et du nez. La carriole s'était amarrée devant le perron et il en était descendu un gros homme, soufflé tel une baudruche, et sanglé dans un uniforme brodé d'argent ; puis, derrière lui, un monsieur plus mince, vêtu d'un habit à parements bleu foncé et et bleu clair ; et tous saluèrent le préfet qu'escortait l'un de ses trois conseillers de préfecture. Ils avaient soulevé leurs bicornes empanachés de plumes, distribué quelques poignées de main et ils se perdaient dans le vestibule, quand l'armée parut, à son tour, représentée par un colonel de cuirassiers, par des officiers de l'artillerie et du train, par quelques fantassins gradés à culotte rouge, par un gendarme.Et ce fut tout ; une heure après cette réception, la ville exténuée s'était rendormie, n'ayant même pas le courage de déplanter ses mâts ; les Lazares étaient retournés dans leurs sépulcres, les vieillards ressuscités étaient à nouveau retombés morts ; la réaction avait lieu, Chartres gisait épuisé pour des mois par cet excès.ed. Bartllat p. 813

– La Cathédrale

-- Ce qui doit vous coûter, c'est le manque de relations intellectuelles ; vous, qui avez vécu dans le monde des lettres, comment vous arrangez-vous pour supporter l'inertie de cette province ?Durtal rit.-- Le monde des lettres ! non, monsieur l'abbé, ce n'est pas lui que je pourrais regretter, car je l'avais quitté bien avant de venir résider ici ; puis, voyez-vous, fréquenter ces trabans de l'écriture et rester propre, c'est impossible. Il faut choisir : eux ou de braves gens ; médire ou se taire ; car leur spécialité, c'est de vous élaguer toute idée charitable, c'est de vous guérir surtout de l'amitié, en un clin d'oeil.-- Bah !-- Oui, imitant la pharmacopée homéopathique qui se sert encore de substances infâmes, de jus de cloporte, de venin de serpent, de suc de hanneton, de sécrétion de putois et de pus de variole, le tout enrobé dans du sucre de lait pour en celer la saveur et l'aspect, le monde des lettres triture, lui aussi, dans le but de les faire absorber sans hauts le coeur, les plus dégoûtantes des matières ; c'est une incessante manipulation de jalousie de quartier et de potins de loges, le tout, globulé dans une perfidie de bon ton, pour en masquer et l'odeur et le goût.Ingérés à des doses voulues, ces grains d'ordures agissent, tels que des détersifs, sur l'âme qu'ils débarrassent presque aussitôt de toute confiance ; j'avais assez de ce traitement qui ne me réussissait que trop et j'ai jugé utile de m'y soustraire.ed. Bartillat, p. 734.

– La Cathédrale

Incipit :"Dans la salle à manger meublée d'un poêle en faïence, des chaises cannées à pieds tors, d'un buffet en vieux chêne, fabriqué à Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, eet contenant, derrière les vitres de ses panneaux, des récahuds en ruolz, des flûtes à champagne, tout un service de porcelaine blanche, liseré d'or, dont on ne se servait du reste jamais; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal éclairée par une suspension qui rabattait la clarté sur la nappe, Me Le Ponsart et M. Lambois plièrent leur serviette, se désignèrent d'un coup d'oeil la bonne qui apportait le café et se turent."

– Un Dilemme

« Ou vous êtes la bonne de Jules, auquel cas vous avez droit à une somme de trente-trois francs soixante-quinze centimes ; ou vous être sa maîtresse, auquel cas, vous n'avez droit à rien du tout ; choisissez entre ces deux situations celle qui vous semblera la plus avantageuse. Et ça s'appelle un dilemme ou je ne m'y connais pas. »

– Un Dilemme

Dans la campagne, quand un enfant n'a pas de santé et est incroyable de supporter les travaux des labours et des vignes la mère dit : il est chétif, ce petiot-là, nous en ferons un prêtre (...)

– Oblat (L')

Dans quel état d'abandon et d'anémie se trouve l'Église depuis qu'elle s'est désintéressée de l'art et que l'art s'est retiré d'elle! Elle a perdu son meilleur mode de propagande, son plus sûr moyen de défense.

– Oblat (L')

