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Emma Becker : La maison – critique

Par La Rédaction, le 01-03-2020

Lorsqu’Emma Becker s’est enrôlée dans une maison close berlinoise après avoir publié Mr. (2011) et Alice (2015), c’était avant tout par amour des femmes. Quelle idée pour une jeune écrivaine que de se prostituer, et pire : de le faire volontairement ? Serait-elle en manque d’argent malgré les quatorze traductions de son premier ouvrage ? Dans l’attente d’une avance de son éditeur ? Sous le joug d’un mac tout puissant ?

Il y a surtout un projet littéraire caché comme une excuse derrière une irrésistible curiosité : qui sont ces femmes ? Comment en viennent-elles à faire ce métier ? Comment le vivent-elles ? Est-ce que ça leur arrive de jouir... quand même ? La Maison apporte des réponses sans se vautrer dans l’angélisme de certains de ses prédécesseurs masculins, ni le moralisme réducteur de ceux qui firent fermer les maisons closes françaises en 1946. Quelques années après le manifeste des 343 salauds, Emma Becker jette un pavé dans la marre en pleine tempête post-metoo. Féministe ? Certainement.

Quand Emma Becker devient Justine, pute « nue comme un ver » au sein d’une Maison un peu particulière puisqu’on est loin des bordels glauques qu’on peut s’imaginer, l’écrivaine nous offre une réflexion sur la sexualité féminine au contact de masculinités plurielles : du jeune père de famille qui vient verser son bonheur dans les entrelacs érotiques d’une prostituée au vieux lourd qui souhaite apprendre à faire un cunnilingus. C’est ainsi que le lecteur est bringuebalé dans cet univers mystérieux, virevoltant entre des passages franchement drôles à l’image de cette malheureuse qui offre une escort-girl à son fiancé pour finir dans un plan à trois désastreux, des pages déconcertantes et des chagrins nostalgiques, microcosme formant une subtile métaphore de la vie. 

À travers cette expérience singulière où les stéréotypes sont battus en brèche, l’auteure montre finalement ce qui fait la spécificité de ce monde reclus dans les coins sombres de la société : 

« J’imagine qu’il est naturel qu’une trentaine de femmes vivant nues les unes contre les autres, réunies par le simple fait d’être nées femmes et payées pour ça, puissent, si elles ne s’estiment pas ennemies, se considérer soeurs. »

La Maison est bien plus qu’un bordel, c’est le lieu où la sororité devient possible, là où les femmes s’unissent autour de leur condition commune alors que tant d’exemples historiques ont montré l’incapacité de la gent féminine à se constituer en tant que classe sociale face au patriarcat. Dans ce lieu empreint de sacralité, les femmes peuvent enfin toiser les hommes avec le furieux aplomb nécessaire à la compréhension des rapports humains. Un livre qui fait du bien et qui réussit à nous interroger sur l’humanité, soit un objet littéraire admirable.


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