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Emmanuel Carrère

Né à Paris, le 9 décembre 1957.

Présentation de Emmanuel Carrère (Wikipedia)

Emmanuel Carrère, né le 9 décembre 1957 à Paris, est un écrivain, scénariste et réalisateur français.

Livres de Emmanuel Carrère

Citations de Emmanuel Carrère (108)

Ce que je me demande, au fond, c'est s'il existe un critère interne permettant de dire si un portrait est ressemblant, une anecdote authentique. je pense que oui, mais je suis obligé d'admettre que ce critère est éminemment subjectif : c'est ce qu'on appelle sonner juste, c'est ce qu'on appelle l'accent de la vérité. On le sent, on ne peut pas le démontrer. Cependant, il y a un autre critère, plus objectif, c'est celui que les exégètes appellent le critère d'embarras. [...]C'est exactement comme dans la peinture. Si un peintre de cour faisant le portrait du roi, lui donne un visage noble et énergique, resplendissant de sérénité, on se dit que c'est peut-être ressemblant, mais peut-être pas : on n'en sait rien. Alors que s'il le peint avec les yeux qui louchent et une énorme verrue sur le menton, on peut être certain d'une chose : c'est que le roi avait bien les yeux qui louchent et une verrue sur le menton. Au fond, ce que nous croyons ressemblant, c'est ce qui est, sinon moche, imparfait. p 494-495

– Il est avantageux d'avoir où aller

Timothy Leary soutenait qu'il était aussi absurde, dans la seconde moitié du XX° siècle,, de poursuivre une vie religieuse sans LSD que d'étudier l'astronomie en prétendant se passer de télescope.

– Il est avantageux d'avoir où aller

(En Russie, lors d'une cérémonie).Car la grosse dame en robe longue ou le petit monsieur en costume étriqué qui se mettent à chanter une chanson, avec tout leur coeur, chantent vraiment une chanson, ... et la vérité c'est qu'ils chantent magnifiquement. Par contagion, même le petit discours de l'économe du réfectoire en arrive à me toucher profondément. En y repensant par la suite, je dirais qu'une des choses qui me touchent là-dedans, c'est l'absence d'humour. Nous vivons, en France, sous le règne de l'humour et du second degré obligatoires. Il n'est pas un échange qui n'y soit soumis. Même un type qui reçoit une décoration mettra dans ses remerciements un peu de dérision, un petit ton Canal +, pour bien montrer qu'il n'est pas dupe. Ici, dans ce morceau d'URSS congelé et peut-être de Russie éternelle, ça n'existe tout simplement pas : même la joie, on la prend au sérieux. Surtout la joie.p. 341

– Il est avantageux d'avoir où aller

(Sur Truman Capote, "De sang-froid", écrivant l'histoire vraie de deux assassins qu'il accompagne jusqu'au bout).Capote aimait Flaubert. Il avait fait sien le voeu d'écrire un livre où l'auteur soit, comme Dieu, partout et nulle part, et il a accompli le tour de force de gommer entièrement de l'histoire qu'il racontait son encombrante présence à lui, Capote. Mais ce faisant, il racontait une autre histoire et trahissait son autre visée esthétique : être scrupuleusement fidèle à la vérité. Il rapporte tout ce qui est arrivé à Perry et à Dick (les deux assassins), de leur arrestation à leur pendaison, en omettant le fait que durant leurs cinq années de prison il a été la personne la plus importante de leur vie et qu'il en a changé le cours. Il choisit d'ignorer ce paradoxe bien connu de l'expérimentation scientifique : que la présence de l'observateur modifie inévitablement le phénomène observé - et lui, en l'occurrence, était beaucoup plus qu'un observateur : un acteur de premier plan. p. 270

– Il est avantageux d'avoir où aller

Quoi qu'il fasse, il sera lamentable, il ne pourra plus être que lamentable parce qu'un homme qu'on n'aime plus est lamentable, c'est tout. [...] Car c'est la chose la plus terrible du monde, le désamour, le moment où l'autre cesse de vous aimer et où on sait que c'est sans appel, sans merci, qu'on est plus rien, qu'on existe plus dans son regard ni sur terre ni même dans le regard de Dieu, si on y croit. C'est la chose que tout le monde redoute le plus au monde, qu'on est prêt à tout faire pour éviter ou repousser, parce que ça arrive fatalement un jour, je crois que ça arrive dans toutes les vies, à un moment ou à un autre, et que chacun est condamné un jour à tenir l'un ou l'autre rôle, l'un et l'autre rôle, et que le rôle de celui qui n'aime plus n'est même pas plus enviable que le rôle de celui qui n'est plus aimé.(P205)

– Il est avantageux d'avoir où aller

Je fais partie des lecteurs tellement boulimiques qu'ils en ont honte et accueillent avec joie tout motif honorable, professionnel par exemple, d'assouvir leur vice.page 119

– Il est avantageux d'avoir où aller

(Poser pour un portrait).C'était comme un exercice méditatif, comme si en peignant son modèle Emmie trouvait et faisait grandir une flamme haute et droite, abritée des courants d'air, et cela m'a fait penser à cette phrase que j'aime tant de Glenn Gould : " La visée de l'art n'est pas la décharge momentanée d'un peu d'adrénaline mais la construction, sur la durée d'une vie, d'un état de quiétude et d'émerveillement."p. 387

– Il est avantageux d'avoir où aller

J'étais sincère, évidemment, mais on peut être sincère et se tromper , ou en tout cas se persuader qu'on s'est trompé aussi sincèrement qu'on s'est persuadé du contraire.page 194

– Il est avantageux d'avoir où aller

Je fais partie des lecteurs tellement boulimiques qu'ils en ont honte et accueillent avec joie tout motif honorable, professionnel par exemple, d'assouvir leur vice

– Il est avantageux d'avoir où aller

L'espace d'un instant, j'ai cessé de me voir moi en train de m'empêtrer et de chercher en vain la bonne place, je l'ai vue, elle, et je suis- finalement, mais vraiment finalement, il m'a fallu du temps- d'accord avec Frédéric Mitterrand que j'avais appelé la veille du rendez vous et qui avec sa voix à lui, vous la connaissez, m'avait dit: " tu verras, elle n'est pas décevante".