Durtal résidait depuis plus de dix-huit mois déjà au Val des Saints. Las de Chartres où il s'était provisoirement fixé, harcelé par des appétences déréglées de cloître, il était parti pour l'abbaye de Solesmes.Recommandé au supérieur de ce monastère par l'abbé Plomb, un des vicaires de la cathédrale de Chartres, qui connaissait le révérendissime de longue date, il avait été aimablement reçu, était resté, à diverses reprises, plus de quinze jours, dans ce couvent, et il en était toujours revenu plus mal à l'aise, plus incertain qu'avant. Il retrouvait avec allégresse ses vieux amis, l'abbé Gévresin et sa gouvernante, Mme Bavoil, réintégrait avec un soupir de soulagement son logis et le même phénomène se produisait ; il était peu à peu ressaisi par le souvenir de cette existence conventuelle qui s'écartait complètement de celle qu'il avait autrefois vécue à la Trappe.Ce n'était plus, en effet, la règle de fer des Cisterciens, le silence perpétuel, les jeûnes complets, le maigre ininterrompu, le coucher, tout habillé, dans un dortoir, le lever à deux heures, en pleine nuit, le travail de l'industrie ou le labeur de la terre ; les Bénédictins pouvaient parler, usaient, certains jours, d'aliments gras, couchaient déshabillés, chacun, dans sa cellule, se levaient à quatre heures, se livraient à des travaux intellectuels, besognaient beaucoup plus dans les bibliothèques que dans les comptoirs de marchandises ou dans les champs.La règle de saint Benoît, si inflexible chez les moines blancs, s'était adoucie chez les moines noirs ; elle s'était aisément pliée aux besoins dissemblables des deux ordres dont le but n'était pas, en effet, le même.Les trappistes étaient plus spécialement préposés aux œuvres de la mortification et de la pénitence et les Bénédictins, proprement dits, au service divin des louanges ; les uns, avaient, en conséquence, sous l'impulsion de saint Bernard, aggravé la règle dans ce qu'elle a de plus strict et de plus dur ; les autres, au contraire, avaient adopté, en les assouplissant, les dispositions si accortes et si indulgentes qu'elle recèle.

– Oblat (L')

Ce moine, le P. Paul de Moll aurait été l'un des plus extraordinaires thaumaturges de notre temps. Il guérissait, comme en s'amusant, tous les maux.

– Oblat (L')

Ce n'est point du côté de la science, mais du côté de l'art que l'Ordre de Saint Benoît doit s'orienter, s'il veut conserver l'aloi de son ancien renom ; il faut qu'il recrute des artistes pour rénover l'art religieux qui s'inanime ; il faut qu'il obtienne pour la littérature et pour l'art les résultats qu'ont obtenus Dom Guéranger pour la liturgie et Dom Pothier pour le chant. L'Abbé de Solesmes, lui, l'a bien compris et il a aiguillé, quand il l'a pu, sur cette voie. IL avait parmi ses moines, un architecte de talent ; il le chargea de construire les nouveaux bâtiments du monastère et Dom Mellet a taillé dans le granit un monument admirable de simplesse et de force, la seule oeuvre d'architecture monastique qui ait été créée dans notre temps. Il faudrait maintenant des littérateurs, des statuaires, des peintres ; il faudrait, en un mot, reprendre non la tradition de Saint Maur, mais celle de Cluny ...ed. Bartillat p. 1062

– Oblat (L')

[...] il fallait s'imaginer aussi les salles à manger, ces repas terribles que Gilles déplora, pendant que l'on instruisait son procès à Nantes. Il avouait avec larmes avoir attisé par la braise des mets la furie de ses sens ; et, ces menus qu'il réprouvait, l'on peut aisément les rétablir ; à table avec Eustache Blanchet, Prélati, Gilles De Sillé, tous ses fidèles, dans la haute salle où sur des crédences posaient les plats, les aiguières pleines d'eau de nèfle, de rose, de mélilot, pour l'ablution des mains, Gilles mangeait des pâtés de bœuf et des pâtés de saumon et de brême, des rosés de lapereaux et d'oiselets, des bourrées à la sauce chaude, des tourtes pisaines, des hérons, des cigognes, des grues, des paons, des butors et des cygnes rôtis, des venaisons au verjus, des lamproies de Nantes, des salades de brione, de houblon, de barbe de judas et de mauve, des plats véhéments, assaisonnés à la marjolaine et au macis, à la coriandre et à la sauge, à la pivoine et au romarin, au basilic et à l'hysope, à la graine de paradis et au gingembre, des plats parfumés, acides, talonnant dans l'estomac, comme des éperons à boire, les lourdes pâtisseries, les tartes à la fleur de sureau et aux raves, les riz au lait de noisette, saupoudrés de cinnamome, des étouffoirs, qui nécessitaient les copieuses rasades des bières et des jus fermentés de mûres, des vins secs ou tannés et cuits, des capiteux hypocras, chargés de cannelle, d'amandes et de musc, des liqueurs enragées, tiquetées de parcelles d'or, des boissons affolantes qui fouettaient la luxure des propos et faisaient piaffer les convives, à la fin des repas, dans ce donjon sans châtelaines, en de monstrueux rêves !

– Là-Bas

Du Mysticisme exalté au Satanisme exaspéré, il n'y a qu'un pas. Dans l'au-delà, tout se touche.

