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Jean Noël Pancrazi

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Jean-Noël Pancrazi est l’auteur de plusieurs romans et récits dont Les quartiers d’hiver, Prix Médicis 1990 (Folio n°2428), Le silence des passions, Prix Valery-Larbaud 1994 (Folio n°2749), Madame Arnoul, Prix du Livre-Inter 1995 (Folio n°2925), Lo... Plus >

Long séjour (1998)

De Jean Noël Pancrazi chez Gallimard
(1 vote, note moyenne : 4.0)

«Il ne me reconnaissait pas quand j'entrais dans la chambre de la Maison Eugénie. Il était étendu sur le lit, dans la veste de son vieux costume gris, aux fines rayures blanches, qu'il gardait en permanence sur son pyjama. De la poche gauche dépassait une bourse pleine de rasoirs Bic jetables ; la manche droite était ceinturée par un brassard où on avait cousu, en grandes lettres bleues, le nom de la clinique, pour qu'on l'y ramenât si jamais il réussissait à s'enfuir : on l'avait plusieurs fois surpris rôdant, à minuit, dans le couloir du long séjour, avec sa valise de cuir brun, aux angles ferrés - celle de tous les déménagements, de tous les adieux ; il butait dans l'obscurité contre les murs, à la recherche de l'escalier principal, tendu, exalté et anxieux, comme si on venait de le convoquer, en pleine nuit, sans lui en indiquer le motif, dans un commissariat, à l'autre bout d'Ajaccio.»Jean-Noël Pancrazi.

Paru le 14-01-1998 - Format : Broché - 104 pages - 21 x 12 x 1 cm - 142 g - ISBN 10 : 2070748537 - ISBN 13 : 9782070748532

Collection : L'un Et L'autre

Tags : récits, roman autobiographique, bourse, vieillesse, père, ajaccio, auteur français, Corse (France), algérie, roman 20ème siècle, contemporain.

Citations de Long séjour (6)

Tirant sur la poche de sa veste pour la défroisser et se préparer à les accueillir, il répétait avec une telle conviction qu'ils allaient venir, que je m'attendais à les voir monter le grand escalier de la Maison Eugénie. Les morts, alors, devenaient plus vivants que les vivants; et il me semblait, à mon tour, que ressuscitaient tous ceux que j'avais aimés, qu'ils emplissaient, peu à peu, le couloir du long séjour et venaient m'entourer avec le calme sombre d'une foule s'apprêtant à embarquer un après-midi d'hiver, certains s'appelant de loin en loin pour ne pas se perdre ou se promettre de se garder une place pour faire ensemble la traversée.

Si je restais enfin quelques jours auprès de lui, je pourrais peut-être l'aider à mieux s'orienter dans le couloir du long séjour, à se nourrir, à retrouver le goût du pain. Je me levais, traversais le désert d'Ajaccio, à cinq heures du matin, allais m'asseoir dans le square, devant la Maison Eugénie encore fermée. Je regardais s'éteindre, l'un après l'autre, les lampadaires du front de mer puis l'arc des lumières du casino du Diamant; un cargo venant de Sardaigne apparaissait dans le silence gris et rose des flots; et, là-bas, de l'autre côté de la baie, dans le vert épais des montagnes, se mettaient à scintiller les fins de glaciers, les clochers, les pierres des belvédères, les croix et les torrents de cette île que je commençais peut-être à aimer vraiment, à côté de laquelle j'étais trop longtemps passé, (...)

Peut-être n'étais-je pour lui, quand j'allais à la Maison Eugénie et m'approchais de son lit, que le sosie involontaire de ce fils dont il m'avait dit, un jour, en me regardant, qu'il devait lui rendre bientôt visite, ou simplement l'ombre d'un infirmier, du masseur qui, pendant quelques minutes, chaque matin, venait, sans qu'il s'en aperçût, lui prendre sa main qui, raidie sur le côté, tremblait tellement parfois qu'on aurait dit, lorsqu'elle heurtait le mur, le choc entre-eux de plusieurs osselets secoués dans un même sac de peau.

Je retrouvais la tendresse que j'avais eue pour l'île, du temps de ma jeunesse, quand je m'abandonnais à l'illusion de revenir vers une terre natale, me donnais un leurre de racines grâce à la longueur des étés immobiles passés entre les murs de la Vaccareccia dans l'odeur des persiennes usées et brûlantes, des cartes tièdes des réussites d'après-midi, à la douceur rituelle des promenades du soir avec Juliette dans la brume des feux mal éteints et à la gaieté cérémonieuse du banquet de septembre autour du sanglier tué par Antoine dans la vallée de la Gravona et dont on conservait comme un talisman le lit de fougères ensanglantées où il s'était écroulé.

« Je vous l'enlève … », me disait, avec un accent un peu ironique, l'infirmière qui, en lui prenant le bras, l'emmenait se baigner. Elle le descendait dans l'une des grandes baignoires vertes. Il était si léger, ses épaules étaient si fluettes et son torse, où se fondaient les côtes incertaines, si mince qu'on aurait dit que sa taille n'était pas encore vraiment formée. Il jouait, en riant doucement, avec les coques vides des étuis à savon qui dérivaient dans les remous et qu'il ramenait vers sa poitrine comme une ceinture de petits bateaux désarmés. J'avais l'impression, en l'attendant avec le pyjama que j'avais acheté au rayon cadet des Galeries ajacciennes et qui lui donnerait une allure de lutin rouge lorsque je l'en habillerais après le bain, qu'il était devenu mon enfant, le seul que j'avais eu dans ma vie et que j'aurais jamais.

(Puis) il se laissait conduire dans le couloir du long séjour; les infirmières, que nous croisions, me disaient: "il ne demande jamais rien, vous savez... C'est le moins embêtant de tous... Le plus gentil... Parfois, il nous suit... Il veut nous accompagner jusqu'au deuxième étage...", l'une d'elle ajoutant, une fois, avec une sorte de compassion grivoise: "Un soir, il m'a pris la main, m'a demandé s'il pouvait venir dormir avec moi... Ca m'a fait de la peine de le laisser dans le couloir..."


Critiques de Long séjour : avis de lecteurs (1)


  • Critique de Long séjour par araucaria (Babelio)

    Beau livre, pudique qui évoque la fin de vie, la perte d'autonomie, la perte de la mémoire... et ces séjours dans des cliniques ou résidences pour personnes âgées... Comme dans un film, le narrateur r...

    Lire la critique complète >
    Par araucaria - publiée le 11/01/2014

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