– Il est avantageux d'avoir où aller

Imaginant cela, Nicolas sentait des larmes prêtes à jaillir de ses yeux, et il en éprouvait une grande douceur. Il ne voulait pas que ce soit vrai, bien sûr, mais en même temps aurait aimé tenir vis-à-vis des autres ce rôle d'orphelin, héros d'une tragédie.

– La classe de neige

Ce n'est pas la peine d'essayer de vous le cacher , il c'est passé une chose très grave .De terrible .On a retrouvé René , le garçon qui avait disparu à Panossière , et il est mort .

– La classe de neige

"Nicolas, dit finalement Hodkann, comme s'ils avaient été seuls dans le dortoir, comme si les autres n'existaient pas.- Oui ? murmura Nicolas en écho.- Qu'est-ce qu'il fait ton père ?"Nicolas dit qu'il était représentant. Il était assez fier de cette profession qui lui semblait prestigieuse, un peu mystérieuse même." Il voyage beaucoup, alors ? demanda Hodkann.- Oui, dit Nicolas et, répétant une expression qu'il avait entendue dans la bouche de sa mère : il est tout le temps sur les routes."Il allait s'enhardir à parler des avantages que cela représentait pour les cadeaux dans les stations d'essence, mais il n'en eut pas le temps : Hodkann voulait savoir ce que son père vendait, comme genre de trucs. A la grande surprise de Nicolas, il ne semblait pas le questionner pour se moquer de lui, mais parce qu'il éprouvait pour le métier de son père une véritable curiosité. Nicolas dit qu'il était représentant en matériel chirurgical." Des pinces ? Des bistouris ?- Oui, et aussi des prothèses.- Des jambes de bois ? " s'enquit Hodkann, égayé, et Nicolas sentit, comme un signal d'alarme au fond de lui, le risque de la moquerie se rapprocher." Non, dit-il, de plastique.- Il se promène avec des jambes en plastique dans le coffre de sa voiture ?- Oui, et aussi des bras, des mains...- Des têtes ? pouffa soudain Lucas, un garçon roux qui portait des lunettes et qu'on aurait pu croire, comme les autres, endormi.- Non, dit Nicolas, pas des têtes ! Il est représentant en matériel chirurgical, pas en farces et attrapes ! " (Chapitre 4)

– La classe de neige

Leur conversation nocturne, ses propres inventions lui faisaient maintenant l'effet d'un crime, d'une participation inavouable, monstrueuse, au crime qui s'était déroulé pour de bon. Il revoyait le visage poupin de René, ses cheveux au bol, ses incisives trop écartées, ou sa dent de lait tombée. Il avait du la mettre sous son oreiller, attendre que la petite souris vienne la remplacer par un cadeau. Derrière les lunettes, ses yeux se noyaient d'épouvante, l'épouvante d'un petit garçon sur qui un inconnu se penche pour le tuer, et Nicolas sentait se coller sur son propre visage l'expression de René, sa bouche s'ouvrir sur un cri silencieux qui ne prendrait jamais fin. Il aurait presque aimé qu'à ce moment s'abatte sur son épaule, qu'un gendarme fouille son blouson et en sorte l'avis de recherche qui le dénonçait.

– La classe de neige

Patrick [...] raconta que quand sa soeur et lui étaient petits, leur père punissait toujours l'un quand l'autre avait fait une bêtise, et inversement, afin de leur apprendre tôt qu'il y a de l'injustice dans la vie.

– La classe de neige

Chronique parue dans " Mémoire Online " Titrée : " L'art de la bifurcation , dichotomie , mythomanie et uchronie dans l'oeuvre d'Emmanuel Carrère " : Dans " La classe de neige " , l'auteur va encore plus loin dans ce que l'on pourrait qualifier de mensonge pathologique . En effet , dans ce roman , le menteur , en l'occurrence un jeune garçon , n'arrive plus à faire la différence entre le réel et l'imaginaire . Le lecteur est amené à se plonger dans l'angoissante imagination du jeune Nicolas , dans un univers de fantasmes .........." la classe de neige " étant une sorte de préambule à ce que sera " L'adversaire " ...... Pourquoi Nicolas ment-il ? pourquoi s'invente-t-il un monde imaginaire ? Un fait demeure : "L'enfant qui se met à mentir et à fabuler , sans avoir le désir de mal faire ou de nuire .... risque d'avoir vécu antérieurement une situation traumatisante " ........ Selon Boris Cyrulnik : " L'enfant élevé dans la sécurité affective s'amuse en inventant une fiction , alors que le solitaire , l'abandonné , le mal-aimé , se défend grâce à la fiction , il est nécessaire qu'on le croie pour qu'il ne se sente plus en danger ; c'est même vital .... " ........... Ainsi tout au long du roman , le jeune Nicolas , fabule , ment et trompe ; il devient l'acteur d'un scénario qu'il a élaboré afin de s'attirer sympathie et admiration ........ Finalement , pour clore l'analyse de ce roman , et bien comprendre la part importante du mensonge dans cette histoire , nous pouvons dire que " La classe de neige est un roman du non-dit . Carrère se sert du mensonge par omission , car tout au long du roman , il donne des indices , mais ne dévoile rien , laissant le lecteur perplexe . Nous savons que le père de Nicolas s'avère être le tueur recherché ... nous le découvrons presque en même temps que Nicolas ..... Ainsi l'intrigue se termine sans que la vérité soit dite de façon explicite . Le livre " L'adversaire " avec le personnage de jean-Claude Romand aborde la même facette de la mythomanie .

