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Jean Christophe Rufin

Écrivain, membre de l’Académie française, médecin, pionnier de l’action humanitaire, Jean-Christophe Rufin a conquis un large public avec ses romans, parmi lesquels L'Abyssin, Rouge Brésil (prix Goncourt 2001), Katiba, Le Collier rouge ou encore Check point.

Livres de Jean Christophe Rufin

Citations de Jean Christophe Rufin (108)

"Ce qu'on ne peut empêcher, il faut le vouloir"( de Machiavel, cité par Jean-Christophe Rufin )

– Le tour du monde du roi Zibeline

Et cette modeste stature, jointe à un sourire qui était en permanence accroché à ses lèvres, en révélant qu'il était sans défense et qu'un rien pouvait l'abattre, lui conférait un étrange pouvoir sur les individus tout en force. Il eut une place à part à proportion de l'autorité que donne à certains l'absolu renoncement à toute ambition, tandis que leurs pensées, elles, restent hors de portée des volontés extérieures.

– Le tour du monde du roi Zibeline

On devrait toujours se méfier des pays verts ; c'est qu'ils sont bien arrosés.

– Le tour du monde du roi Zibeline

Ils vécurent cet été de passion comme la dilapidation consciente d'un trésor qu'ils n'avaient reçu que pour le dépenser mais qui, une fois disparu, persisterait à jamais sous la forme de souvenirs merveilleux

– Le tour du monde du roi Zibeline

Je ne doutais pas qu'il y eût des degrés de civilisation et qu'il était de notre devoir de faire profiter de nos lumières des peuples qui végétaient encore à l'écart du progrès et de la science.pp. 282-283

– Le tour du monde du roi Zibeline

Nous naviguions aux basses voiles et le gréement consolidé ne menaçait plus de se briser davantage. Toute la compagnie se tenait debout, les femmes dans les hardes délavées qu'elles n'avaient pas quittées depuis la Sibérie ; les hommes torse nu, ruisselants de pluie tiède, le corps hâlé par des journées de soleil et le visage toujours tanné par l'air glacé des confins polaires. Aphanasie et moi, sur la dunette, enlacés et les larmes aux yeux, remerciant la Providence qui nous faisait le cadeau merveilleux d'un destin que nul sur cette terre n'avait jamais partagé.

– Le tour du monde du roi Zibeline

Il ne m'avait pas emmenée avec lui pour faire de moi le compagnon de ses aventures. Il entendait me protéger et, ce faisant, me réduire au rôle passif d'une épouse aimante et soumise. Aimante, je l'étais, et oserai-je avouer que je le suis toujours ? Mais soumise, il n'en était pas question. Rien ne servait d'en parler de manière abstraite. Et, de toute façon, il y a quelque contradiction à solliciter la liberté. Dès notre arrivée en France, il me faudrait tout simplement la prendre.

– Le tour du monde du roi Zibeline

A vrai dire, en approfondissant les réflexions que la découverte du monde avait fait naître en moi, je penchais pour un déisme anticlérical plus proche de celui de Voltaire que de Hume. J'avais eu maintes occasions de constater à quel point les dogmes et les croyances varient, servis par des prêtres qui, malgré les différences de leurs liturgies, contribuent tous à entraver la liberté des hommes et à faire naître entre eux des haines inutiles.p. 207

– Le tour du monde du roi Zibeline

Délicieusement différents, et, par amour, indéfectiblement solidaires.

– Le tour du monde du roi Zibeline

Il y a deux manières opposées et cependant comparables de punir un homme : le condamner à l'enfermement ou le jeter dans l'infini. J'avais jusque-là fait l'expérience des geôles et goûté de leur cruauté. J'avais crié dans des cachots et frappé des poings sur leurs murs. Il me semblait que j'avais éprouvé le pire. C'est que je n'avais pas connu la Sibérie. En y entrant, on sent se tendre jour après jour puis se rompre le fil qu'on croyait solide et qui nous reliait à l'humanité. On ne vit pas seulement séparé de ce que l'on aime, comme dans une prison, on lui devient étranger.

– Le tour du monde du roi Zibeline

Une part d'elle-même se révoltait mais faiblement, tandis qu'une autre se troublait à éprouver le plaisir que lui causait ces humiliations. Peut-être étaient-elles simplement la forme nouvelle et inédite d'une mutuelle passion. Dans cette "caméra obscura" du corps soumis, la violence s'imprime à l'envers, comme l'image d'une attention, d'un désir, comme la certitude photographiquement révélée d'une présence et d'un sentiment.

– La Salamandre

Gil la regardait comme un monstre sorti de cette matinée d'illusions refroidies. Elle avait un filet de sang à la lèvre. Tout ce qui, en elle, n'était pas vieillesse, était blessure. "Tue-moi, Gil, si tu veux"

– La Salamandre

L'amour véritable vient de nous seul et ne requiert aucun retour.

