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Citations de L'adolescent (16)

Du reste, il m'a tout de suite assuré que ma mère s'était mise à l'aimer par "abaissement" ; il aurait pu encore inventer que c'était par droit de servage ! Un mensonge, pour le chic, un mensonge contre sa conscience, contre l'honneur et la noblesse d'âme !

Mais expliquer qui j'ai rencontré, comme ça, d'avance, quand personne n'est au courant de rien, ça fera vulgaire ; même, je pense que, ce ton aussi, il est vulgaire : je me suis promis de m'écarter des joliesses littéraires, et je tombe dans ces joliesses à la première ligne.

- Moi, si j'avais un revolver, je le tiendrais caché, je ne sais pas, à double tour. Vous savez, je vous jure, ça attire ! Moi, peut-être, je n'y crois pas, à l'épidémie de suicides, mais, si ça reste à briller devant vos yeux -je vous jure, il y a des minutes, ça peut vous attirer.

Il faut être trop ignoblement amoureux de sa propre personne pour écrire sans honte sur soi-même.

Quand l'Etat est régi par une classe dominante la terre est toujours forte. La classe dominante a toujours son honneur et sa doctrine de l'honneur, qui peut être fausse, mais qui sert presque toujours de lien et renforce le pays ; c'est utile moralement, et surtout politiquement. En revanche, ce sont les esclaves qui souffrent, c'est-à-dire ceux qui n'appartiennent pas à cette classe. Pour qu'ils ne souffrent pas, on égalise les droits. C'est ce qui est fait chez nous, et tant mieux. Mais, d'après toutes les expériences, partout jusqu'à maintenant (je veux dire en Europe) une égalisation des droits a toujours entraîné un abaissement du sentiment de l'honneur, et, par là même du devoir. L'égoïsme a remplacé l'idée unificatrice, et tout s'est fragmenté en liberté des individus. Les hommes libérés, à la fin, se retrouvant sans pensée unificatrice, perdaient tellement tout sentiment d'union qu'ils en venaient à arrêter de défendre cette liberté qu'ils avaient reçue. Mais le type russe de la noblesse n'a jamais ressemblé au type européen. Notre noblesse, même maintenant qu'elle a perdu c'est droits, pourrait encore rester une classe dominante, en tant que gardienne de l'honneur, des lumières, de la science et de l'idée supérieure, et, ce qui est l'essentiel, sans s'enfermer cette fois dans une classe à part, ce qui serait la mort de l'idée. Au contraire , chez nous les portes de la classe ne sont ouvertes que depuis trop longtemps ; à présent, le temps est venu de les ouvrir une fois pour toutes. Que chaque exploit dans l'honneur, dans la science ou le courage donne le droit à chacun d'entrer dans la catégorie supérieure des hommes. De cette façon, la classe, d'elle-même, ne sera plus qu'une réunion des hommes les meilleurs, au sens littéral et le plus juste, et non au sens d'avant, celui d'une caste privilégiée. Sous cette forme nouvelle, ou, pour mieux dire, renouvelée, la classe pourrait sur survivre.

- D'abord' une idée supérieure, et ensuite l'argent, et, sans idée supérieure, l'argent fera la perte de la société.

Laissez tomber la Russie, si vous avez cessé d'y croire, et travaillez pour l'avenir - pour l'avenir d'un peuple encore inconnu, mais qui sera fait de toute l'humanité, sans distinction de nations.

L'argent est une puissance despotique, mais, en un sens, égalitaire : il perturbe le règne arrogant de l'intelligence et de la beauté.

- Ah ! et tu souffres quelquefois de ce que ta pensée ne se plie pas au moule des paroles ? Cette noble souffrance, mon ami, n'est donnée qu'aux élus ; l'imbécile est toujours satisfait de ce qu'il a dit et en outre il dit toujours plus qu'il ne faut ; ces gens-là aiment le surplus.

Le silence est toujours beau, et le silencieux est toujours plus beau que le parleur. [ Deuxième partie, Ch. I, IV ]

Il est certaines choses qu'il est presque impossible de raconter. Ce sont précisément les idées qui sont les plus simples et les plus claires qui sont le plus malaisées à comprendre. Si avant de découvrir l'Amérique, Colomb avait voulu raconter son idée aux autres, je suis convaincu qu'on aurait été bien longtemps sans le comprendre. Au fait, on ne le comprenait pas. En parlant ainsi, je ne prétends nullement m'égaler à Colomb, et si quelqu'un tire cette conclusion, il doit en avoir honte et rien de plus.