– La classe de neige

La plupart des élèves déjeunaient habituellement à la cantine, mais pas Nicolas. Sa mère venait le chercher ainsi que son petit frère, encore à l'école maternelle, et ils prenaient tous trois le repas à la maison. Leur père disait qu'ils avaient beaucoup de chance et que leurs camarades étaient à plaindre de fréquenter la cantine, où l'on mangeait mal et où survenaient souvent des bagarres. Nicolas pensait comme son père, et si on le lui demandait se déclarait heureux d'échapper à la mauvaise nourriture et aux bagarres. Cependant, il se rendait compte que les liens les plus forts entre ses camarades s'établissaient surtout entre midi et deux heures, à la cantine et dans le préau où on vaquait après le repas. Pendant son absence, on s'était envoyé des petits suisses à la figure, on avait été puni par les surveillants, on avait conclu des alliances et chaque fois, quand sa mère le ramenait, c'était comme s'il avait été nouveau et devait reprendre à zéro les relations nouées le matin. Personne à part lui n'en gardait le souvenir : trop de choses s'étaient passées durant les deux heures de cantine.

– La classe de neige

La neige recouvrait tout. Il en tombait encore, des flocons que le vent faisait doucement tournoyer. C'était la première fois que Nicolas en voyait autant et, du fond de sa détresse, il ressentit de l'émerveillement. L'air glacé de la nuit saisit sa poitrine à demi nue, contrastant avec la chaleur de la maison endormie derrière lui comme un gros animal repu, au souffle tiède et régulier. Il resta un moment sur le seuil, immobile, puis avança une main sur laquelle se posa légèrement un flocon, et sortit.Enfonçant ses pieds nus dans la neige que personne n'avait encore foulée, il traversa le terre-plein. L'autocar aussi avait l'air d'un animal endormi, le petit du chalet, serré contre son flanc, dormant les yeux ouverts de ses gros phares éteints. Nicolas le dépassa, longea le chemin jusqu'à la route, couverte de neige aussi. Il se retourna plusieurs fois pour voir les traces de ses pas, profondes et surtout solitaires : il était seul dehors cette nuit, seul à marcher dans la neige, pieds nus, en pyjama mouillé, et personne ne le savait, et personne ne le reverrait. Dans quelques minutes, ses traces seraient effacées.Passé le premier lacet, là où se trouvait la voiture de Patrick, il s'arrêta. Très loin, entre les branches des sapins, il aperçut une lumière jaune qui se déplaçait en contrebas, puis disparut : sans doute les phares d'une voiture roulant sur la grande route, dans la vallée. Qui voyageait si tard ? Qui, sans le savoir, partageait avec lui le silence et la solitude de cette nuit ?

– La classe de neige

Ce que je propose , moi , c'est de prendre dans la caisse de la coopérative de quoi lui monter un trousseau minimum , pour qu'il puisse tout faire comme les autres .

– La classe de neige

C'était à elle, pas à lui, de prendre en charge la suite des événements, puisqu'il faudrait bien qu'il y ait une suite, que des gestes soient accomplis, des mots prononcés. Au moins des mots anodins, des mots qui ne serviraient qu'à donner le change et à faire comme si la vie continuait, comme si le coup de téléphone n'avait pas eu lieu.

– La classe de neige

...elle a pour finir présenté Jean-claude comme un type merveilleux auprès de qui, en prison, les autres détenus venaient se ressourcer, retrouver joie de vivre et optimisme: un rayon de soleil. L'avocat général écoutait ce témoin de la défense avec un sourire de chat qui digère, Abad avait littéralement disparu dans sa robe.

– L'Adversaire

La pratique du pieux mensonge allait de soi dans cette famille où la règle était de ne mentir jamais.

– L'Adversaire

Je préfère ce qui me rapproche des autres hommes à ce qui m'en distingue.

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

Ce que les sages de tous les temps désignent comme le secret du bonheur,être ici et maintenant,sans regretter le passé ni s'inquiéter de l'avenir.Elle se rappelle comme quelque chose de particulièrement affreux l'évolution parallèle de sa grossesse et la maladie de sa voisine.Toutes deux avaient des nausées mais Juliette c'était à cause de la chimiothérapie.Lune portait la vie,l'autre la mort.

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

C'est ainsi, il existe des horreurs, différentes pour chacun, qu'on ne peut pas affronter.[...]La chose épouvantable, insupportable pour lui, c'est un rat dans une cage qu'on approche de son visage, et on ouvre la cage, et le rat affamé se précipite et le dévore, ses dents aiguës mordent les joues, le nez, bientôt trouvent le morceau de roi, les yeux, qu'il lui arrache.p133

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

Les zombies qui, comme Philippe, reprenaient pied sur la terre des vivants, ne pouvaient que balbutier le mot "vague", et ce mot se propageait dans le village comme a dû se propager le mot "avion" le 11 septembre 2001 à Manhattan.p22

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

[...] la harangue de Baudot. Ce Baudot, un des inspirateurs dans les années soixante-dix du Syndicat de la Magistrature, avait été sanctionné par le garde des Sceaux, à l'époque Jean Lecanuet, pour avoir tenu à de jeunes juges ce discours : "Soyez partiaux. Pour maintenir la balance entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre qui ne pèsent pas le même poids, faites-la pencher plus fort d'un côté. Ayez un préjugé favorable pour la femme contre l'homme, pour le débiteur contre le créancier, pour l'ouvrier contre le patron, pour l'écrasé contre la compagnie d'assurances de l'écraseur, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice. La loi s'interprète, elle dira ce que vous voulez qu'elle dise. Entre le voleur et le volé, n'ayez pas peur de punir le volé."p199

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

Étienne en est venu à penser que même s'ils ne se revoyaient plus, ce n'était pas tellement grave parce que Juliette faisait partie de lui, qu'elle était devenue une instance de son esprit, l'interlocuteur a qui s'adressait une partie de son monologue intérieur, et il ne doutait pas que pour elle s'était pareil.

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

L'héritage de mes parents en moi est comme une gigantesque tumeur cancéreuse: tout ce qui est en moi souffre, ma misère, mon tourment, mon désespoir, c'est moi.