– La Salamandre

Il lui fallait solidifier l'argent, muer son travail en capital, procédé que les marxistes appellent la coagulation. Elle avait coagulé sa vie et ce caillot obstruait tout.

– La Salamandre

Elle se relevait dix fois, fouillait les armoires, regardait sous les meubles. Elle s'inquiétait que quelqu'un eût pu pénétrer chez elle mais sa terreur venait de ce que, au contraire, il n'y avait personne. Elle était seule avec des objets et le temps.

– La Salamandre

Le gosse était en larmes. C'étaient de petites larmes concentrées par la chaleur, évaporées sitôt sorties de la paupière et qui formaient sur son rebord une ligne de cristaux blancs. Les enfants pauvres ne demandent rien avec leurs pleurs. Par prudence, ils les cachent. Car ils n'attendent le secours de personne et redoutent au contraire que cet aveu de faiblesse n'incite quelque voisin à faire assaut de sa force.

– La Salamandre

Avec le temps, elle finit par juger presque beau cet état qui la contraignait à ne rien attendre, enfin, du dehors. Elle se sentait délivrée du besoin de possession qui l'avait conduite à vouloir se donner toute. Sortie de cette prison mentale, il lui restait l'amour, l'amour pur, celui que l'on offre et qui n' attend rien.

– La Salamandre

La compagnie des hommes et des femmes illustres du passé lui plaisait. En pensée, elle évoluait au côté de Catherine de Médicis et de Frédéric II. Elle n'aurait pas voulu vivre réellement parmi eux mais elle appréciait à titre posthume leur noblesse, leur gloire et leurs petits travers. Le récit de leur vie lui donnait de bonnes raisons de ne pas frayer avec ses contemporains, qu'elle jugeait en comparaison si médiocres. Les dépouilles de ces héros étaient enfermées dans les reliures riches qu'elle achetait à un éditeur de luxe et réglait par traites. En vérité, Catherine ne lisait guère. Son travail la fatiguait trop. Mais elle aimait sentir ces ouvrages près d'elle, bien alignés dans sa bibliothèque vitrée, à côté de la télévision. Certains dimanches, elle sortait deux ou trois lourds volumes et les cirait. C'était un peu comme si elle eût caressé la joue tannée de ces grands personnages.

– La Salamandre

Je ne l'aime pas pour sa réalité, mais pour ce que j'y ai mêlé de mes désirs. Seule m'appartient cette image fausse, aimée, créée par moi et qui mourra avec moi.

– La Salamandre

De toute façon, son observation l'avait convaincue qu'il était inutile, pour un étranger lucide, de vouloir se mêler aux danses des Brésiliens. Elles leur appartiennent en propre. Parfois, un enfant de cinq ou six ans, échappé des cuisines où sa serveuse de mère l'avait traîné, se joignait aux danseurs sur la piste. Il reproduisait d'instinct les pas les plus complexes en rythme et avec naturel, et révélait le lien profond de cette danse avec un peuple et une terre dont elle naît comme le végétal. Tout apprentissage est vanité pour qui ne s'enracine pas dans cet humus-là.

– La Salamandre

Ils se souvenaient du combat avec Marc et se disaient que la guerre commence comme cela. Après ce qu'ils venaient de voir, ils avaient envie de se montrer meilleurs, de prendre leurs distances avec la sauvagerie qui était en tout homme et en eux aussi. (p. 183)

– Check-point

Grâce à elle, il cessait d'être une victime pour devenir le contraire : celui qui tenterait de sauver quelqu'un de plus malheureux encore. Il y avait beaucoup de cela dans son amour pour Bouba. Et ce projet d'aller vivre là-bas avec elle après la guerre, c'était comme la guérison d'un exil par un autre exil. (p. 292)

– Check-point

ils avaient néanmoins en commun une manière volontaire de se déplacer, de se tenir bien doit; de garder la tête haute. Ils avaient beau s'évertuer à adopter le style relâché des ONG, porter des jeans sans forme et des T-shirts délavés, ils détonnaient. La discipline militaire les avait profondément façonnés. On voyait toujours le soldat en eux. (p. 25)

– Check-point

L'idéal qui l'avait d'abord amenée là révélait son caractère dérisoire, presque ridicule. Ces caisses défoncées semées sur une route étaient l'image tragique de l'impuissance humanitaire. Face à l'horreur et à la complexité de la guerre, ces ballots de vêtements, ces colis de nourriture et ces boîtes de médicaments étaient tout simplement grotesques.