Quiconque n'est pas trop bête ne peut pas vivre sans se mépriser, honnête ou malhonnête, peu importe. Aimer son prochain et ne pas le mépriser, c'est impossible. Selon moi, l'homme a été créé physiquement incapable d'aimer son prochain. Il y a là une erreur de langage, dès le début, et "l'amour de l'humanité" doit être compris uniquement de l'humanité que tu te crées à toi-même dans ton coeur (en d'autres termes, je me crée moi-même ainsi que l'amour pour moi), et qui par conséquent n'existera jamais réellement.

La femme russe donne tout quand elle aime, et l'instant et la destinée, et le présent, et l'avenir : elles ne savent pas faire d'économies, elles ne font pas de réserves et leur beauté s'en va, au profit de celui qu'elles aiment.

Mais toutes les expériences faites jusqu'ici, partout - c'est-à-dire en Europe - nous montrent que l'égalité des droits provoque un abaissement du sentiment de l'honneur et, par conséquent, du devoir. L'égoïsme a remplacé l'ancienne idée, qui cimentait la nation ; et tout y est dissous en liberté individuelle.

La société veille à la sécurité de ma personne et de mon bien. Je la paie pour ça, sous forme d'impôts. Personne n'a le droit de rien me demander de plus. Incidemment peut-être me plaira-t-il de servir l'humanité, et qui sait si je ne la servirai pas dix fois plus utilement que les plus agiles discoureurs ? Moi je ne veux pas que personne l'exige de moi, comme on se permet de l'exiger de M. Kraft. Je veux que ma liberté reste entière, même si je ne bouge pas le petit doigt. Se suspendre au cou des gens pour l'amour de l'humanité et verser des larmes d'attendrissement, ce n'est qu'une mode. Pourquoi diable dois-je absolument chérir mon prochain, me sacrifier à votre humanité future ? Je ne la verrai jamais, elle m'ignorera, et, dans la suite des siècles (le temps ne fait rien à l'affaire), elle disparaîtra sans laisser ni trace ni souvenir sur le bloc glacé qui roulera stupidement dans l'espace en compagnie de millions d'autres blocs de glace. Ce qui est bien la plus absurde des choses imaginables ! Voilà votre doctrine ! Voulez-vous me dire, pourquoi il faut absolument être généreux, surtout si tout ne dure qu'une minute ?

[...] ... J'ai cette idée que, lorsqu'un homme rit, la plupart du temps il est répugnant à regarder. Le rire manifeste d'ordinaire chez les gens je ne sais quoi de vulgaire et d'avilissant, bien que le rieur presque toujours ne sache rien de l'impression qu'il produit. Il l'ignore, de même qu'on ignore en général la figure qu'on a en dormant. Il est des dormeurs dont le visage reste intelligent, et d'autres, intelligents d'ailleurs, dont en dormant le visage devient très bête et partant ridicule. J'ignore d'où cela vient : je veux dire seulement que le rieur, comme le dormeur, le plus souvent ne sait rien de son visage. Il est une multitude extraordinaire d'hommes qui ne savent pas du tout rire. Au fait, il n'y a pas à savoir : c'est un don qui ne s'acquiert pas. Ou bien, pour l'acquérir, il faut refaire son éducation, se rendre meilleur et triompher de ses mauvais instincts : alors le rire d'un pareil homme pourrait très probablement s'améliorer. Il est des gens que leur rire trahit : vous savez aussitôt ce qu'ils ont dans le ventre. Même un rire incontestablement intelligent est parfois repoussant. Le rire exige avant tout la franchise : où trouver la franchise parmi les hommes ? Le rire exige la bonté, et les gens rient la plupart du temps méchamment. Le rire franc et sans méchanceté, c'est la gaieté : où trouver la gaieté à notre époque et les gens savent-ils être gais ? (Pour ce qui est de la gaieté à notre époque, c'est une remarque de Versilov et je l'ai retenue.) La gaieté de l'homme, c'est son trait le plus révélateur, avec les pieds et les mains. Il est des caractères que vous n'arrivez pas à percer : mais un jour cet homme éclate d'un rire bien franc, et voilà du coup tout son caractère étalé devant vous. Il n'y a que les gens qui jouissent du développement le plus élevé et le plus heureux qui peuvent avoir une gaieté communicative, c'est-à-dire irrésistible et bonne. Je ne veux pas parler du développement intellectuel, mais du caractère, de l'ensemble de l'homme. Ainsi : si vous voulez étudier un homme et connaître son âme, ne faites pas attention à la façon dont il se tait, ou dont il parle, ou dont il pleure, ou même dont il est ému par les plus nobles idées. Regardez-le plutôt quand il rit. S'il rit bien, c'est qu'il est bon. Et remarquez bien toutes les nuances : il faut par exemple que son rire ne vous paraisse bête en aucun cas, si gai et si naïf qu'il soit. Dès que vous noterez le moindre trait de sottise dans son rire, c'est sûrement que cet homme est d'esprit borné, quand même il fourmillerait d'idées. Si son rire n'est pas bête, mais si l'homme, en riant, vous a paru tout à coup ridicule, ne fût-ce qu'un tantinet, sachez alors que cet homme ne possède pas le véritable respect de soi-même, ou du moins ne le possède pas parfaitement. Enfin, si ce rire, quoique communicatif, vous paraît cependant vulgaire, sachez que cet homme a une nature vulgaire, que tout ce que vous aviez remarqué chez lui de noble et d'élevé était ou bien voulu et factice, ou bien emprunté inconsciemment, et que fatalement il tournera mal plus tard, s'occupera de choses "profitables" et rejettera sans pitié ses idées généreuses comme des erreurs et des engouements de jeunesse. ... [...]