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

P238: J'en ai marre!" C'est une phrase très simple mais extrêmement importante, parce que c'est une phrase qu'on s'interdit. On s'interdit de la prononcer, mais autant que possible de la penser. Parce que si on commence à penser: "J'en ai marre", on se retrouve assez vite à penser: "ce n'est pas juste" et : "je pourrais avoir une autre vie". Or ces pensées-là sont insupportables. Si on commence à se dire: "ce n'est pas juste", on ne peut plus vivre. Si on commence à se dire que la vie pourrait être différente, qu'on pourrait courir comme tout le monde pour attraper le métro ou jouer au tennis avec les enfants, la vie est pourrie. (...) Il n'empêche que ce sont des pensées qui existent et que cela ne fait pas de bien non plus d'employer toute son énergie à faire comme si elles n'existaient pas. C'est compliqué, de s'accommoder de ces pensées-là."

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

Si l'on savait à quoi l'on s'expose, on n'oserait jamais être heureux.

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

P156: " ...je suis terriblement choqué par les gens qui vous disent qu'on est libre, que le bonheur se décide, que c'est un choix moral. Les professeurs d'allégresse pour qui la tristesse est une faute de goût, la dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché. Je suis d'accord, c'est un péché, c'est même le péché mortel, mais il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n'arracheront pas à leur condition. Entre les gens qui ont un noyau fissuré et les autres, c'est comme entre les pauvres et les riches, c'est comme la lutte des classes, on sait qu'il y a des pauvres qui s'en sortent mais la plupart, non, ne s'en sortent pas, et dire à un mélancolique que le bonheur est une décision, c'est comme dire à un affamé qu'il n'a qu'à manger de la brioche."

– D'Autres Vies que la Mienne + Limonov --- 2 livres

Maintenant, si je me concentre seulement sur les quatre pages qui ont éveillé mon attention, et à supposer, comme je le crois, que leur succession consigne les aveux de Carène, meurtrier de sa femme, quel démon a pu le pousser à commettre pareille imprudence ? Est-ce que le cynisme du criminel qui, pendant que la police visite sa demeure, prérore d'une voix aiguë, fait résonner du fer de sa canne le mur fraîchement cimenté derrière lequel sa victime finit à peine d'agoniser, ou encore la variante esthétisante de ce cynisme consistant à exposer au grand jour ce qu'il s'agit de cacher (je justifierai plus loin ces références littéraires) ?

– L'Amie du jaguar

Un type qui se trouve tout en bas de l'échelle, humilié de tous, trouve habituellement du réconfort à en trouver un autre encore plus bas que lui et à l'humilier à son tour...

– Un roman russe

[...] quand on rentre, la pluie se met à tomber, l'orage éclate, mon père range les chaises longues comme on ferait la toilette d'un mort, ma mère à la cuisine fixe des yeux la cocotte-minute avec l'air d'attendre stoïquement qu'elle lui explose à la figure.

– Un roman russe

Est-ce que je mérite d'avoir le coeur brisé? Est-ce que je mérite que tu me quittes? Que tu me gifles? Tu ne m'as pas giflé, tu as fait pire, mais si tu as fait pire, c'est parce-que je t'ai fait souffrir. Je n'ai pas su t'aimer, pas su te voir.

– Un roman russe

"J'aime une femme, cette femme m'aime. Je ne suis plus seul."

– Un roman russe

"J'ai imaginé ce printemps un scenario amoureux qui devait prendre corps dans le réel, et le réel l'a déjoué ,m'en a offert un autre qui a dévasté mon amour. J'ai passé mon temps, à Kotelnitch, à former des voeux pour qu'enfin il se passe quelque chose, et voilà, quelque chose s'est passé, c'est cela, cette horreur."

– Un roman russe

Un petit garçon ou une petite fille qui prononce le mot “papa” devrait être certain que Papa est un héros, un preux, et un père qui n'est pas capable d'apparaître ainsi aux yeux de ses enfants n'est pas digne d'être appelé Papa.

– Un roman russe

Marcher, marcher droit devant moi, sans m'arrêter, sans me reposer, et surtout sans jamais revenir en arrière. Telle sera la règle de ma nouvelle vie: aller droit devant moi, là où me portent mes pas, sans retour ni regret.

– Un roman russe

Le banquet a duré longtemps et vers 4 h tout le monde s'est retrouvé au bord de la rivière. Il faisait jour déjà, la nuit n'avait duré qu'une heure ou deux. C'était la plus courte de l'année, le 21 juin. Des crapauds coassaient. Des filles marchaient dans l'eau, leurs souliers à la main, en relevant le bas de leurs robes longues. Les bretelles des bustiers tombaient sur les épaules, bière et vodka coulaient à la régalade, on continuait à chanter, mais de plus en plus faux. J'étais ivre mort, moi, affalé au fond de la voiture, et pour cette échappée au bord de l'eau, je me fie moins à mon souvenir qu'aux images captées par Philippe : elles ont la grâce des aubes et des fins de beuveries dans les films de Kusturica.Page 233

– Un roman russe

Toute ma vie je me suis considéré comme pas normal, exceptionnel, à la fois merveilleux et monstrueux, ce qui est ordinaire quand on est adolescent mais inquiétant à mon âge.

– Un roman russe

Tu as cru que l'amour de Sophie, la langue russe, l'enquête sur ma vie et ma mort allaient te délivrer, te permettre de solder un passé qui n'est pas le tien et qui se répète en toi d'autant plus implacablement qu'il n'est pas le tien.Mais l'amour t'a menti, tu ne parles toujours pas russe et ce qu'il y avait en moi d'irrémédiablement abîmé continue à vous abîmer, à vous tuer, mes petits-enfants, l'un après l'autre.Pas besoin de sauter par la fenêtre pour mourir, d'autres comme toi meurent très bien vivants.

