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Aurélien Bellanger : Le continent de la douceur - critique

Par La Rédaction, le 22-02-2020

Dès les premières pages, j’ouvrais frénétiquement Google Maps pour trouver la localisation exacte du Karst, ce « bloc de calcaire brut, charrié par le Grave à travers les Alpes orientales et qui se serait finalement arrêté, après sa lente traversée de l’Autriche, au bord du territoire slovène, quand le lit du fleuve s’était rétréci jusqu’à former une gorge étroite et vertigineuse. »

Les algorithmes de Google s’élancent, rugissent dans les profondeurs brûlantes de serveurs refroidis par le climat hivernal de la Finlande : Maps ne trouve aucun résultat pour “Karst”. C’est qu’Aurélien Bellanger, inspiré par les romances ruritaniennes de la fin du XIXème siècle, créa de toute pièce cette monarchie d’opérette pour mieux décrire les tribulations européennes des années 80 à nos jours. Le Continent de la douceur est un récit européen moderne, peut-être le récit transnational que l’Union européenne attendait pour mieux concilier les enchevêtrements de ses peuples, pour adoucir les courbes irrégulières de son territoire, pour faire le deuil de l’Europe nationaliste ; l’Erasmus littéraire de l’Europe. Toutes les générations sont convoquées à cette tâche immense : de Flavio, garçon abandonné au destin exceptionnel, à Jan et Ida, couple princier et capitaliste, en passant par les habituels gens de cour : le romancier du régime, le mathématicien national, magnifié par sa disparition mystérieuse, et un penseur français comme seule la France peut en produire, du calibre d’un Bernard-Henri Lévy. La mondialisation en toile de fond. 

« Il suffisait d’opposer le contour creusé des côtes européennes au dessin reposant des autres sous-continents de l’Eurasie, de comparer cette succession de presqu’îles décharnées et de baies encrassées à la régularité du littoral chinois, qui dessinait un demi-cercle parfait, à la symétrie adamantine de l’Inde, au parallélogramme indéformable de l’Arabie pour comprendre que l’Europe était un lieu de perdition. Ce n’était pas un continent, c’était un archipel. »

C’est à travers ces voix polyphoniques qu’Aurélien Bellanger tente à sa façon de livrer une définition de l’Europe. Est-ce une péninsule (Alexander von Humboldt), un petit cap du continent asiatique (Paul Valéry), un ensemble de valeurs, ou bien un souvenir nostalgique d’un continent à l’origine de la civilisation occidentale ? Le débat, récurrent dans les instances de l’Union européenne, va et vient comme une marée idéologique sans étale, de l’intégration de la Turquie à la relation avec la Russie dont une partie significative se trouve à l’Ouest de l’Oural. 

« L’Europe était la réserve mondiale des peuples qui croyaient à la liberté, mais qui, à chaque fois qu’ils avaient tenté d’en spécifier la forme, de préciser leur intuition de la chose, avaient imaginé les pires déterminismes, les pires visions de la fatalité, des systèmes délirants qu’on n’aurait nulle part ailleurs appliqués avec un tel zèle, ou seulement osé concevoir »

Comme à son habitude, Aurélien Bellanger construit son roman avec de multiples lignes de lecture, ajoutant à l’épopée de l’indépendance du Karst une épaisse couche de théorie mathématique, l’esprit probablement hautement excité à l’idée de faire revivre l’intuitionnisme et sa remise en cause du tiers-exclu - une proposition est soit vraie, soit fausse -  et son corollaire : la dénonciation de la préexistence des objets mathématiques à leur découverte, ceux-ci étant au contraire accessibles à l'intuition ; les mathématiques comme éjaculation créative de l’esprit humain.

Ces débats théoriques sont à relier à l’évolution du capitalisme, alors que le sort du Karst se joue à New York, en plein Wall Street. Le capitalisme surpuissant, galvanisé par le libéralisme des années 80, produit alors quelques monstres délicieux, rendant les machines fréquentables encore pour un temps. L’auteur s’amuse ainsi à faire du fleuron industriel karste un producteur de calculatrices aux engrenages et aux billes de céramiques blanches, directement inspirées des calculatrices mécaniques Curta, produites au Liechtenstein entre 1948 et 1972.

« Les milliardaires représentaient une sorte d’avant-garde : ils ressentaient, à travers leur fortune, la fragilité de tout le système économique. »

C’est là qu’on retrouve l’influence houellebecquienne tapie dans le style singulier d’Aurélien Bellanger. Entre la narration et les longues pages de développement technique se nichent quelques perles humoristiques, allégeant d’autant le récit :  « Les nazis, vus d’IBM : des bureaucrates prussiens à velléité hégémonique. Le rêve absolu de tout fabricant de calculatrices. » On trouve également un clin d’oeil à la théorie développée par Houellebecq dans Extension du domaine de la lutte selon laquelle le libéralisme entraînerait les êtres dans une compétition sexuelle aux effets destructeurs. La sentence de l’écrivain, terriblement balzacienne, tombe : « On avait, enfin, trouvé une réponse à l’énigme du mal : le capitalisme avait détruit la Terre, le libéralisme avait détruit les cœurs. »

Les détracteurs du style d’Aurélien Bellanger, jugé trop proche de Wikipedia par quelques critiques littéraires en manque d’inspiration, trouveront dans ce nouveau roman une écriture au cordeau enjolivée par de sublimes métaphores. Aurélien Bellanger n’en fait pas trop, retranche le manuscrit initial de ses passages les plus indigestes pour livrer un roman au style résolument original. Contrairement à l’Aménagement du territoire où le lecteur se perdait trop facilement dans les touffeurs du récit, les méandres européens de ce quatrième roman témoignent de la maturité d’un auteur définitivement en route pour devenir l’un des grands écrivains français du XXIème siècle.


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