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Critiques de L'adolescent : avis de lecteurs (8)


  • Critique de L'adolescent par Dasazi (Babelio)

    Ce roman est un chef d'oeuvre dans la même lignée que Crime et Châtiment, Les possédés ou Les Frères Karamazov ! A ne pas manquer, pour tous ceux qui sont envoutés par le style de Dostoievsky et ses p...

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    Par Dasazi - publiée le 29/10/2008

  • Critique de L'adolescent par meknes56 (Babelio)

    Moins bien que les frères Karamazov, les possédés ou crimes et châtiment, ce livre est pourtant une oeuvre intéressante de Dostoïevski. Abordant certains thèmes sans vraiment poussé son analyse, j'avou...

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    Par meknes56 - publiée le 28/07/2019

  • Critique de L'adolescent par Tage (Babelio)

    On reconnait la grande patte de Dostoievski. C'est un livre qui ne m'aurait pas plus, s'il n'avait pas eut la magie, la poésie, la singularité stylistique de Fédor. Au première abord ce livre semble (...

    Lire la critique complète >
    Par Tage - publiée le 03/04/2019

  • Critique de L'adolescent par bobbysands (Babelio)

    Avec l'Idiot, l'Adolescent est certainement un des romans les plus complexes de Dostoïevski. Il n'en reste pas moins un des plus riches et des plus symboliques. Construit sur les ruines de son prédéce...

    Lire la critique complète >
    Par bobbysands - publiée le 19/12/2017

  • Critique de L'adolescent par ClarenceM (Babelio)

    Qu'il est curieux de la part d'un écrivain en fin de parcours de choisir pour thème l'entrée dans la vie d'adulte tout en utilisant une écriture à la première personne. N'étant pas à une surprise près...

    Lire la critique complète >
    Par ClarenceM - publiée le 05/10/2017

  • Critique de L'adolescent par Woland (Babelio)

    Etoiles Notabénistes : ***** Podrostok Traduction and notes : Pierre Pascal Préface : Georges Nivat, Professeur à l'Université de Genève ISBN : 9782070405527 Cet avant-dernier roman du grand ...

    Lire la critique complète >
    Par Woland - publiée le 20/08/2017

  • Critique de L'adolescent par ADAMSY (Babelio)

    Il m'a fallu du temps pour entrer dans l'histoire et pour apprécier finalement le personnage principal. On suit le parcours d'un jeune adolescent qui a quitté l'école et a son idée : réussir. Il renco...

    Lire la critique complète >
    Par ADAMSY - publiée le 02/03/2016

  • Critique de L'adolescent par salsa (Babelio)

    Un livre très psychologique et le point du vue de l'écrivain est très intéressant . Je n'avait jamais perçue la vie a sa manière et cela m'a ouvert une porte sur un autre horizon............

    Lire la critique complète >
    Par salsa - publiée le 21/03/2014
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