– Check-point

- La haine, c'est le bonheur, tu ne sais pas ça encore, toi. C'est une passion, une raison de vivre. C'est un vrai luxe. Le seul peut-être.[...] - La haine, c'est aussi fort que l'amour. Sauf qu'on n'a pas besoin de demander son avis à l'autre.

– Check-point

Pourquoi les femmes ont-elles ce don de voir toujours l'enfant dans l'homme adulte ?

– Check-point

Ensuite, plus secrètement, il était probable que l'existence d'un danger, fût-il réduit, rendait la transgression encore plus excitante. (p. 97)

– Check-point

[...] - C'est ça qui est terrible dans ce pays. Il est mocheElle le regarda avec étonnement. Avait -il deviné ses pensées ou partageaient-ils les mêmes?- ça doit être mieux l'été?- à peine. De toute façon, dans ces montagnes, le paysage est toujours triste.Ils traversèrent un village. Le bas des murs était taché par la boue grise et des charrettes à foin piquait du nez dans les cours. - ici, la seule chose qui mette un peu de couleur dans le paysage, c'est le sang.

– Check-point

Il se moquait pas mal de savoir comment vivaient les gens qu'ils allaient secourir. La seule chose qui lui importait, comme aux autres, ceux qui travaillaient au siège devant leur ordinateur, c'était d'avoir trouvé des " bénéficiaires ". Grâce à eux, l'association allait pouvoir recevoir l'argent de l'Union européenne et la machine caritative continuerait de tourner.

– Check-point

- Pomotch! annonça placidement Lionel.C'était le mot magique, l'un des seuls qu'on leur ait fait apprendre pendant les deux journées de préparation au départ que l'association avait organisées à Lyon. Il signifiait "aide' et constituait l'expression la plus simple et la plus facilement compréhensible pour dire qu'ils étaient des humanitaires.

– Check-point

Personne ne pouvait avoir vécu cette guerre et croire encore que l'individu avait une quelconque valeur.

– Le collier rouge

Lui aussi, à l'évidence, était marqué par la guerre. Quelque chose, dans sa voix, disait qu'il était désespérément sincère. Comme si la certitude de mourir bientôt, éprouvée jour après jour au front, avait fait fondre en lui toutes les coques de mensonge, toutes ces peaux tannées que la vie, les épreuves, la fréquentation des autres déposent sur la vérité chez les hommes ordinaires. Ils avaient cela en commun, tous les deux, cette fatigue qui ôte toute force et toute envie de dire et de penser des choses qui ne soient pas vraies.

– Le collier rouge

L'un des charmes des armées est que lorsqu'un ordre est donné, il faut un autre ordre pour l'abolir.

– Le collier rouge

Il n'avait pas l'air d'un paysan, voilà. Il y a des êtres, comme ça, qui vivent hors de leur classe. C'est assez rassurant, vous ne trouvez pas ? On m'a beaucoup parlé de la lutte des classes. Toute mon enfance, mon père ne me parlait que de ça. J'ai accepté cette idée. C'est la réalité; on ne peut pas la refuser. mais quand il est mort et que je me suis retrouvée ici, à la campagne, je me suis dit que ce n'était pas suffisant. Il y a les êtres, aussi. Leur histoire peut les faire changer de classe, comme moi, par exemple. et puis, il y a ceux qui semblent vivre en dehors de tout cela, par eux-mêmes, en quelque sorte. (p.124-125)

– Le collier rouge

Pendant ma permission, j'ai beaucoup lu. La guerre m'avait changé. Je n'imaginais pas que tout cela pouvait exister. Les obus, les peuples en uniforme, les combats où, en quelques minutes, des milliers de morts se retrouvent allongés en plein soleil. J'étais un petit paysan, vous comprenez ? Je ne savais rien. Même si je m'étais mis à lire avant la guerre, c'était des livres sans importance. Quand je suis revenu en permission, c'était autre chose : il fallait que je trouve des réponses. Je voulais voir ce que d'autres avaient pu comprendre de la guerre, de la société, de l'armée, du pouvoir, de l'argent, de toutes ces choses que je découvrais.

– Le collier rouge

- Salonique, reprit-il sans lever les yeux de son ouvrage, c'était un drôle d'endroit.Il avait formé une cigarette dodue et il la pétrissait entre ses doigts noircis par les travaux manuels.- Je n'ai jamais vu autant de gens différents. Des Français, des Anglais, des Italiens, des Grecs, des Serbes, des Sénégalais, des Annamites, des Arméniens, des Albanais, des Turcs.- Mais c'était un général français qui commandait le corps expéditionnaire, non?- Qui commandait! Il commandait quoi? Je vous le demande. Personne ne parlait la même langue. Personne ne savait ce qu'il devait faire ni où il devait aller.