– Un roman russe

Il fit couler l'eau, appuyé au rebord de la baignoire, trop petite en effet, on ne pouvait s'y tenir qu'assis et évidemment pas à deux. S'approchant du lavabo, il remarqua sur la tablette deux brosses à dents, un flacon à demi-vide de pâte gingivale made in Hong Kong, plusieurs pots de crèmes de beauté, de produits démaquillants. Il faillit en renverser un en soulevant de la tablette sur laquelle il reposait, légèrement incliné, le miroir rectangulaire qu'il plaça dans la même position, contre le mur, au bord de la baignoire. S'étant assuré qu'il était bien calé, il se déshabilla, prit son nécessaire à raser, le posa à côté du miroir et entra dans l'eau tiède. La salle de bains n'était éclairée que par une petite fenêtre, une lucarne presque ; il y régnait une lumière aquatique, sombre et reposante, accordée au clapot de la goutte d'eau qui, à intervalle régulier, se détachait du climatiseur détraqué. Il faisait frais, on aurait volontiers fait la sieste. Plongé dans l'eau jusqu'à la taille, assis sur la marche, il orienta le miroir, en face de lui, de manière à pouvoir regarder son visage. La moustache était bine fournie maintenant, comme avant. Il la lissa.

– La moustache

Que de questions posées ,après la lecture de ce livre !

– La moustache

Il gloussa nerveusement, saisi par l'appréhension classique du malade qui, dans l'antichambre du médecin, craint de voir disparaître les symptômes qu'il s'apprêtait à lui soumettre.(p109)

– La moustache

Elle se coucherait près de lui, répéterait "c'est fini" , et lui se répétait tout cela, reprenait depuis le début, depuis le bruit de la porte. Il lui semblait entendre ses pas fouler la moquette. , il aurait voulu embrasser ses orteils, ses pieds nus, ses mollets, l'embrasser toute entière. Dans cette version là, il se levait pour aller à sa rencontre. Il pourrait même aller la rejoindre dans la pâle clarté de la fenêtre.

– La moustache

Qu'il dût ou non sortir et paraître à son avantage, ce rite vespéral tenait sa place dans l'équilibre de la journée, tout comme l'unique cigarette qu'il s'accordait, depuis qu'il avait cessé de fumer, après le repas du midi. Le calme paisible qu'il en tirait n'avait pas varié depuis la fin de son adolescence, la vie professionnelle l'avait même accru et lorsqu' Agnès raillait affectueusement le caractère sacré de ses séances de rasage, il répondait qu'en effet c'était son exercice zen, l'unique plage de méditation voué à la connaissance de soi et du monde spirituel qu lui laissaient ses vaines mais absorbantes activités de jeune cadre dynamique. Performant, corrigeait Agnès, tendrement moqueuse.

– La moustache

« Il s'efforçait, pour situer ce geste anodin, de reconstituer en détail les 24 heures précédant son départ, mais la vanité de son effort ne l'affectait pas, une sorte d'engourdissement privait de tout enjeu des actes qui, doucement, glissaient vers l'irréel, la brume d'une légende dont il n'était plus le héros. Avec la même indolence, il étouffait les projets ou représentation à long terme de son avenir […] : tout devenait indifférent, les questions autrefois coupantes comme des rasoirs s'émoussaient, l'urgence de choisir ou de ne pas choisir retombait. » (p. 167)

– La moustache

Car une fois choisie la seule action raisonnable, savoir s'enfuir au bout du monde, tout le problème était de s'en tenir là, de ne plus bouger, de ne plus agir, de ne pas accomplir autrement qu'en pensée le mouvement inverse.

– La moustache

Il oscillait entre la colère et un attendrissement nauséeux à l'égard d'Agnès, pauvre Agnès, Agnès sa femme, fragile de partout, fine d'attaches, fine mouche, fine paroi aussi entre l'esprit vivace et la déraison qui commençait à la dévorer. Les signes avant-coureurs devenaient clairs, rétrospectivement : sa mauvaise foi scintillante, son goût outré du paradoxe, les histoires de téléphone, de porte murée, de radiateurs, la double personnalité, si maîtresse d'elle-même le jour, avec des tiers, et sanglotant la nuit dans ses bras, comme une gamine. Il aurait fallu interpréter plus tôt ces signaux de détresse, cet excès d'éclat, et maintenant c'était trop tard, elle sombrait.

– La moustache

En y réfléchissant, dans l'eau qui refroidissait, il comprenait avec déplaisir ce qui l'avait le plus troublé dans la scène de la veille : pour la première fois, Agnès avait introduit un des numéros de son cirque mondain dans leur sphère protégée. Pire encore, afin de lui donner plus de poids, elle avait exploité pour faire ce numéro le registre de voix, d'intonations, d'attitudes, réservé au domaine tabou où cessait en principe toute comédie. Violant une convention jamais formulée, elle l'avait traité comme un étranger, inversant les positions en sa défaveur avec toute la virtuosité acquise à force de pratiquer ce sport, et de façon presque haineuse : il se rappelait son visage chaviré d'angoisse, ses larmes. Elle avait vraiment paru effrayée, elle l'avait vraiment, en toute conviction, accusé de la persécuter, de l'effrayer délibérément, sans raison. Sans raison, justement...Pourquoi avait-elle fait cela? De quoi voulait-elle le punir? Pas d'avoir rasé sa moustache, tout de même. p.41

– La moustache

Tant qu'à faire le clown, il pouvait aussi s'arrêter à ce point, laisser sa lèvre supérieure ornée d'une végétation irrégulière, vivace ici, ratiboisée là. Enfant, il ne comprenait pas pourquoi les adultes mâles ne tiraient jamais de leur système pileux un parti comique, pourquoi par exemple un homme qui décidait de sacrifier sa barbe le faisait en général d'un seul coup au lieu de proposer à l'hilarité de ses amis et connaissances, ne serait-ce qu'un jour ou deux, d'une demi-moustache ou de rouflaquettes en forme de Mickey, bouffonneries qu'un coup de rasoir suffisait à effacer après s'en être diverti. Bizarre comme le goût de ce genre de caprice s'estompe avec l'âge, lorsque précisément il devient réalisable, (...).

– La moustache

L'important, ce n'est pas ce qu'on fait, mais de le faire bien et de pouvoir en être fier.