– Là-Bas

Un évocateur, dont le nom est perdu, se réunit à Tiffauges, dans une chambre, avec Gilles et de Sillé. Sur le sol, il trace un grand cercle et commande à ses deux compagnons d'entrer dedans. Sillé refuse ; poigné par une terreur qu'il ne s'explique pas, il se met à frémir de tous ses membres, se réfugie près de la croisée qu'il ouvre, murmure tout bas des exorcismes. Gilles plus hardi se tient au milieu du cercle ; mais, aux premières conjurations, il frissonne à son tour et veut faire le signe de la croix. Le sorcier lui ordonne de ne pas bouger. A un moment, il se sent saisi à la nuque ; il s'effare, vacille, supplie Notre-Dame la Vierge de le sauver. L'évocateur, furieux, le jette hors du cercle ; il s'élance par la porte, de Sillé, par la fenêtre ; ils se retrouvent en bas, restent béants, car des hurlements se dressent dans la chambre où le magicien opère. "Un bruit d'épées tombant à coups durs et pressés sur une couette" se fait entendre, puis des gémissements, des cris de détresse, l'appel d'un homme qu'on assassine. Épouvantés, ils demeurent aux écoutes, puis quand le vacarme cesse, ils se hasardent, poussent la porte, trouvent le sorcier étendu sur le parquet, roué de coups, le front fracassé, dans des flots de sang.

– Là-Bas

A n'en pas douter, ce fut une singulière époque que ce Moyen-Age, reprit-il. Pour les uns, il est entièrement blanc, et pour les autres absolument noir; aucune nuance intermédiaire; époque d'ignorance et de ténèbres, rabâchent les normaliens et les athées; époque douloureuse et exquise, attestent les savants religieux et les artistes.Ce qui est certain, c'est que les immuables classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple, avaient, dans ce temps-là, l'ame plus haute. On peut l'affirmer: la société n'a fait que déchoir depuis les quatre siècles qui nous séparent du Moyen-Age.

– Là-Bas

Ce restaurant, où je vais à peu près une fois par mois, possède d'immuables clients, des gens bien élevés et hostiles, des officiers en bourgeois, des membres du Parlement, des bureaucrates. Tout en chipotant la sauce au gratin d'une redoutable sole, je regardais ces habitués qui m'entouraient et je les trouvais singulièrement changés depuis ma dernière visite. Ils avaient maigri ou s'étaient boursouflés ; les yeux étaient cernés de violet et creux ou pochés en dessous de besaces roses ; les gens gras avaient jauni ; les maigres devenaient verts. Plus sûrs que les vénéfices oubliés des Exili, les terribles mixtures de cette maison empoisonnaient lentement sa clientèle. Cela m'intéressait, comme vous pouvez croire ; je me faisais à moi-même un cours de toxicologie et je découvrais, en m'étudiant à manger, les effroyables ingrédients qui masquaient le goût des poissons désinfectés, de même que des cadavres, par des mélanges pulvérulents de charbon et de tan, des viandes fardées par des marinades, peintes avec des sauces couleur d'égout, des vins colorés par les fuschines, parfumés par les furfurols, alourdis par les mélasses et les plâtres ! Je me suis bien promis de revenir, chaque mois, pour surveiller le dépérissement de tous ces gens...

– Là-Bas

Le prêtre descendit à reculons les marches, s'agenouilla sur la dernière et, d'une voix trépidante et aiguë, il cria : - « Maître des Esclandres, Dispensateur des bienfaits du crime, Intendant des somptueux péchés et des grands vices, Satan, c'est toi que nous adorons, Dieu logique, Dieu juste ! « Légat suradmirable des fausses transes, tu accueilles la mendicité de nos larmes ; tu sauves l'honneur des familles par l'avortement des ventres fécondés dans les oublis de bonnes crises ; tu insinues la hâte des fausses couches aux mères et ton obstétrique épargne les angoisses de la maturité, la douleur des chutes, aux enfants qui meurent avant de naître !« Soutien du pauvre exaspéré, Cordial des vaincus, c'est toi qui les doues de l'hypocrisie, de l'ingratitude, de l'orgueil, afin qu'ils se puissent défendre contre les attaques des enfants de Dieu, des Riches !« Suzerain des mépris, Comptable des humiliations, Tenancier des vieilles haines, toi seul fertilises le cerveau de l'homme que l'injustice écrase ; tu lui souffles les idées des vengeances préparées, des méfaits sûrs ; tu l'incites aux meurtres, tu lui donnes l'exubérante joie des représailles acquises, la bonne ivresse des supplices accomplis, des pleurs, dont il est cause !

– Là-Bas

- Pardon, ma chère, dit le mari ; mais vous commettez pour l'instant une grosse erreur : le Moyen Age n'a jamais été, comme vous le croyez, une époque sordide, car on y fréquentait assidûment les bains. A Paris, par exemple, où les établissements furent nombreux, les étuveurs parcouraient la ville, en criant que l'eau était chaude. C'est seulement à partir de la Renaissance que la crasse s'est implantée en France. Quand on songe que cette délicieuse reine Margot avait le corps macéré de parfums mais jambonné tel qu'un fond de poêle ! - Et Henri IV qui se flattait d'avoir les pieds fumants et le gousset fin !- Mon ami, faites-nous grâce, je vous prie, de ces détails, dit la femme.