– Le collier rouge

Le juge avait une longue habitude de ces présentations. Il égrenait les données d'état civil avec une expression navrée. Les différences de date et de lieu qui définissaient chaque individu étaient fondamentales: c'était à elles que chacun devait être ce qu'il était. Et, en même temps, elles étaient si dérisoires, ces différences, si minuscules, qu'elles révélaient, mieux qu'un matricule, à quel point les hommes se distinguent par peu de chose. (p.18)

– Le collier rouge

Lantier observa la manière qu'avait ce vieux cabot de froncer les sourcils en inclinant légèrement la tête, d'ouvrir grand les yeux pour exprimer son contentement ou de les plisser en prenant l'air sournois pour interroger l'être humain auquel il avait affaire sur ses intentions et ses désirs. Ces mimiques, jointes à de petits mouvements expressifs du cou, lui permettaient de couvrir toute la palette des sentiments. Il montrait les siens mais, surtout, il répondait à ceux des autres. (p.64)

– Le collier rouge

Voilà ce qu'avaient produit quatre ans de guerre: des hommes qui n'avaient plus peur, qui avaient survécu à tellement d'horreurs que rien ni personne ne leur ferait baisser les yeux. (p.32)

– Le collier rouge

- Ce n'est pas l'homme qui a été chassé du paradis terrestre, mais Dieu. Et l'homme s'est emparé de la création pour la détruire. ( Pay-Lo)

– Rouge Brésil

Elle eut honte d'un coup d'avoir si lâchement appliqué le fer des mots sur la plaie de la vérité.

– Rouge Brésil

Tu jettes quatre notes de musique et ils l'absorbent dans leurs mélodies. Tu poses ton chapeau sur une escabelle et ils s'en font une parure pour la fête. Ils ont appris cela de la forêt où tout se compénètre et se féconde, où ce qui n'est pas dévoré dévore.

– Rouge Brésil

Le pain de sucre les regarda passer, avec cette stupide indifférence de la nature au malheur des hommes, laquelle décuple leur envie de l'asservir et de la soumettre.

– Rouge Brésil

Ainsi les beautés pâles du matin tropical, la mer d'émeraude et le ciel métallique sans nuages, recouvraient tant de terreurs et de haines qu'elles faisaient presque horreur, comme un fard grimaçant appliqué sur la peau d'un mourant par dérision.

– Rouge Brésil

Imaginez un instant, monseigneur, ce que peut ressentir un homme qui voit bouillir devant lui l'eau où il va cuire.

– Rouge Brésil

On ne se trompe jamais en conférant à quelqu'un le grade qu'il n'a pas atteint. Celui qui bénéficie de cette erreur est tout prêt à la pardonner en pensant que le flatteur a simplement un peu d'avance.

– Rouge Brésil

[Il] se jura une fois de plus de ne jamais la quitter, fût-ce dans la mort. C'est un âge [l'adolescence] où l'on fait facilement ce serment mais il semblait à Just que personne avant lui ne l'avait prononcé si gravement, ni n'était pareillement résolu à l'exécuter.

– Rouge Brésil

L'espoir est omnivore : qu'on lui refuse la nourriture qu'il attend et il se contentera d'une autre, pourvu qu'elle l'aide à survivre.

– Rouge Brésil

- Ainsi, s'écria Colombe, c'est vous qui avez découvert le Brésil !- Cela n'a rigoureusement aucune importance. Il faut toute la prétention des Européens pour croire que ce continent attendait leur venue pour exister.

– Rouge Brésil

En tous cas, si j'ai appris une chose avec les Russes, c'est qu'il ne faut chercher à comprendre ce qu'ils font. Ils sont tombés directement de la lune dans ces steppes.

– Sauver Ispahan

- Créer un beau mensonge, reprit-il avec un ton de gourmet, c'est pour nous autres inventer une belle histoire dont l'auditeur est la dupe. Ce que l'on tire de lui n'est que le salaire mérité de l'artiste qui a fait partager son illusion. Et pour qu'une illusion soit partagée, il faut qu'elle soit belle, qu'on la raconte avec talent, que le conteur sache utiliser les mille petits sons qui viennent du vrai et du faux.

– Sauver Ispahan

La Russie a inventé cette forme étrange de captivité où le prisonnier n'est pas contraint par les murs d'une cellule mais au contraire par l'immensité de l'espace nu qui l'environne.

– Sauver Ispahan

- La vérité, coupa le nazir, l'air tout à fait indigné. Croyez-vous un instant que je m'en soucie? Rien n'est plus fade, plus décevant, en un mot plus inutile. Voyez-vous, Poncet, la vérité n'est pas pour les hommes. Quand même ils prétendent la découvrir ou la préserver, elle ne leur appartient jamais. Ils ne peuvent être que son esclave. Ils la subissent, la répètent, s'en affligent et finalement s'y résignent. Tandis qu'un mensonge! Ah, Poncet, un grand, un vrai mensonge, voilà qui fait de chacun de nous l'égal des dieux. Nous créons des mondes par le mensonge, nous donnons vie à ce qui n'existe pas. Sans cette faculté, il n'y aurait ni génie, ni conquête, ni religion, ni amour.