– Je suis vivant et vous êtes morts

Ce qu'il faut dans la vie, répétait Dick, c'est savoir réparer sa voiture. Pas n'importe quelle voiture, pas les voitures en général car rien n'existe en général. Il n'existe que des choses particulières, et celles qui se trouvent sur notre chemin devraient largement suffire à nous occuper. Tout le reste est dangereux. On commence par noter des répétitions saugrenue, imaginer des connexions rigolotes, et on se retrouve à croire qu'un dessein global régit tout, à vouloir le percer, bref on est devenu paranoïaque. Méfiez-vous, jeunes gens, il suffit de mettre un doigt dans l'engrenage. Et je sais de quoi je parle : c'est mon histoire.

– Je suis vivant et vous êtes morts

Philip K. Dick pensait être un pauvre bougre d'écrivain d'écrivain prolétaire, condamné pour gagner mal sa vie à taper le plus vite possible des histoires pour adolescents qui le détournaient de l'oeuvre littéraire sur laquelle il comptait pour laisser son empreinte dans les sables du temps.

– Je suis vivant et vous êtes morts

Le pouvoir, bien qu'il refusât de le reconnaître, l'attirait, mais certainement pas celui qu'exerce un cadre supérieur sur des cadres moyens. Quant au mode de vie des cols blancs, tel que la publicité le proposait en modèle à un pays depuis peu ahuri par sa prospérité, un habitant de Berkeley ne pouvait que juger grotesque le mouvement brownien de ces souriants robots encravatés, qui tôt le matin embaumaient du même after-shave leur train de banlieue et le soir, après s'être vainement agités, retrouvaient leurs maisons de banlieue, leurs épouses blondes et souriantes qui en leur tendant un Martini demandaient d'une même voix : "Alors, chéri, tu as eu une bonne journée ?"

– Je suis vivant et vous êtes morts

L'univers, c'est un type en train de verser de la bière dans un verre. Cela fait beaucoup de mousse, et notre monde à nous n'est qu'une bulle au milieu de cette mousse. Il arrive que certains, dans leurs bulles, entrevoient le visage du type qui verse de la bière, et pour ceux-là rien ne sera plus jamais comme avant. Voilà ce qui m'est arrivé.

– Je suis vivant et vous êtes morts

Ils aimaient bien qu'il leur passe de ces disques bizarres dont il avait une incroyable collection, et j'aime, pour ma part, imaginer qu'une de ces filles paumées de 18 ans, qui en a maintenant 40, deux divorces derrière elle, un brushing comme dans Santa Barbara, et travaille dans un gros cabinet d'avocats à Boice, Idaho, écoute quelquefois, le soir, en descendant son deuxième Tom Collins, un disque d'airs pour luth de John Dowland, qui est toute de même une petite phrase de Vinteuil plus privée que Jefferson Airplane et lui rappelle des épisodes confus, violents, de sa jeunesse et lui donne envie de pleurer.

– Je suis vivant et vous êtes morts

Aussi loin qu'il remontât, il avait toujours, de tout son être, repoussé l'idée que ce qui lui arrivait pouvait être le fruit du hasard, d'une danse d'électrons privée de chorégraphe, de combinaisons aléatoires. Pour lui, tout devait avoir un sens et il avait vécu, scruté sa propre vie en fonction de ce postulat. Or de l'idée d'une signification cachée derrière tout ce qui advient on glisse fatalement à celle d'une intention. Lorsqu'on cherche à voir sa vie comme un dessin, on ne tarde pas à y voir aussi l'exécution d'un dessein et à se demander qui l'a ourdi. Cette intuition que nous éprouvons tous, plus ou moins honteusement, donne sa pleine mesure dans les deux systèmes de pensée : le premier est la foi religieuse, le second la paranoïa, et, pour les avoir expérimentés, il doutait de plus en plus qu'il y ait une différence entre les deux.

– Je suis vivant et vous êtes morts

Interrogé par un journaliste sur son enfance, Mark Twain lui avait parlé de son frère jumeau, Bill. Bill et lui, bébés, se ressemblaient à tel point que pour les distinguer on leur nouait au poignet des rubans de couleurs différentes. Un jour, on les laissa sans surveillance dans la baignoire et l'un des deux se noya. Les rubans s'étaient dénoués. "En sorte, concluait Mark Twain, qu'on n'a jamais su qui était mort, Bill ou moi".

– Je suis vivant et vous êtes morts

La rencontre de Dieu est à la maladie mentale ce que la mort est au cancer: l'aboutissement logique d'un processus morbide

– Je suis vivant et vous êtes morts

C'est une idée qui l'avait beaucoup frappé en lisant Hannah Arendt: que le but d'un État totalitaire est de couper les gens du réel, de les faire vivre dans un mode fictif.

– Je suis vivant et vous êtes morts

Sans compter que faire dire à des personnages de l'Antiquité, en toge ou jupette, des choses comme "Salut à toi, Paulus, viens donc dans l'atrium", il y a des gens capables de faire ça sans sourciller, moi pas. C'est le problème du roman historique, a fortiori du péplum : j'ai tout de suite l'impression d'être dans Astérix.

– Le Royaume

Est-ce que l'adulte qui fait une grande carrière dans le monde trahit l'adolescent intransigeant qu'il a été ? Est-ce qu'il y a un sens à se faire un idéal de l'enfance et à passer sa vie à se lamenter parce qu'on en a perdu l'innocence ?.

– Le Royaume

C'est ce que je veux penser, de toutes mes forces: que l'illusion, ce n'est pas la foi, comme le croit Freud, mais ce qui fait douter d'elle, comme le savent les mystiques.Je veux penser cela, je veux le croire, mais j'ai peur de cesser de le croire. Je me demande si vouloir tellement le croire, ce n'est pas la preuve que, déjà, on n'y croit plus.

– Le Royaume

Les amateurs de tauromachie désignent sous le nom de querencia la portion d'espace où, dans le terrifiant tumulte de l'arène, le taureau se sent en sécurité. Au fil du temps, le Levron et l'amitié d'Hervé sont devenus la plus sûre de mes querencias. Je monte là-haut inquiet, j'en redescends apaisé.