– Là-Bas

Apprendre, deux, trois ans après, alors que la femme est inaccessible, honnête et mariée, hors de Paris, hors de France ; apprendre qu'elle vous aimait, alors que l'on n'aurait même pas, quand elle était là, osé le croire ! C'est le rêve, cela ! - Il n'y a que ces amours réelles et intangibles, ces amours faites de mélancolies éloignées et de regrets qui valent ! Et puis il n'y a pas de chairs là-dedans, pas de levain d'ordures ! S'aimer de loin et sans espoir, ne jamais s'appartenir, rêver chastement à de pâles appas, à d'impossibles baisers, à des caresses éteintes sur des fronts oubliés de mortes, ah ! C'est quelque chose comme un égarement délicieux et sans retour ! Tout le reste est ignoble ou vide. - Mais aussi, faut-il que l'existence soit abominable pour que ce soit là le seul bonheur vraiment altier, vraiment pur que le ciel concède, ici-bas, aux âmes incrédules que l'éternelle abjection de la vie effare.

– Là-Bas

La réalité ne pardonne pas qu'on la méprise; elle se venge en effondrant le rêve, en le piétinant, en le jetant en loques dans un tas de boue!

– Là-Bas

"Ah! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Eglise adopte! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui-là, c'était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.C'était le Christ des pauvres, Celui qui s'était assimilé aux plus misérables de ceux qu'il venait racheter, aux disgraciés et aux mendiants, à tous ceux sur la laideur ou l'indigence desquels s'acharne la lâcheté de l'homme; et c'était aussi le plus humain des Christ, un Christ à la chair triste et faible, abandonné par le Père qui n'était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle n'était possible, le Christ assisté seulement de sa Mère qu'il avait dû, ainsi que tous ceux que l'on torture, appeler dans des cris d'enfant, de sa Mère, impuissante alors et inutile.Par une dernière humilité sans doute, il avait supporté que la Passion ne dépassât point l'envergure permise aux sens; et, obéissant à d'incompréhensibles ordres, il avait accepté que sa Divinité fût comme interrompue depuis les soufflets et les coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces maraudes de la souffrance, jusqu'aux effroyables douleurs d'une agonie sans fin. Il avait ainsi pu mieux souffrir, râler, crever ainsi qu'un bandit, ainsi qu'un chien, salement, bassement, en allant dans cette déchéance jusqu'au bout, jusqu'à l'ignominie de la pourriture, jusqu'à la dernière avanie du pus !"

– Là-Bas

Jacques commençait à croire que les économies réalisées à la campagne étaient un leurre et que la solitude, si séduisante à évoquer lorsqu'on réside en plein Paris, devient insupportable quand on la subit, loin de tout, sans domestique et sans voiture.

– En rade

Oui, c'était vrai, il n'était bon à rien, incapable de s'éprendre des occupations recherchées des hommes, inapte à gagner de l'argent et même à le garder, insensible aux appâts des honneurs et au gain des places. Ce n'était pas cependant qu'il fût paresseux, car il avait d'immenses lectures, toute une érudition lointaine mais éparpillée, ingérée sans cible précise, méprisable par conséquent pour les utilitaires et les oisifs.

– En rade

Solitaire comme il l'était, peu accessible aux physionomies nouvelles, peu liant, ayant le monde en horreur, étant enfin parvenu à réaliser les difficiles bienfaits de la réputation d'ours qu'il s'était acquise, car, las de ses refus, les gens lui évitaient, maintenant, la contrariété des excuses en ne l'invitant plus, il avait incarné son rêve de quiétude, en épousant une bonne fille sans le sou, orpheline de père et de mère, sans famille à voir, silencieuse et dévouée, pratique et probe, qui le laissait fureter, tranquille, dans ses livres, tournant autour de ses manies, les sauvegardant sans les déranger.

– En rade

Qu'est cela ? se demanda Jacques effaré. Puis, il se remit, tenta de se raisonner, parvint à se persuader que cette tour était un puits, un puits se dressant en l'air au lieu de s'enfoncer dans le sol, mais enfin un puits ; un seau de bois cerclé de fer posé sur la margelle l'attestait du reste ; alors tout s'expliquait ; cette abominable gaupe, c'était la Vérité.Comme elle était avachie ! il est vrai que les hommes se la repassent depuis tant de siècles ! au fait, quoi d'étonnant ? La Vérité n'est-elle pas la grande Roulure de l'esprit, la Traînée de l'âme ? Dieu seul en effet sait si, depuis la genèse, celle-là s'est bruyamment galvaudée avec les premiers venus ! artistes et papes, cambrousiers et rois, tous l'avaient possédée et chacun avait acquis l'assurance qu'il la détenait à soi seul et fournissait, au moindre doute, des arguments sans réplique, des preuves irréfutables, décisives.Surnaturelle pour les uns, terrestre pour les autres, elle semait indifféremment la conviction dans la Mésopotamie des âmes élevées et dans la Sologne spirituelle des idiots ; elle caressait chacun, suivant son tempérament, suivant ses illusions et ses manies, suivant son âge, s'offrait à sa concupiscence de certitude, dans toutes les postures, sur toutes les faces, au choix.Il n'y a pas à dire, elle a l'air faux comme un jeton, conclut Jacques.