– Sauver Ispahan

Les lettres que l'amour trace en nous ne sont jamais plus faciles à déchiffrer que sur la page blanche d'un esprit non préparé.

– Le grand Cœur

Cela s'appelait le temps et, quand on y jouait un rôle, il devenait l'Histoire. Il appartenait à chacun d'y prendre sa part.

– Le grand Cœur

Pour les hommes du commun, il ne peut y avoir d'amitié, d'amour, ni même de confiance quand se profile l'ombre d'une attente intéressée. Au contraire, pour les hommes de pouvoir, la seule manière d'atteindre des relations véritables est d'aborder franchement le sujet de l'intérêt. Avant toute chose, ils posent la question : qu'attendez-vous de moi ? Et de la franchise avec laquelle on leur répond dépend la possibilité de passer à une étape supérieure d'intimité.

– Le grand Cœur

Seul nous appartient ce qui n'existe pas et que nous avons le pouvoir de faire venir au monde.

– Le grand Cœur

Toutes les richesses de la terre étaient rassemblées là, tirées des forêts de Sibérie comme des déserts de l'Afrique. Le savoir-faire des artisans de Damas était représenté comme l'habileté des tisserands flamands […] Le centre du monde était là. Et il n'était pas acquis par la conquête ou le pillage mais par l'échange, la liberté des hommes et le talent de leur industrie. L'énergie arrachée enfin à la guerre se répandait dans toutes les œuvres de la paix.

– Le grand Cœur

(Marche sur Florence).Je choisis donc d'arriver, contrairement à mon habitude, en grand équipage et de faire étalage de mes titres. Les Italiens, à ce que j'en savais, goûtaient moins que nous la simplicité ou, plutôt, ils la plaçaient ailleurs. La politesse, pour eux, consiste à tenir son rang, et ce qui nous paraît ostentation n'est à leurs yeux qu'un repère commode donné par une personne pour que les autres puissent immédiatement situer son rôle dans le grand théâtre de la société. Cette mise au point faite, il était possible et même apprécié de se comporter avec affabilité et naturel. Chez nous, le procédé est souvent inverse. Les grands personnages se donnent une apparence de simplicité mais, pour faire tout de même reconnaître leur importance, ils sèment leurs propos d'insolences et de marques de vanité.Sitôt les Alpes franchies, je pris soin de revêtir de riches vêtements. Mon cheval reçut des soins et fut harnaché de velours avec force gourmettes d'or et pompons chatoyants. (p.243)

– Le grand Cœur

Il était l'un de ces êtres, j'en ai rencontré quelques-uns par la suite, qu' une plaie invisible, jamais cicatrisée, ouverte dans l'enfance par la violence d'un proche, conduit leur vie durant à hurler une haine indistincte.

– Le grand Cœur

Je n'ai jamais pratiqué la trahison, mais je ne l'ai que faiblement condamnée, car je sais à quel point elle est proche, souvent, de la loyauté. A certains moments de la vie, face à l'énigme du monde et de l'avenir, tout être humain peut se sentir partagé entre une cause et son contraire. Le pas de l'une à l'autre est si court qu'on peut en un instant sauter d'un côté à son opposé avec la même facilité que l'enfant qui traverse un ruisseau à cloche-pied.

– Le grand Cœur

Agnès me hante, depuis que j'ai évoqué ma rencontre avec elle. Pendant toutes ces années, je l'avais placée dans un retrait de ma mémoire, sous une châsse que je n'avais plus ouverte depuis sa mort. Tous mes souvenirs sont restés là, intacts, embaumés comme l'a été son corps. Mais il a suffi que je prononce son nom pour que l'ampoule se brise. Son visage, son parfum, sa voix envahissent tout.

– Le grand Cœur

Quiconque n'a pas vécu l'épreuve de la disgrâce, du dénuement et de l'accusation ne peut prétendre connaître véritablement la vie.

– Le grand Cœur

Nouakchott n'avait de capitale que le nom. C'était plutôt un immense entrepôt de parpaings au milieu du désert. La ville avait pris son essor dans les années cinquante. À l'époque coloniale, le gouvernorat de la Mauritanie était situé à Saint-Louis. Quand celle-ci était revenue en partage au Sénégal après l'indépendance, il avait fallu bâtir à la hâte une nouvelle capitale. (France Loisirs, p.67)

– Katiba

Le viellard avait une longue familiarité avec le temps, le temps du désert, dilaté à l'extrème, rythmé par des phénomènes lents, qu'ils soient minuscules comme le pas des bêtes, ou gigantesques comme le basculement des saisons. Rien ne servait de le bousculer. On ne fait pas pousser une plante en tirant sur ses feuilles.