– Le Royaume

Entre la parole de Dieu et ma compréhension, c'est la parole de Dieu qui compte, et il serait absurde de ma part de n'en retenir que ce qui agrée à ma petite jugeote. Ne jamais l'oublier : c'est l'Évangile qui me juge, pas le contraire. Entre ce que je pense, moi, et ce que dit l'Évangile, je gagnerai, je gagnerai toujours à choisir l'Évangile.

– Le Royaume

Qu'il existe des centaines de langues, donc des centaines de mots pour appeler un chêne n'empêche pas qu'un chêne soit partout un chêne.

– Le Royaume

Si elle n'illumine pas, la figure de Jésus aveugle.

– Le Royaume

Maintenant, ce qui fait la réussite d'un film, ce n'est pas la vraisemblance du scénario mais la force des scènes et, sur ce terrain-là, Luc est sans rival : l'auberge bondée, la crèche, le nouveau-né qu'on emmaillote et couche dans une mangeoire, les bergers des collines avoisinantes qui, prévenus par un ange, viennent en procession s'attendrir sur l'enfant… Les rois mages viennent de Matthieu, le bœuf et l'âne sont des ajouts beaucoup plus tardifs, mais tout le reste, Luc l'a inventé et, au nom de la corporation des romanciers, je dis : respect.

– Le Royaume

Les choses se font, finalement, pourvu qu'on les laisse faire.

– Le Royaume

(...)le contraire de la vérité n'est pas le mensonge mais la certitude.

– Le Royaume

Il y a à l’intérieur de chacun de nous une fenêtre qui donne sur l’enfer, nous faisons ce que nous pouvons pour ne pas nous en approcher, et moi j’ai de mon propre chef passé sept ans de ma vie devant cette fenêtre, médusé.

– Le Royaume

Il y a à l'intérieur de chacun de nous une fenêtre qui donne sur l'enfer, nous faisons ce que nous pouvons pour ne pas nous en approcher, et moi j'ai de mon propre chef passé sept ans de ma vie devant cette fenêtre, médusé.

– Le Royaume

J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens.

– Le Royaume

C'est un thème récurrent, je l'ai observé dans les foyers catholiques : l'humour du prêtre; les blagues de prêtre : rien que d'y penser, j'en ai le frisson.

– Le Royaume

Transposons, scénarisons, n’ayons pas peur d’enfoncer le clou.

– Le Royaume

En deux heures à la guerre, ..., on en apprend plus sur la vie et les hommes qu'en quatre décennies de paix.

– Limonov

...je pense que cette idée - je répète: " L 'homme qui se juge supérieur, inférieur ou égal à un autre, ne comprends pas la réalité" est le sommet de la sagesse et qu'une vie ne suffit pas à s'en imprégner, à la digérer, à se l'incorporer, en sorte qu'elle cesse d'être une idée pour informer le regard et l'action en toutes circonstances. Faire ce livre, pour moi, est une façon bizarre d'y travailler.

– Limonov

Pour dire qu'elle a reçu une lettre, elle relatera le trajet jusqu'à la poste, la queue au guichet, l'échange de salutations avec le guichetier, l'itinéraire du bus au retour. Comme ça on ne s'ennuie pas, c'est sûr.

– Limonov

A Moscou ou Leningrad, ils étaient poètes, peintres, musiciens, de vaillants under qui se tenaient chaud dans leurs cuisines, et maintenant, à New York, ils sont plongeurs, peintres en bâtiment, déménageurs, et ils ont beau s'efforcer de croire encore ce qu'ils croyaient au début, que c'est provisoire, qu'un jour on reconnaîtra leurs vrais talents, ils savent bien que ce n'est pas vrai. Alors, toujours entre eux, toujours en russe, ils se soûlent, se lamentent, parlent du pays, rêvent qu'on les laisse y retourner, mais on ne les laissera pas y retourner : ils mourront piégés et floués.

– Limonov

Boire ne s'apprend pas : il faut être né avec un foie en acier, et c'est le cas d'Edouard. Néanmoins, il y a quelques trucs : s'enfiler un petit verre d'huile pour graisser les tuyaux avant une beuverie (on me l'a appris à moi aussi : ma mère le tenait d'un vieux prêtre sibérien) et ne pas manger en même temps (on m'a appris le contraire, je livre donc le conseil avec circonspection). Fort des ces dons innés et de cette technique, Edouard peut descendre un litre de vodka à l'heure, à raison d'un grand verre de 250 grammes tous les quart d'heure. Ce talent de société lui permet d'épater jusqu'aux Azéris qui viennent de Bakou vendre des oranges sur le marché et gagner des paris qui lui font de l'argent de poche. Il lui permet aussi de tenir ces marathons d'ivrognerie que les Russes appellent zapoï.Zapoï est une affaire sérieuse, pas une cuite d'un soir qu'on paye, comme chez nous, d'une gueule de bois le lendemain. Zapoï c'est rester plusieurs jours sans dessoûler, errer d'un lieu à l'autre, monter dans des trains sans savoir où ils vont, confier ses secrets les plus intimes à des rencontres de hasard, oublier tout ce qu'on a dit et fait : une sorte de voyage.

– Limonov

Les Moldaves sont tellement misérables qu'ils rêvent de redevenir roumains, c'est dire.

– Limonov

En amour, dans l'idée d'Edouard, il y a celui qui donne et celui qui reçoit, et il estime pour sa part avoir assez donné.

– Limonov

"Les Russes, pensent Edouard, savent mourir, mais pour ce qui est de l'art de vivre ils sont toujours aussi nuls."

– Limonov

"Le cancer ne respecte pas l'argent. Offre-lui des milliards, il ne reculera pas."

– Limonov

" [...] un des aspects les plus pernicieux du système soviétique, c'est qu'à moins d'être martyr on ne pouvait pas être honnête."

– Limonov

Le silence est le pire ennemi des couples.