– En rade

La chienne de vie! murmura-t-il, en baissant la tête; et désespérément il songea au déplorable état de ses affaires. A Paris, sa fortune perdue par suite de l'irrémissible faillite d'un trop ingénieux banquier; à l'horizon, de menaçantes files de lendemains noirs; chez lui, une meute de créanciers, flairant la chute, aboyant à sa porte avec une telle rage qu'il avait dû s'enfuir; à Lourps, Louise, sa femme, malade, réfugiée chez son oncle régisseur du château possédé par un opulent tailleur du boulevard qui, en attendant qu'il le vendît, le laissait inhabité, sans réparation et sans meubles.

– En rade

Une alanguissante tristesse l'accabla, une tristesse autre que celle qui l'avait poigné, pendant la route.La personnalité de ses angoisses avait disparu ; elles s'étaient élargies, dilatées, avaient perdu leur essence propres, étaient sorties, en quelque sorte, de lui-même pour se combiner avec cette indicible mélancolie qu'exhalent les paysages assoupis sous le pesant repos des soirs ; cette détresse vague et noyée, excluant la réflexion, détergeant l'âme de ses transes précises, endormant les points douloureux,lénifiant la certitude des exactes souffrances par son mystère, le soulagea.

– En rade

Il était l'homme qui lit dans un journal, dans un livre, une phrase bizarre, sur la religion, sur la science, sur l'histoire, sur l'art, sur n'importe quoi, qui s'emballe aussitôt et se précipite, tête en avant, dans l'étude, se ruant, un jour, sur l'Antiquité, tendant d'y jeter la sonde, se reprenant au latin, piochant comme un enragé, puis laissant tout, dégoûté soudain, sans cause, de ses travaux et de ses recherches, se lançant, un matin, en pleine littérature contemporaine, s'ingérant la substance de copieux livres, ne pensant plus qu'à cet art, n'en dormant plus, jusqu'à ce qu'il le délaissât, un autre matin, d'une volte brusque et rêvât ennuyé, dans l'attente d'un sujet sur lequel il pourrait fondre. Le préhistorique, la théologie, la kabbale l'avaient tour à tour requis et tenu. Il avait fouillé des bibliothèques, épuisé des cartons, s'était congestionné l'intellect à écumer la surface de ces fatras, et tout cela par désoeuvrement, par attirance momentanée, sans conclusion cherchée, sans but utile.A ce jeu, ili avait acquis une science énorme et chaotique, plus qu'un à peu près, moins qu'une certitude. Absence d'énergie, curiosité trop aiguë pour qu'elle ne s'écachât pas aussitôt ; manque de suite dans les idées, faiblesse du pal spirituel promptement tordu, ardeur excessive à courir par les voies bifurquées et à se lasser des chemins dès qu'on y entre, dyspepsie de cervelle exigeant des mets variés, se fatiguant vite des nourritures désirées, les digérant presque toutes mais mal, tel était son cas.

– En rade

« Ce départ ferait-il taire la psalmodie de ses pensées tristes et décanterait-il cette détresse d'âme dont il accusait la défection de sa femme d'être la cause ? Il sentait bien qu'il ne pardonnerait pas aisément à Louise de s'être éloignée de lui au moment où il aurait voulu se serrer contre elle. » (p. 211)

– En rade

Vois-tu, mon neveu, la terre c'est pas comme le pavé de vos villes...

– En rade

Le fait est que ce chat, maigre ainsi qu'un cent de clous, portait la tête allongée en forme de gueule de brochet et, pour comble de disgrâce, avait les lèvres noires ; il était de robe gris cendre, ondée de rouille, une robe canaille, aux poils ternes et secs. Sa queue épilée ressemblait à une ficelle munie au bout d'une petite houppe et la peau de son ventre, qui s'était sans doute décollée dans une chute, pendait telle qu'un fanon dont les poils terreux balayaient les routes.N'étaient ses grands yeux câlins, dans l'eau verte desquels tournoyaient sans cesse des graviers d'or, il eût été, sous son pauvre et flottant pelage, un bas fils de la race des gouttières, un chat inavouable. (p.181,182)

– En rade

La réalité ne pardonne pas qu'on la méprise ; elle se venge en effondrant le rêve, en le piétinant, en le jetant en loques dans un tas de boue !

– Là-Bas

Il n'y a de vraiment bon que les femmes qu'on n'a pas eues.

– Là-Bas

Aimer sans espoir, à blanc, ce serait parfait s'il ne fallait pas compter avec les intempéries de sa cervelle !