– Katiba

“La conversation s'ouvrit par plusieurs heures de généralités. Le vieillard avait une longue familiarité avec le temps, le temps du désert, dilaté à l'extrême, rythmé par des phénomènes lents, qu'ils soient minuscules comme le pas des bêtes, ou gigantesque comme le basculement des saisons. Rien ne servirait de le bousculer. On ne fait pas pousser une plante en tirant sur ses feuilles.”

– Katiba

Elle a pris conscience qu'elle en voulait [...] A la France, à son administration, à sa politique toujours suspecte de colonialisme, à sa volonté civilisatrice qui cache mal, en vérité, un sentiment de supériorité envers les autres cultures.

– Katiba

Un romancier ne peut ignorer ce qu'il doit au réel. Il observe, emmagasine les émotions, les images. Dans l'édifice qu'il construit, l'ordonnance est sa création, le ciment son travail, mais les pierres sont apportées par la vie. Postface p.389

– Katiba

Et je me suis retrouvée avec deux haines en moi. Celle de l'Occident, comme tu dis. Et puis l'autre, le négatif de mon espoir perdu. Haine de l'hypocrisie, de l'ordre machiste, haine du viol des consciences par les petits bourgeois du bazar, des bigots, jaloux, aigris, ignorants. Haine des petits voyous qu'ils utilisaient, de ces gamins qui cherchent plus humilié qu'eux pour se donner des airs de toute-puissance. Haine de ceux qui étaient cachés dans l'ombre et qui n'avaient que la mort à semer.

– Katiba

En descendant de l'Adrar des Iforas, le désert se vallonne.Il s'obstine à ressembler à un paysage fertile.Les coteaux et les plaines feraient presque oublier de loin qu'ils ne sont couverts ni de terre ni d'herbe, ni d'arbres ni de buissons mais seulement à perte de vue, de cailloux.Plus encore vers l'est, l'immensité abandonne toute résistance.La roche devient sable, la colline dune.C'est le Ténéré.

– Katiba

Le vieillard avait une longue familiarité avec le temps, le temps du désert, dilaté à l'extrême, rythmé par des phénomènes lents, qu'ils soient minuscules comme le pas des bêtes, ou gigantesques comme le basculement des saisons. Rien ne servait de le bousculer. On ne fait pas pousser une plante en tirant sur ses feuilles.

– Katiba

Jusqu'à la fin des années 1960, la Mauritanie était essentiellement un pays de nomades.Mais, en quelques années, les grandes sécheresses avaient ramené la majorité de la population dans les villes.Les tentes avaient pourri, les troupeaux étaient morts.Les nouveaux sédentaires étaient des gens sans repères.

– Katiba

Saïf avait l'air à la fois épuisé et indestructible. A chaque épreuve, la peur avait creusé une ride. Maintenant, sur son visage, il n'y avait plus de place pour la peur.

– Katiba

Cette part d'ombre n'a cessé de croître et de nous disputer notre lumière. Le monde servile a toujours eu deux visages : celui, maternel, familier et doux de nos nourrices, cuisinières, gouvernantes, et celui, violent et dangereux, des esclaves marrons, des révoltes sanglantes et des condamnations internationales. Finalement, nous avons remplacé l'esclavage par le travail libre, mais toujours misérable. Nous avons fait venir des Chinois, des Malais et des Indiens, qui devaient finalement supplanter tous les autres. Et la vie a repris de plus belle.

– Sept histoires qui reviennent de loin

L'excitation des autres nous paraît toujours plus futile que la nôtre et il est plus facile de lui opposer un front serein.

– Sept histoires qui reviennent de loin

La mémoire ne vaut que si elle éclaire le présent et l'avenir.

– Sept histoires qui reviennent de loin

-- Je sais, ils sont venus en URSS, etc. Mais, dites-moi plutôt: le français, seriez-vous capable de l'enseigner?-- Moi? Mais c'est comme si vous demandiez à Michel-Ange de repeindre votre cuisine. J'écris en français, .je rêve en français, je chante en français, si vous voulez ...

– Sept histoires qui reviennent de loin

A l'heure où j'arrive au bord de l'eau, le soleil affleure à peine l'horizon. Les palmiers et toute la végetation alentour se dressent lentement vers le ciel tandis que les nuages, quand il y en a, fatigués d'avoir couru toute la nuit après la lune, s'allongent sur l'horizon et rôtissent au petit feu du soleil. Je lâche mon paréo, le laisse tomber sur le sable et marche nue jusqu'à l'eau. C'est à ce moment précis que je l'ai remarquée..