– L'Adversaire

Seules les parties civiles ne le regardaient pas. Assise juste devant moi, entre ses deux fils, la mère de Florence fixait le plancher comme si elle s'accrochait à un point invisible pour ne pas s'évanouir. Il avait fallu qu'elle se lève ce matin, qu'elle prenne un petit déjeuner, qu'elle choisisse des vêtements, qu'elle fasse depuis Annecy le trajet en voiture et à présent elle était là, elle écoutait la lecture des 24 pages de l'acte d'accusation. Quand on est arrivé à l'autopsie de sa fille et de ses petits-enfants, la main crispée qui serrait devant sa bouche un mouchoir roulé en boule s'est mise à trembler un peu. J'aurais pu, en tendant le bras, toucher son épaule, mais un abîme me séparait d'elle, qui n'était pas seulement l'intolérable intensité de sa souffrance. Ce n'est pas à elle et aux siens qui j'avais écrit, mais à celui qui avait détruit leurs vies. C'est à lui que je croyais devoir des égards parce que, voulant raconter cette histoire, je la considérais comme "son" histoire. C'est avec son avocat que je déjeunais. J'étais de l'autre côté.

– L'Adversaire

Ils [les psychiatres] avaient l'impression troublante de se trouver devant un robot privé de toute capacité de ressentir, mais programmé pour analyser des stimuli extérieurs et y ajuster ses réactions. Habitué à fonctionner selon le programme « docteur Romand », il lui avait fallu un temps d'adaptation pour établir un nouveau programme, « Romand l'assassin », et apprendre à le faire tourner.

– L'Adversaire

Comment se serait-il douté qu'il y avait pire que d'être rapidement démasqué, c'était de ne pas l'être, et que ce mensonge puéril lui ferait dix-huit ans plus tard massacrer ses parents, Florence et les enfants qu'il n'avait pas encore.

– L'Adversaire

"Vous avez compris, m'a-t-il demandé, ce que son avocat est en train d'essayer ?"Je n'avais pas compris."Il veut le faire craquer. Il se rend compte que ça manque de tripes. Mais il ne se rend pas compte que c'est horriblement dangereux de faire ça. Je peux vous le dire, ça fait 40 ans que je trimbale mon carton dans tous les tribunaux de France. Ce type est un très grand malade. Il se contrôle, mais si on se met à le titiller là où il ne peut plus contrôler, il va se fissurer devant tout le monde et je vous assure, ça va être épouvantable. On croit que c'est un homme qu'on a devant nous, mais en fait ça fait longtemps que ce n'est plus un homme. C'est comme un trou noir, et vous allez voir, ça va nous sauter à la gueule. Les gens ne savent pas ce que c'est, la folie. C'est terrible. C'est ce qu'il y a de plus terrible au monde".

– L'Adversaire

Dans une fiche descriptive de lecture destinée à des lycéens, j'ai relevé un extrait de note, capital à mon sens concernant «L'Adversaire».« “Adversaire” n'est pas un roman. Ni un document, ni un essai, ni un fragment d'autobiographie. C'est le livre dans lequel Emmanuel Carrère a mis le meilleur de tous ses autres livres, comme s'il n'avait écrit jusqu'à présent que pour en arriver enfin là; à ce point de rencontre de l'écriture avec lui-même.Du talent, tout le monde savait qu'il en avait.[…] Une belle écriture limpide et nette qui vous entrainait au fond du gouffre comme on va en promenade; une observation aigüe, presque sociologique, de la vie quotidienne et des liens rassurants de l'appartenance sociale que venait brusquement troubler et trouer l'irruption des passions, des pulsions et des angoisses…»

– L'Adversaire

"Je suis entré en relation avec lui, j'ai assisté à son procès. j'ai essayé de raconter précisément, jour après jour, cette vie de solitude, d'imposture et d'absence. D'imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu'il était supposé passer à son travail et passait en réalité sur des parkings d'autoroute ou dans les forêts du Jura. De comprendre, enfin, ce qui dans une expérience humaine aussi extrême m'a touché de si près et touche, je crois, chacun d'entre nous."

– L'Adversaire

« Un ami, un véritable ami, c'est aussi un témoin, quelqu'un dont le regard permet d'évaluer mieux sa propre vie. »Emmanuel CarrèreExtrait de L'adversaire

– L'Adversaire

Je voulais t'écrire un "je ne sais quoi"de doux, de paisiblequelque chose de l'invisible,un "je ne sais quoi"d'aimabled'agréableun "je ne sais quoi"qui calmequi charmeun "je ne sais quoi"qui donne confiancemême dans le silence

– L'Adversaire

Quand on est pris dans cet engrenage de ne pas décevoir, le premier mensonge en appelle un autre, et c'est toute une vie...

– L'Adversaire

L'histoire du christianisme ressemble à un récit de science-fiction.

Ce que je voulais le plus au monde, c'était cela : être conduit là où je ne voulais pas aller.

Être sage, c'est quand on se trouve devant une montagne voir cette montagne, et rien d'autre. Une vie, en principe, n'y suffit pas.

Le Royaume est à la fois l'arbre et la graine, ce qui doit advenir et ce qui est déjà là. Ce n'est pas un au-delà, plutôt une dimension de la réalité qui le plus souvent nous demeure invisible.

Le retournement le plus radical, le plus fou, le plus extravagant, qui va le plus contre tout ce que l’on croit savoir de la vie en société, de la vie humaine, quoi qu’on fasse et deux mille ans après, c’est toujours le christianisme.

Beaucoup de chrétiens ne mesurent pas l'extravagance de ce en quoi ils croient.

Un ami, un véritable ami, c'est aussi un témoin, quelqu'un dont le regard permet d'évaluer mieux sa propre vie.

Un type qui se trouve tout en bas de l’échelle, humilié de tous, trouve habituellement du réconfort à en trouver un autre encore plus bas que lui, et à l’humilier à son tour.

La poésie c'est justement la sensation de vivre, le carpe diem, le "pays de la première fois" contre le temps qui nous rattrape, nous marche dessus, nous pulvérise.

Un petit garçon ou une petite fille qui prononce le mot papa devrait être certain que Papa est un héros, un preux, et un père qui n’est pas capable d’apparaître ainsi aux yeux de ses enfants n’est pas digne d’être appelé Papa.

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