– Là-Bas

Les queues de siècle se ressemblent. Toutes vacillent et sont troubles.

– Là-Bas

Il avait épousé sa femme sans entrain, sans joie. Quand il l'avait connue, elle était comme la plupart des jeunes fille, insignifiante ;[...] somme toute, elle pouvait être sortie, sans honte, gardée chez soi, sans lassitude. C'est égal, il avait été bête ! [...] Il aurait dû se défier, savoir que, lorsqu'on est décidé à accoler son nom à celui d'une autre, sous le grillage d'une mairie, on devrait avoir pu jauger la parfaite capacité de sottise ou la profonde inertie des sens de celle qu'on épouse !

– En ménage

La terre promise qu'elle avait entrevue lui échappait encore. Les voluptés tremblantes de l'adultère ne la soulevèrent point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi des sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint pas. Elle pensa devenir folle, s'acharna quand même à la poursuite de ces ardeurs qui ne pouvaient éclore ; elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à penser à son amoureux, dans ses heures vides, se contraignant malgré elle à vouloir l'aimer.

– En ménage

C'est égal, il y a des gens bienheureux. À table et au lit, ils obtiennent, en guise de fourniture et de réjouissance, en plus de ce qui leur est dû, un peu d'illusion ! Nous, rien du tout. Nous sommes les malheureux qui allons éternellement chercher au-dehors une part mesuré de fricot dans un bol ! Au fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis là. Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet de nuit. Il me navre à la fin des fins ! Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur l'affiche du théâtre où ils allaient acheter du rire l'annonce lamentable d'une relâche, contemplent désespérément les portes, Cyprien et André, après s'être attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient maintenant, atterrés, leurs verres.

– En ménage

Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se répéta que Jeanne devait être morte, et, se rappelant leurs nuits blanches dans le même lit, il s'avouait qu'il eût mieux agi en concubinant avec elle, comme elle l'avait elle-même souhaité un jour. Il n'eût été ni plus malheureux, ni plus cocu ; et, mélancoliquement, il se disait : j'ai depuis longtemps atteint l'âge où les apparences d'affection suffisent ; en admettant même qu'elle ne m'ait jamais aimé, si elle avait bien appris son rôle, ça m'aurait amplement satisfait.

– En ménage

- ... les jeunes filles! je les ai observées ce soir, tiens, les v'là: physiquement: un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices; moralement: une éternelle morte-saison d'idées, un fumier de pensées dans une caboche rose ! oui, les v'là celles qu'on me destine, espérant qu'un jour viendra où lassé de lire dans mon lit et d'y fumer tranquillement ma pipe, j'accepterai la misère d'un coucher à deux, l'insomnie ou le ronflement d'un autre, les coups de coude et les coups de pied, la fatigue des caresses exigées, l'ennui des baisers prévus!

– En ménage

Fortement échaudés, l'un et l'autre, par les femmes, André n'y songeait plus qu'avec une douceur triste, Cyprien les considérait d'une façon ardente et inquiète. Leurs œuvres marquaient cette différence des caractères. Unis dans une commune haine contre les préjugés imposés par la bourgeoisie, ils s'encourageaient mutuellement, méprisant l'opinion de la foule, la défiant, acceptant les insuccès, très à l'écart du monde des lettres et des peintres, régulièrement éreintés par tous les journaux, par tous les confrères qui leur reprochaient leur isolement et leur dédain.

– En ménage

C'est cela qui dégote toutes les morales connues; Bien qu'elles bifurquent, les deux routes mènent au même rond-point. Au fond le concubinage et le mariage se valent puisqu'ils nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et des tristesses charnelles . Plus de talent et de la santé quel rêve!(p307)

– En ménage

Et les jeunes filles donc ! Ces adorables récipients de chairs neuves où les vices transvasés des mères se rajeunissent ! Ah oui, parlons-en ! Il faut les voir quand elles remuent du pilon leurs jupes ! Le mouchoir sur les genoux et la moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur chaise, échangeant derrière les entrechats de l'éventail des ricochets de niaiseries sordides, chuchotant comme des galopines en classe, s'envolant tout à coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on lâche ! Puis, c'est le plongeon des graves révérences, c'est le nez qui se fripe et le dentier qui flambe, c'est des oui, maman, c'est des non, ma chère, c'est des patati, c'est des patata, c'est des rires futés, des éclats discrets...

– En ménage

Tout en rattachant sa culotte qui s'était déboutonnée, Cyprien s'écria :— Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder des pantins qui sautent, salir des gants et poisser des verres, se tenir constamment sur ses gardes, s'échapper, lorsqu'à l'affût du gibier dansant, la maîtresse de maison braconne au hasard des pièces, si tu appelles cela, malgré l'habitude que tu en peux avoir depuis que l'on t'a marié, des choses agréables, eh bien ! tu n'es pas difficile.André haussa les épaules et, crachant le jus de tabac qui lui poivrait la bouche, dit simplement :— Peuh, on s'y fait !