– Sept histoires qui reviennent de loin

En 1963, j'étais un tout jeune violoniste, un virtuose un peu singe savant, élevé par des parents ordinaires quoiqu'ils eussent traversé l'Europe en flammes depuis leur Russie natale. Toi, la petite Française pur jus, tu semblais en avoir vu bien d'autres, sans doute parce que tu étudiais les lettres. Tu ne sortais pas des livres, mais ils t'avaient donné ce qui me paraissait alors une grande maturité. Tu parlais de l'amour avec l'expérience de plusieurs milliers de pages.

– Sept histoires qui reviennent de loin

- Il y a trente-deux ans que je ne grimpe plus.- Un accident?- Si l'on veut, ricana-t-il. Mais très courant, alors. On appelle ça le mariage."Le refuge Del Pietro"

– Sept histoires qui reviennent de loin

A l'heure où j'arrive au bord de l'eau, le soleil affleure à peine l'horizon. Les palmiers et toute la végétation alentour se dressent lentement vers le ciel tandis que les nuages, quand il y en a, fatigués d'avoir couru toute la nuit après la lune, s'allongent sur l'horizon et rôtissent au petit feu du soleil.

– Sept histoires qui reviennent de loin

Nous ne sommes plus des jouvenceaux. Je peux même dire que nous vieillissons. La tendresse entre nous prend une tonalité presque douloureuse mais plus belle encore que pendant notre jeunesse. Ce que nous partageons n'est plus seulement la santé, la beauté et la force mais aussi les inconvénients de l'âge, l'angoisse du temps qui vient et les souvenirs, bons ou mauvais, qui ont fait notre vie.

– Sept histoires qui reviennent de loin

littérature française, Afrique, société, humanitaire, guerre, XX eme siecle,

– Les Causes perdues

"Donc la famine est venue, reprend-il, nous l'attendions. Elle apparaît par cycles, vous le savez. Cette fois, nous lui avons laissé prendre un peu d'avance. Pas par plaisir, certainement pas. Mais pour être sûr d'émouvoir l'opinion des pays riches, il faut une dose suffisante de malheur. Ceux qui nous reprochent d'avoir cultivé l'horreur sont les mêmes qui exigent de plus en plus de cadavres pour réagir. Donc, nous avons ému le monde et il a envoyé sur nous sa manne."

– Les Causes perdues

Vers cinq heures, les nuages sont devenus jaune sale ; des brins de soleil se glissaient entre les paquets cireux. Ils ont fini par les écarter et pendant une heure à peu près, nous avons eu la plus belle éclaircie qui soit : un champ de pastel au fond d'un trou de nuées rondes, épaisses comme des rocs…

– Les Causes perdues

Le zar, en passant, m'a convaincu que notre vrai privilège d'hommes n'est pas d'obéir à ce qui est, mais au contraire de créer ce qui n'existe pas.

– Les Causes perdues

Trop d'hommes, pas assez de ressources. La misère arrive et avec elle la guerre. Alors bientôt; ce n'est plus la misère, mais la famine, la vraie, complète, terrible, sans pitié.Que font les nations riches pour nous aider? Elles envoient leurs camions de nourriture et leurs équipes de médecins. Le résultat est satisfaisant à court terme: on nourrit les affamés. Mais les conséquences plus lointaines sont désastreuses. Tous ces enfants sauvés, ces vieillards, ces femmes sont autant de bouches à nourrir demain sur ces mêmes terres épuisées. Et toutes ces aides déversées sans discernement sur cette zone avantagent autant les rebelles que les civils. Le plus souvent, on ne peut d'ailleurs plus les distinguer. C'est la guerre que l'on nourrit. Demain, quand l'aide étrangère s'arrêtera, que restera-t-til? Une guerre plus violente, des terres plus ravagées et une population plus nombreuse et misérable...

– Les Causes perdues

Faire valoir à l'autre ce que l'on veut, tout en paraissant le lui refuser..Voilà tout l'art.J'aimais l'idée d'empire.Beaucoup d'italiens sont comme cela : ils ne se reconnaissent que dans leur région ou dans l'empire, mais l'état ne les intéresse pas."D'abord la gloire et après les moutons."Le madamismo...L'antchilite..c'est un nom de maladie formé sur le mot antchi, toi...Les antchilites les plus graves frappaient des malheureux qui n'avaient jamais seulement posé la main sur leur prétendue compagne...

– Les Causes perdues

Si tu es habile de tes mains, tu seras esclave ; si tu es habile de la langue, tu seras roi.

– Les Causes perdues

Tout l'art des lettrés dans ce pays (l'Éthiopie) repose sur la capacité de dissimuler dans une phrase d'allure banale un contenu essentiel et caché. C'est ce qu'ils appellent l'or et la cire : la gangue banale du moule, qui renferme dans son intimité la splendeur du joyau brillant.