– En ménage

Je me suis marié, parfaitement, parce que ce moment-là était venu, parce que j'étais las de manger froid, dans une assiette en terre de pipe, le diner apprêté par la femme de ménage ou la concierge ; J'avais des devants de chemise qui baillaient et pendaient, leurs boutons de manchettes fatigués.

– En ménage

Ô sainte joie des bâfres ! Le fumet des rôtis se mêle au parfum des fleurs, le pourpre des vins lutte d'éclat avec la rougeur des roses, le garçon qui nous sert à l'air d'un idiot, nous, nous avons l'air de goinfres, ça nous est bien égal. Nous nous empiffrons rôtis sur rôtis, nous nous ingurgitons bordeaux sur bourgogne, chartreuse sur cognac. Au diable les vinasses et les trois-six que nous buvons depuis notre départ de Paris ! Au diable ces ratas sans nom, ces gargotailles inconnues dont nous nous sommes si maigrement gavés depuis près d'un mois ! Nous sommes méconnaissables ; nos mines de faméliques rougeoient comme des trognes, nous braillons, le nez en l'air, nous allons à la dérive !

– Sac au dos/A vau l'eau

Un grand découragement le poigna ; le vide de sa vie murée lui apparut, et, tout en tisonnant le coke avec son poker, M. Folantin, penché en avant sur son fauteuil, le front sur le rebord de la cheminée, se mit à parcourir le chemin de ses quarante ans, s'arrêtant, désespéré, à chaque station.

– Sac au dos/A vau l'eau

Le VI° arrondissement était impitoyable au célibat. Il fallait être ordonné prêtre pour trouver des ressources, des dîners spéciaux dans des tables d'hôtes réservées aux ecclésiastiques, pour vivre dans ce lacis de rues qui enveloppent l'église de Saint-Sulpice. Hors la religion, point de mangeaille, à moins d'être riche et de pouvoir fréquenter des maisons huppées. Décidément, il semblait que cette partie de l'arrondissement ne fût habitée que par des concubins et des gens mariés. Mais tous ses souvenirs tenaient dans cet ancien coin tranquille, déjà défiguré par des percées de nouvelles rues, par de funèbres boulevards, rissolés l'été et glacés l'hiver, par de mornes avenues qui avaient américanisé l'aspect du quartier et détruit pour jamais son allure intime, sans lui avoir apporté en échange des avantages de confortable, de gaîté et de vie.

– Sac au dos/A vau l'eau

« Mon ami et moi étions arrivés à ce degré d'abrutissement qui vous jette sur un lit, s'essayant à tuer, dans une somnolence de bête, les longues heures des insupportables journées. » (p. 36)

– Sac au dos/A vau l'eau

Toutes les races du Midi emplissaient les sièges, crachaient et se vautraient, en mugissant. Tous les gens de la Provence, de la Lozère, de la Gascogne, du Languedoc, tous ces gens, aux joues obscurcies par des copeaux d'ébène, aux narines et aux doigts poilus, aux voix retentissantes, s'esclaffaient comme des forcenés, et leur accent, souligné par des gestes d'épileptique, hachait les phrases et vous les enfournait, toutes broyées, dans le tympan.

– Sac au dos/A vau l'eau

Il jugea que la solitude avait du bon, que ruminer ses souvenirs et se conter soi-même des balivernes était encore préférable à la compagnie des gens dont on ne partageait ni les convictions, ni les sympathies; son désir de se rapprocher, de toucher le coude d'un voisin cessa et, une fois de plus, il se répéta cette désolante vérité : que lorsque les anciens amis ont disparu, il faut se résoudre à n'en point chercher d'autres, à vivre à l'écart, s'habituer à l'isolement.

– Sac au dos/A vau l'eau

Extrait de "A vau-l'eau" :M. Folentin descendit de chez cette fille, profondément écoeuré et, tout en s'acheminant vers son domicile, il embrassa d'un coup d'oeil l'horizon désolé de la vie; il comprit l'inutilité des changements de routes, la stérilité des élans et des efforts; il faut se laisser aller à vau-l'eau; Schopenhauer a raison, se dit-il, "la vie de l'homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui".

– Sac au dos/A vau l'eau

Extrait de "Sac au dos" :Il était resté là, hébété, inerte, assourdi par le vacarme des obus, résolu à ne plus se défendre, à ne plus bouger ; puis il avait songé à sa femme, et pleurant, se demandant ce qu'il avait fait pour qu'on le fît ainsi souffrir, il avait ramassé, sans savoir pourquoi, une feuille d'arbre qu'il avait gardée et à laquelle il tenait, car il nous la montrait souvent, séchée et ratatinée dans le fond de ses poches.Un officier était passé, sur ces entrefaites, le revolver au poing, l'avait traité de lâche et menacé de lui casser la tête s'il ne marchait pas. Il avait dit : "J'aime mieux ça, ah ! que ça finisse ! " Mais l'officier, au moment où il le secouait pour le remettre sur ses jambes, s'était étalé, giglant le sang par la nuque. Alors, la peur l'avait repris, il s'était enfui et avait pu rejoindre une lointaine route, inondée de fuyards, noire de troupes, sillonnée d'attelages dont les chevaux emportés crevaient et broyaient les rangs.