– Les Causes perdues

L'âme est ainsi faite que vous vous habituez à toutes sortes d'injustices lorsqu'elles paraissent constituer la trame même de la vie.

– Les Causes perdues

Avouez, Hilarion, que le rêve colonial est une chose bien étrange et incompréhensible. Conquérir le coin le plus reculé de la terre, pour le faire ressembler à chez soi.

– Les Causes perdues

On voyait qu'il était la proie d'une de ces terreurs sans objet rationnel mais violente comme une tempête et qui déracine toutes les constructions de l'esprit, une véritable terreur sacrée.

– Sauver Ispahan

A tous ceux qui fixent à l'homme les limites de la vie, ce groupe étonnant venait infliger un troublant démenti, comme un signe d'intelligence adressé par des complices d'une rive à l'autre de la mort. (...)Or ce n'étaient ni cette force, ni cette royauté, ni ces dieux qui avaient permis à ces hommes de survivre à travers les siècles, mais la grandeur de leurs rêves, la beauté de leur imagination et la puissance de leur art.

– Sauver Ispahan

Si le mendiant ne voyait pas de beurre dans ses rêves, il mourrait de faim.

– Sauver Ispahan

Une longue pratique de l'Orient lui avait enseigné une politesse toute de forme qui n'entamait en rien sa liberté d'allure et de pensée.

– Sauver Ispahan

Ils cheminaient comme on vit : sans concevoir d'arrêt, ni de but, même pas de fin. Peut-être se seraient-ils persuadés qu'ils étaient déjà morts tout à fait si Jean-Baptiste, un soir, ne leur avait rappelé ce proverbe qu'un Abbysin lui avait autrefois confié : "Si le mendiant ne voyait pas de beurre dans ses rêves, il mourrait de faim."

– Sauver Ispahan

...à mesure qu'ils s'enfonçaient dans les profondeurs, la lourde paupière du ciel s'entrouvait sur un nouveau jour.

– Sauver Ispahan

Ils n'allaient pas jusqu'à penser que le bonheur ne les rendrait point heureux.

– Sauver Ispahan

C'est une de ces journées que l'on a hâte de voir finir, puante de présages indéchiffrables et probablement funestes.

– Sauver Ispahan

Certains hommes, nés à la lisière de l'humanité, ne se persuadent jamais tout à fait qu'ils en font partie.

– Sauver Ispahan

Cette rencontre était affreusement gênante. Non que la dépouille fut horrible à voir. On aurait même pu lui reconnaître une certaine grâce. Le malaise venait de ce que la présence de la mort, révélée par ces chairs momifiées, rendait absolument inutiles, et même absurdes, révoltantes, les attentions dont le défun était entouré. Cette vaisselle, ce char, ces victuailles : pourquoi ? et surtout pour qui ? La croyance humaine qui les avait disposés recevait un démenti cruel. En aucun lieu du monde l'imposture de la foi n'était plus manifeste. Et pourtant, cette construction de l'esprit était tout ce qu'il restait des scythes. Leur éternité n'existait pas, mais elle ouvrait étrangement sur une autre : l 'éternité des hommes, celle qui faisait se rencontrer en cet instant un roi disparu depuis des millénaires et quatre gaillards bien vivants. Ce roi seul, dans une tombe, n'aurait pu témoigner si puissamment de son humanité (...) toute la poignante beauté de cet endroit gisait dans cette évidence : le kourgane tout entier était un hymne à la force, à la royauté et aux dieux. Or ce n'étaient ni cette force, ni cette royauté, ni ces dieux qui avaient permis à ces hommes de survivre à travers les siècles, mais la grandeur de leurs rêves, la beauté de leur imagination et la puissance de leur art. (...) ce n'était pas une profanation, plutôt une fraternelle communion, de part et d'autre des siècles.

– Sauver Ispahan

Le Chemin est une alchimie du temps sur l'âme.

Quand vous voyez un militaire dans la rue, ça vous rassure? Moi pas

L'animal poursuit sa proie ; l'être humain court après son salut.

Les membres du groupe État islamique: une bande de petits crétins pas très professionnels qui font beaucoup de conneries

La guerre civile, c’est exactement ça : le triomphe des salauds. On les voit sortir de partout. On s’étonne même qu’il y en ait autant et qu’on ne les remarque pas plus d’habitude.

La baie de Guanabara [...] C'est ainsi que les indigènes la nomment. Les Portuguais y sont entrés il y a cinquante ans, un jour de janvier. Ces ignorants croyaient qu'il s'agissait d'une rivière : ils l'ont nommée la « rivière de janvier », Rio de Janeiro.

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