– Sac au dos/A vau l'eau

Extrait de "A vau l'eau" :Non, il faut être juste : chaque état a ses inquiétudes et ses tracas; et puis, c'est une lâcheté lorsqu'on n'a pas de fortune que d'enfanter des mioches ! C'est les vouer au mépris des autres quand ils seront grands; c'est les jeter dans une dégoûtante lutte, sans défense et sans armes; c'est persécuter et châtier des innocents à qui l'on impose de recommencer la misérable vie de leur père.

– Sac au dos/A vau l'eau

« Il faut avoir vécu dans la promiscuité des hospices et des camps pour apprécier la valeur d'une cuvette d'eau, pour savourer la solitude des endroits où l'on met culotte bas, à l'aise. » (p. 56)

– Sac au dos/A vau l'eau

Pourquoi la religion consolatrice n'est-elle faite que pour les pauvres d'esprit ? Pourquoi l'Eglise a-t-elle voulu ériger en articles de foi les croyances les plus absurdes ? Je ne puis cependant admettre, ni la virginité d'une accouchée, ni la divinité d'un comestible qu'on prépare chez un fabricant de pâtes, se disait-il ; enfin, l'intolérance du clergé le révoltait. Et pourtant le mysticisme pourrait seul panser la plaie qui me tire. - C'est égal, on a tort de démontrer aux fidèles l'inanité de leurs adorations, car ceux-là sont heureux qui acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les souffrances, toutes les afflictions de la vie présente.

– Nouvelles

Une fois, il s'était cru heureux ; il avait fait la connaissance d'une fillette qui travaillait : celle-là lui avait bien distribué des à peu près de tendresse, mais, du soir au lendemain, sans motifs, elle l'avait lâché, lui laissant un souvenir dont il eut de la peine à se guérir ; il frémissait, se rappelant cette époque de souffrances où il fallait quand même aller à son bureau et quand même marcher.

– Nouvelles

A vrai dire, je ne compris pas les motifs qui rendaient nécessaires ces boucheries d'armées. Je n'éprouvais ni le besoin de tuer les autres, ni celui de me faire tuer par eux.

– Nouvelles

Il se fit quelques camarades, quelques amis, puis arriva le moment où les uns quittèrent Paris et où les autres se marièrent ; il n'eut pas le courage de nouer de nouvelles liaisons et, peu à peu, il s'abandonna et vécut seul.-C'est égal, la solitude est douloureuse, pensait-il maintenant, en remettant, un à un, des bouts de coke sur sa grille, et il songea à ses anciens camarades. Comme le mariage brisait tout ! on s'était tutoyé, on avait vécu la même existence, l'on ne pouvait se passer les uns des autres et c'est à peine si l'on se saluait à présent lorsqu'on se rencontrait. L'ami marié est toujours un peu embarrassé, car c'est lui qui a rompu les relations, puis, il s'imagine aussi qu'on raille la vie qu'il mène et enfin, il est de bonne foi, persuadé qu'il occupe dans le monde un rang plus honorable que celui d'un célibataire.

– Nouvelles

Chacun doit être l'aide-jardinier de sa propre âme.

La Tour Eiffel est vraiment d'une laideur qui déconcerte et elle n'est même pas énorme !

Un vrai moine n'a qu'une patrie, son couvent.

Un conteur est un monsieur qui, ne sachant pas écrire, débite prétentieusement des balivernes.

Les ordres contemplatifs sont les paratonnerres de la société.

Il n'y a de réellement obscènes que les gens chastes.

Le propre de l'imbécile est de croire qu'il ne l'est pas.

A quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement dans une chaise ?

L'âme est une sorte d'aérostat qui ne peut monter, atteindre ses fins dernières dans l'espace, qu'en jetant son lest.

Le démon ne peut rien sur la volonté, très peu sur l'intelligence et tout sur l'imagination.

Vraiment, quand j'y songe, la littérature n'a qu'une raison d'être, sauver celui qui la fait du dégoût de vivre !

La force du sadisme, l'attrait qu'il présente, gît tout entier dans la jouissance prohibée de transférer à Satan les hommages et les prières qu'on doit à Dieu...

Le vin est une substance sacramentelle. Il est exalté dans mainte page de la Bible et Notre Seigneur n'a pas trouvé de plus auguste matière pour la transformer en son sang. Il est donc digne et juste, équitable et salutaire de l'aimer !

L'art étant devenu une des occupations recherchées des riches, les expositions se suivent avec un égal succès, quelles que soient ce qu'on exhibe, pourvu que les négociants de la presse s'en mêlent et que les étalages aient lieu dans une galerie connue.

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